Dans ce livre, Pierre Veltz vient compléter la thèse qu’il a déjà développée dans des ouvrages précédents [1] — à savoir la nécessité de bifurquer d’une économie « thermo-fossile » produisant beaucoup d’objets, vers une économie « humano-centrée » produisant des services — par deux autres thématiques qui viennent l’enrichir.
La première consiste à considérer le travail non plus seulement comme un moyen d’accéder à la consommation de biens et de services, mais aussi comme une valeur en soi, constitutive de la dignité humaine et d’un sentiment d’accomplissement de soi. Il paraît notamment urgent de proposer une alternative au scénario désormais proposé par les seigneurs de la Tech, qui consisterait à accepter la disparition des emplois de qualification moyenne (détruits par l’intelligence artificielle). La société se structurerait alors, de fait, en trois classes : une minorité de geeks et d’« innovateurs » très bien payés, une classe d’employés peu qualifiés exécutant les « bullshit jobs », et une classe intermédiaire de « chômeurs plus ou moins masqués » qui seraient financés par le revenu universel et passeraient leur temps à se former ou à jouer avec des écrans.
L’auteur propose d’inscrire, parmi les priorités qu’une société avancée doit se fixer, un objectif de « bon emploi » qui viendrait en partie se substituer à celui de « pouvoir d’achat ». Un bon emploi doit être, selon lui, à la fois correctement rémunéré, socialement utile, et qualifiant pour celui qui l’exerce. Cette notion de « bon emploi » l’amène à s’intéresser à ce qui « qualifie » un emploi dans notre société contemporaine ; et à découvrir que la notion actuelle de qualification repose sur des critères principalement techniques et oublie tout ce qui relève des capacités relationnelles, compétences pourtant essentielles dans les métiers de l’économie humano-centrée (santé, enseignement, services à la personne…).
La seconde thématique, connexe de la précédente, consiste à ajouter à la conception redistributive de la justice sociale, aujourd’hui dominante, une conception contributive selon laquelle la perception de l’équité se joue aussi sur les notions de reconnaissance et d’utilité sociale. L’auteur considère en effet que le syndrome du déclassement qui gagne une part croissante de la population — et se manifeste dans les votes extrêmes — est en partie lié au sentiment d’être sorti du jeu, de ne pas contribuer à l’intérêt général, et donc d’être socialement inutile. Sans minimiser la question du pouvoir d’achat dans les revendications sociales, l’auteur explique que le sentiment d’inutilité sociale pèse lourd dans le règlement de dossiers comme celui des retraites. Si mon travail est inutile, ou déqualifiant, pourquoi en prolonger la durée.
La transition vers une économie humano-centrée ne pourra s’accomplir, affirme l’auteur, qu’avec une implication forte de l’État et « une montée de l’État social ». Une telle stratégie ne sera défendable, dans un contexte où l’État est fragilisé financièrement, que si celui-ci s’impose une cure d’amaigrissement. L’État est en effet piégé dans « un quadrilatère d’incompatibilité — social, écologie, innovation et défense ». Et l’auteur, pourtant ardent défenseur de la fonction publique, fait le constat « qu’il y a, disons-le sans fard, de larges secteurs où il y a beaucoup trop d’agents dans l’État ». Non pas parce que les fonctionnaires font la sieste mais parce que la conception de la machine publique crée des tâches inutiles en pagaille. La cure d’amaigrissement concerne aussi les usagers-citoyens. « La logique d’extension indéfinie des droits n’est pas tenable, et il faudra certainement avoir le courage de revoir la liste. »
Voici un livre que les candidats aux prochaines élections présidentielles, ceux qui les conseillent, mais aussi leurs électeurs, feraient bien de lire. Car il expose en quelques 130 pages, sans a priori et avec une grande clarté, une problématique qui sera au cœur des débats politiques à venir : la capacité du travail à qualifier l’être humain et à relever les défis écologiques qui s’annoncent.
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Voir par exemple L’Économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile, Paris : Seuil (La République des idées), janvier 2021, 128 p. (analysé sur le site de Futuribles). ↑





