Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et les coupes budgétaires qu’il a opérées dans le financement d’un grand nombre d’instances internationales (voire le retrait de la participation des États-Unis à ces instances), le paysage de la recherche scientifique et de la coopération internationale a radicalement changé dans de nombreux domaines touchant au bien commun de l’humanité. C’est le cas en particulier de la santé mondiale comme l’a très bien décrypté la note d’éclairage publiée début février 2026 par Santé mondiale 2030. L’administration Trump II est en train de déployer une nouvelle stratégie en santé mondiale, porteuse de lourdes conséquences sur le paysage sanitaire mondial. Pour nous éclairer sur la nature de cette stratégie et les impacts sur la santé mondiale qu’elle porte en germe, nous avons interrogé Stéphanie Tchiombiano, spécialiste des questions de santé mondiale (École de science politique de La Sorbonne) et membre du think-tank Santé mondiale 2030.
Pourriez-vous nous rappeler brièvement en quoi la nouvelle stratégie des États-Unis rompt avec la manière dont était jusqu’ici organisée la santé mondiale, et en quoi consiste ce revirement ?
S.T. : Le tournant actuel doit être replacé dans le contexte particulier de l’adoption de la nouvelle America First Global Health Strategy. Cette nouvelle stratégie marque une rupture très nette avec plusieurs décennies de gouvernance sanitaire internationale largement fondées sur le multilatéralisme, même si les Américains ont très souvent doublé leur engagement multilatéral par des programmes bilatéraux, d’État à État.
Cette rupture s’est d’abord traduite par un désengagement multilatéral : retrait de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au lendemain de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, diminution des contributions américaines à plusieurs instruments de financement mondiaux, sous la forme parfois d’une simple réduction — comme pour le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme —, parfois d’un arrêt quasi total, comme pour Gavi (la Global Alliance for Vaccines and Immunization, devenue Alliance du vaccin).
Elle s’est également traduite par un désengagement bilatéral brutal : gel de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), suspension ou démantèlement du President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR), interruption ou forte réduction de nombreux programmes sanitaires. Il reste d’ailleurs difficile d’avoir une vision parfaitement stabilisée de la situation, certaines annonces ayant été partiellement corrigées ou contredites dans les mois suivants par le Congrès ou les cours de justice.
Pour les pays fortement dépendants de l’aide internationale — et particulièrement de l’aide américaine —, la situation a été extrêmement anxiogène. Elle l’est toujours. Beaucoup ont d’abord interprété ces décisions comme un retrait général des États-Unis de la santé mondiale, dans une logique de repli souverainiste. Cette inquiétude était d’autant plus forte que les États-Unis demeurent, malgré tout, le premier financeur mondial de la santé globale, représentant historiquement autour d’un tiers de l’ensemble des financements internationaux en santé dans certains secteurs clefs, notamment la lutte contre le VIH/sida ou les programmes de vaccination.
Mais la réalité est plus complexe : il ne s’agit pas d’un retrait pur et simple, mais plutôt d’une transformation profonde des modalités d’intervention américaine. La nouvelle stratégie repose désormais sur des accords strictement bilatéraux, conclus pour cinq ans, avec de fortes obligations de cofinancement imposées aux États partenaires. Ces accords intègrent également des conditions idéologiques très contraignantes concernant le contenu des programmes financés : refus de soutenir toute activité liée à l’avortement, au planning familial, opposition aux politiques dites « de genre », préférence donnée aux organisations confessionnelles, etc.
Ce qui caractérise surtout cette nouvelle diplomatie sanitaire américaine, c’est sa dimension transactionnelle. Les financements américains sont désormais explicitement liés à des contreparties stratégiques : accès aux données sanitaires, partage rapide des séquences pathogènes en cas d’épidémie émergente, mais aussi, dans certains cas, facilitation de l’accès des entreprises américaines à certains marchés, infrastructures ou ressources stratégiques. Les grandes entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques américaines se trouvent directement concernées : en conditionnant l’accès aux financements à certaines formes de partage de données ou d’ouverture des marchés, cette stratégie contribue à conforter leurs avantages compétitifs, qu’il s’agisse de développer plus rapidement de nouveaux produits, de renforcer leurs capacités de recherche ou de s’ancrer durablement sur des marchés émergents. On assiste ainsi à une forme de marchandisation géopolitique de la coopération sanitaire. La santé n’est plus seulement pensée comme un bien public mondial, mais comme un instrument de puissance, intégré à une logique plus large de compétition stratégique — et, on peut le dire, de prédation.
Dénombre-t-on déjà beaucoup d’accords bilatéraux (re)négociés par les États-Unis en matière de santé mondiale ? Et quels sont les risques inhérents à cette diplomatie sanitaire dans un contexte de relations asymétriques avec de nombreux pays ?
S.T. : Plus de 30 pays ont déjà signé ce type d’accord, ce qui représenterait un peu moins de la moitié des objectifs affichés par Washington. Chaque semaine, de nouveaux pays rejoignent le dispositif.
Deux éléments sont particulièrement frappants. Le premier est la rapidité des négociations. La toute première convention a été signée avec le Rwanda le 5 décembre 2025, soit moins de trois mois après la publication officielle de la stratégie américaine. À la fin du mois de décembre, 14 pays avaient déjà conclu des accords. Le deuxième élément marquant est l’opacité du processus. Dans de nombreux cas, les contenus détaillés des accords demeurent difficilement accessibles, ce qui limite le débat public et parlementaire autour de ces engagements.
Cette rapidité et cette opacité empêchent les États de coordonner leurs positions ou de négocier collectivement. De nombreux pays se retrouvent dans une situation de forte vulnérabilité budgétaire, aggravée par les coupes de l’aide internationale, ce qui réduit considérablement leurs marges de manœuvre.
On retrouve ici une configuration classique d’asymétrie de relations : des États financièrement fragiles négocient avec une puissance disposant d’un levier économique majeur. Dans ce type de relation, la liberté contractuelle est en réalité très relative.
Cette stratégie américaine s’inscrit toutefois dans un jeu de concurrence plus large entre bailleurs internationaux, qu’il s’agisse de la Chine, de l’Union européenne (UE) ou encore de nouveaux acteurs financiers — notamment certains fonds souverains du Golfe — qui cherchent à accroître leur influence dans les secteurs stratégiques, y compris sanitaires, à mesure que les États-Unis se repositionnent partiellement hors des dispositifs multilatéraux. Pour de nombreux pays partenaires, la négociation risque de se faire désormais entre plusieurs offres de coopération, chacune porteuse de conditions, de dépendances et de priorités géopolitiques spécifiques.
Jusqu’à présent, seuls trois pays ont a priori refusé de signer ces conventions — le Zimbabwe, la Zambie et le Ghana —, estimant que certaines clauses relatives à l’accès aux données ou aux ressources stratégiques étaient déséquilibrées.
La position de la Zambie est particulièrement intéressante : le pays dispose de ressources minières stratégiques importantes — cuivre, cobalt, nickel, manganèse — devenues centrales dans les rivalités économiques contemporaines liées à la transition énergétique et aux technologies numériques. Cela montre que ces accords sanitaires dépassent largement le seul champ de la santé publique : ils s’inscrivent dans une compétition géopolitique plus globale autour des ressources, des chaînes d’approvisionnement et de l’influence. Concrètement, les décisions états-uniennes et les reconfigurations qu’elles ont entraînées se traduisent déjà par des interruptions ou des réductions de programmes essentiels : report de campagnes de vaccination, services de santé sexuelle fragilisés, arrêt de certaines activités dédiées aux populations clefs dans la lutte contre le VIH, etc.
Protocoles d’accord en santé mondiale signés par le gouvernement des États-Unis, par pays, au 22 avril 2026
N.B. : au 22 avril 2026, 32 pays avaient signé des accords. Les protocoles conclus portent sur une période de cinq ans, de 2026 à 2030, à l’exception de la Bolivie, du Botswana et du Panama, qui ont signé un protocole sur la santé mondiale pour une période de trois ans. Les Philippines n’ont pas encore signé de protocole d’accord officiel, mais une déclaration d’intention commune visant à « établir un cadre de coopération en matière de santé ».
Source : KFF (Kaiser Family Foundation) à partir des informations gouvernementales américaines et des protocoles d’accord signés. Voir « KFF Tracker: America First MOU Bilateral Global Health Agreements », KFF, 27 avril 2026. URL : https://www.kff.org/global-health-policy/kff-tracker-america-first-mou-bilateral-global-health-agreements/. Consulté le 29 mai 2026.
Quels sont les domaines les plus stratégiques à surveiller ?
S.T. : La question de l’accès aux données sanitaires et aux agents pathogènes est probablement devenue l’un des principaux enjeux géopolitiques de la santé mondiale. Les États-Unis, étant sortis de l’OMS et s’étant retirés du traité sur les pandémies, cherchent néanmoins à préserver un accès direct et prioritaire à l’information sanitaire mondiale. L’accès aux séquences génétiques des agents pathogènes susceptibles de provoquer des épidémies est désormais présenté comme une condition indispensable à l’obtention des financements américains.
Du point de vue de Washington, il s’agit évidemment d’un enjeu de sécurité nationale : anticiper les risques sanitaires et protéger la population américaine. Mais c’est aussi une question économique et technologique. Celui qui détient les données détient souvent la capacité d’innover plus rapidement et donc d’accéder en premier aux futurs marchés des vaccins, traitements ou tests diagnostiques.
Depuis la pandémie de Covid-19, les données sanitaires sont devenues des ressources stratégiques comparables, dans une certaine mesure, aux données numériques ou énergétiques. Elles sont désormais au cœur de rapports de puissance.
Cette tension explique d’ailleurs les blocages actuels autour de l’annexe du futur traité sur les pandémies consacrée au partage des pathogènes. De nombreux pays refusent désormais de partager librement leurs données biologiques sans garanties solides concernant l’accès équitable aux produits de santé développés grâce à ces informations. La crise de la Covid-19 a profondément marqué certains décideurs : beaucoup ont eu le sentiment de ne pas avoir un accès juste et équitable aux vaccins. Cette mémoire politique de l’inégalité vaccinale structure encore très fortement les négociations actuelles.
Comment la résistance à cette offensive diplomatique américaine peut-elle s’organiser, à la fois du côté des États et organisations internationales, et du côté des acteurs de la recherche s’ils sont concernés ?
S.T. : La première étape consiste probablement à rendre visibles les enjeux réels de ces accords et à documenter leurs implications à long terme. On observe aujourd’hui une prise de conscience progressive parmi plusieurs organisations régionales et certains États, qui cherchent à coordonner davantage leurs positions. Le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) tente notamment de jouer un rôle d’appui technique et politique auprès des pays africains engagés dans ces négociations.
L’enjeu central est celui de la fragmentation du système international de santé. Depuis 20 ans, la santé mondiale s’était construite autour de mécanismes relativement multilatéraux, même imparfaits. Le risque actuel est celui d’un basculement vers une gouvernance plus bilatérale, plus concurrentielle et plus politisée.
Ces accords bilatéraux viennent contourner l’architecture construite depuis des décennies autour de l’OMS, du Règlement sanitaire international (RSI) ou des négociations relatives au traité sur les pandémies (dont les États-Unis se sont retirés).
Plus les États multiplieront des arrangements particuliers, plus il deviendra difficile de maintenir des règles communes robustes sur la surveillance, le partage des informations et la gestion nécessairement coordonnée des réponses aux crises (comme on l’a vu sur les différences concernant l’hantavirus déjà).
La défense du multilatéralisme sanitaire reste donc essentielle, pour des raisons non seulement normatives, mais aussi d’efficacité collective. Les maladies infectieuses ignorent les frontières : une coopération fondée uniquement sur des rapports transactionnels risque de fragiliser la capacité de réponse internationale face aux futures crises.
Pour les chercheurs américains, la situation est particulièrement difficile. Beaucoup travaillent dans un contexte de fortes pressions politiques, budgétaires et idéologiques. Certains programmes de recherche sont remis en cause, des coopérations internationales suspendues, et l’incertitude institutionnelle est très forte.
Pensez-vous qu’en cas de retour au pouvoir des démocrates, la stratégie actuellement développée par Washington pourrait être rapidement démantelée ? Ou certaines des décisions / actions engagées sont-elles empreintes d’une certaine inertie qui pourrait compliquer un retour en arrière ?
S.T. : Les organisations internationales, et notamment l’OMS, restent très attentives à ne pas rompre définitivement les liens avec Washington. La récente crise liée à l’hantavirus a d’ailleurs été l’occasion pour Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur de l’OMS, d’appeler explicitement les États-Unis — mais aussi l’Argentine — à revenir sur leur décision de quitter l’OMS.
Il me semble qu’au sein de nombreuses organisations, les équipes cherchent aujourd’hui à préserver les conditions d’un éventuel retour américain dans les dispositifs multilatéraux. La difficulté principale est probablement désormais interne aux États-Unis eux-mêmes.
Lors du premier mandat de Donald Trump, les grandes agences sanitaires américaines avaient conservé une forte capacité de résistance institutionnelle. Des personnalités comme Anthony Fauci — ex-directeur du National Institute of Allergy and Infectious Diseases et conseiller en chef de la Maison-Blanche sur la santé publique jusqu’en 2022 — avaient joué un rôle essentiel pour maintenir des continuités scientifiques et administratives.
Le contexte actuel paraît différent. Les départs de nombreux cadres expérimentés au sein du CDC (Center for Disease Control and Prevention), des agences fédérales et des programmes internationaux risquent de produire des effets durables. Les relations de confiance qui se sont construites depuis des décennies seront difficiles à renouer.
Il y aura donc probablement une forme d’inertie institutionnelle, même en cas d’alternance politique. Certaines coopérations auront été interrompues, des compétences techniques précieuses auront été perdues. Mais il reste difficile d’imaginer une architecture de santé mondiale stable sans réengagement américain à moyen terme. Les interdépendances sanitaires demeurent trop fortes pour qu’un isolement durable soit soutenable. Il me semble évident que le gouvernement américain finira par retrouver la raison.









