L’utilisation des drogues psychotropes est un véritable fléau de nos sociétés, et parmi elles, la cocaïne, qui serait consommée par plus de 25 millions de personnes dans le monde, est particulièrement redoutable. Cette drogue a des effets stimulants et euphorisants, mais elle produit des phénomènes d’accoutumance et de dépendance, qui conduisent à des overdoses périlleuses.
Pour sortir de l’addiction à la cocaïne, les moyens sont extrêmement limités. Il n’existe pas de traitement chimique contre la cocaïnomanie, seulement des thérapies cognitivo-comportementales. Ces dernières s’efforcent de convaincre le patient en détournant son attention. Leur efficacité est moyenne et les rechutes possibles. Aussi, l’apparition au début du mois de mai 2026 d’une courte communication sur ce sujet, dans un journal médical américain important (JAMA Network), a attiré l’attention.
La proposition est d’administrer une substance hallucinogène, la psilocybine, durant une session de psychothérapie. La psilocybine est elle-même une drogue interdite et son administration est faite sous contrôle médical. L’effet de la drogue est comparé à l’administration d’un placebo, en mesurant le nombre de jours d’abstinence de cocaïne, pendant 180 jours après la fin du traitement. L’effet est net : environ 30 % des sujets traités ne consomment plus de cocaïne, tandis qu’aucun n’est abstinent dans le groupe témoin, et parmi ceux traités, la consommation est réduite. Cette observation a attiré de nombreux commentaires. Tout d’abord, elle est préliminaire car effectuée sur un petit échantillon de 20 sujets. De plus, ces sujets sont surtout des Noirs pauvres de l’Alabama qui ont la volonté de sortir de l’état de dépendance qui est le leur.
Mais d’où vient l’idée de ce traitement ? Les drogues hallucinogènes, comme la psilocybine, le principe actif des champignons magiques, le LSD (diéthylamide de l’acide lysergique) dérivé de l’ergot de seigle, l’ibogaïne, extraite des racines du buisson africain Tabernanthe iboga, la mescaline, extraite du cactus peyotl, la DMT, diméthyltryptamine, sont d’abord des composés naturels connus depuis longtemps dans certaines civilisations, où ils sont associés à certaines pratiques religieuses. Il faut y ajouter des drogues de synthèse comme le MDMA, méthylènedioxyméthamphétamine ou ecstasy. Leur redécouverte dans les années 1950-1970 a entraîné des usages récréatifs, au sein de la jeunesse de ces années. Mais des accidents ont été constatés et, dans la plupart des pays, ces composés sont interdits à la vente et à la consommation, ce qui a retardé leur étude scientifique et médicale. Cependant, depuis une dizaine d’années, les journaux médicaux ont publié des résultats étonnants.
En 2016, une première étude de faisabilité a été entreprise sur des patients souffrant de dépression profonde. Dans ce cas des traitements médicamenteux existent, mais environ 20 % des patients sont résistant à ces traitements. Une douzaine de patients ont été sélectionnés et traités une première fois par une faible dose de psilocybine puis, une semaine plus tard, par une dose plus forte, dans un environnement hospitalier, contrôlé par un psychiatre et avec une psychothérapie. On sait mesurer la dépression sur des échelles bien définies et les patients ont été suivis après ces séances par les équipes hospitalières. Tous ont vu la sévérité de leur dépression diminuer et certains ont été considérés comme guéris trois mois après le traitement.
Là encore, il s’agit d’une expérience sur un nombre limité de patients, qui cherchent à sortir de leur état, mais l’attention des chercheurs était attirée et d’autres études ont suivi. Par exemple, une expérience rigoureuse a été entreprise sur des alcooliques. Elle a porté sur 95 sujets qui, pendant une psychothérapie, recevaient soit de la psilocybine soit un placebo. Le suivi a porté sur 32 semaines, en double aveugle, les sujets ne sachant pas s’ils recevaient la drogue, les soignants ne sachant pas s’ils l’administraient, le suivi s’effectuant en mesurant les quantités d’alcool ingérées. Là encore, les résultats ont été surprenants, avec une diminution de l’ingestion d’alcool pendant 32 semaines.
On peut aussi citer le traitement de lésions cérébrales traumatiques souvent dégénérant en un trouble de stress post-traumatique, affectant les soldats de retour de combat ou les victimes civiles d’attentat de masse. Là encore, les traitements sont psychothérapeutiques, avec des efficacités moyennes et des rechutes. Certains vétérans américains ont cherché du secours auprès des drogues psychédéliques, qui les éloignaient de leurs obsessions. L’ibogaïne est utilisée au Gabon et au Cameroun dans des cérémonies rituelles, où elle altère la perception et produit une phase onirique, puis une phase d’introspection, avec , il faut le dire, des risques de troubles cardiaques. Administrée sous contrôle médical, associée avec du magnésium, l’ibogaïne annule le syndrome du stress post-traumatique et soulage la dépression, avec des effets visibles un mois après le traitement.
Ces effets ne semblent pas spécifiques de l’ibogaïne car des études effectuées avec la MDMA (l’ecstasy), associée à une psychothérapie, ont montré qu’elles étaient aussi efficaces.
Ainsi, l’ensemble de ces travaux suggère que ce soit le caractère psychédélique de ces substances qui produit les effets observés. Cela est surprenant car elles agissent sur des cibles différentes. En avril 2026, des études d’imagerie par résonnance magnétique (IRM) ont été entreprises pour comparer les effets de cinq drogues hallucinogènes, la psilocybine, le LSD, la mescaline, la DMT et l’ayahuasca. Cette étude a été effectuée sur 267 sujets, dans des laboratoires de différents pays, en observant le cerveau au repos sous l’influence des drogues. Au repos, certaines aires cervicales ont des activités qui varient lentement et de manière coordonnée, et ce qui a été analysé, ce sont les variations de la coordination sous l’emprise de ces drogues. Parmi ces aires, certaines correspondent au traitement par le cortex d’un type de sensation, par exemple visuelle ou auditive, tandis que d’autres correspondent à l’intégration de différentes informations sensorielles. Par ailleurs, ces aires situées dans le cortex, l’écorce superficielle du cerveau, sont aussi en rapport avec des aires plus profondes, qui traitent la motivation, la récompense et la perception.
Ce travail apporte deux résultats importants. Tout d’abord, les cinq drogues donnent des résultats semblables, indiquant que ce qui est observé, c’est bien le mécanisme des drogues hallucinogènes. Ensuite, on note un renforcement des échanges entre les aires traitant les informations sensorielles (unimodales, spécialisées) et les aires intégratives (polymodales), ainsi qu’avec les aires sous-corticales. Ces drogues modifieraient donc le fonctionnement du cerveau et introduiraient une « plasticité » qui permettrait l’établissement de nouveaux circuits neuronaux. Là se trouverait l’origine des effets thérapeutiques. Pendant leur période d’action, les drogues permettraient au sujet un changement dans le fonctionnement de son cerveau, qui alors serait réceptif au traitement cognitif.
Dans l’état actuel, il s’agit d’hypothèses établies à partir d’expériences impliquant un petit nombre de sujets, et avec des difficultés expérimentales comme la comparaison avec des placebos. Mais le nombre d’essais cliniques augmente rapidement, inférieur à cinq dans les années 2010, il est de 17 en 2020. Bien sûr, la dangerosité des psychédéliques limite l’application de ces traitements, mais là aussi, les choses pourraient changer. L’industrie chimique s’efforce de synthétiser des dérivés qui seraient plus sûrs, et aussi brevetables, et des résultats ont été obtenus sur l’ibogaïne. Ces efforts permettraient de reconsidérer le statut légal de ces drogues. En mai 2023, un centre a été ouvert en Oregon pour le traitement par la psilocybine du stress post-traumatique, qui a été autorisé par une décision d’État alors que le composé est toujours interdit sur le plan national. L’administration américaine (Food and Drug Administration) a aussi été saisie d’une demande d’autorisation de l’ecstasy pour le traitement du même stress post-traumatique.







