Les sociétés occidentales se sont en grande partie développées grâce à des pratiques et des imaginaires reposant sur la maîtrise de leur environnement. La lutte contre les menaces naturelles (sanitaires, climatiques, animales), ainsi que la domination des espaces et des espèces ont en effet permis la croissance des populations et des économies. Néanmoins, cette expansion se heurte désormais aux limites planétaires et aux impacts des activités humaines du monde industriel sur les écosystèmes. En effet, l’empreinte de l’humanité sur la Terre est devenue tellement forte que de nombreux géologues et scientifiques considèrent que la planète est entrée dans une nouvelle ère, celle de l’Anthropocène, où l’espèce humaine est devenue la principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques [1].
Néanmoins, l’ère de l’Anthropocène apparaît aujourd’hui nécessairement transitoire, tant elle semble intenable pour les équilibres géophysiques. Des points de bascule inexorables risquent d’être franchis au cours des prochaines décennies, qui pourraient remettre en cause l’habitabilité, même par l’humain, d’un certain nombre de territoires, voire de la planète tout entière. Les réponses envisagées à ces dégradations sont révélatrices des difficultés à repenser la place d’une humanité devenue super-prédatrice sur une planète à la fois plus vulnérable et plus hostile. Ainsi, les réponses technologiques restent globalement privilégiées, y compris lorsqu’elles génèrent des externalités environnementales négatives élevées… Parallèlement, les réponses reposant sur des logiques de sobriété et de la coopération avec le vivant peinent à susciter l’adhésion des acteurs et à être incarnées dans le fonctionnement des sociétés (par exemple, comment appliquer concrètement un droit à l’existence de toute entité vivante ?).
Le rapport des individus aux êtres vivants se transforme aussi. D’un côté, ils cherchent à se reconnecter avec le vivant et se montrent de plus en plus sensibles aux autres êtres vivants dans une logique de cercles concentriques : les animaux de compagnie en premier lieu, puis ceux d’élevage, puis les animaux sauvages, mais aussi, plus récemment, certains végétaux et certaines machines. Le droit de tout organisme vivant, voire de tout objet animé, à l’existence et à la satisfaction de ses besoins est ainsi progressivement valorisé dans les sociétés occidentales.
De l’autre côté, les dégradations du vivant sont une source d’éco-anxiété pour une part croissante d’individus, notamment des jeunes, qui perçoivent de plus en plus l’avenir comme effrayant.
Plus fondamentalement, cette crise inédite du vivant force l’humanité — à tout le moins, les sociétés occidentales — à s’interroger sur sa place et sa destinée en tant qu’espèce : constitue-t-elle une espèce unique, ce qui justifie d’assurer sa survie, même au détriment des autres espèces ? Ou l’humanité est-elle au contraire une espèce vouée à dépérir, voire à disparaître, par incapacité à s’adapter au nouvel environnement qu’elle a elle-même généré ? Pire, sera-t-elle « éliminée » par la planète elle-même ?
Rapport Vigie 2023
- Introduction générale
- Chapitre 1. Vivant : de la domination à la réconciliation ?
- Chapitre 2. Territoires : vivre ici, rêver d’ailleurs ?
- Chapitre 3. Naissance et mort : la biologie sous contrôle ?
- Chapitre 4. Technologies : machines humaines, trop humaines ?
- Chapitre 5. Genre et sexes : de l’assignation à la fluidité ?
- Chapitre 6. Savoirs et institutions : qui croire ? Que croire ?
- Chapitre 7. Crises et temporalités : de l’accélération à l’éco-anxiété ?
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Gemenne François et Denis Marine, « Qu’est-ce que l’Anthropocène ? », Vie publique / Parole d’expert, 8 octobre 2019. URL : https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/271086- terre-climat-quest-ce-que-lanthropocene-ere-geologique. Consulté le 25 janvier 2023. ↑



