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L’Inde, centre névralgique de l’antibiorésistance

Montage photo montrant le drapeau de l'Inde, des antibiotiques et une illustration de la recherche et du développement dans le domaine des antibiotiques.
La résistance aux antimicrobiens (RAM), représente un risque mondial croissant. D’après l’Institute for Health Metrics and Evaluation (et toutes choses égales par ailleurs), plus de 39 millions de personnes en mourront directement entre 2025 et 2050, avec 1,91 million de décès annuels directs attendus d’ici 2050 — soit une hausse de 67,5 % par rapport à 2021. L’Asie du Sud (l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh) concentrerait à elle seule 11,8 millions de décès directs liés à la RAM sur ces mêmes années. L’Inde constitue désormais un nœud systémique mondial de l’antibiorésistance qui s’explique par la convergence de trois dynamiques : une consommation humaine et animale massive d’antibiotiques, de nombreux lieux de production et de contamination, et sa forte insertion dans les échanges mondiaux.

Une consommation dérégulée

L’Inde est le premier consommateur mondial d’antibiotiques en volume absolu. Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle n’atteint toujours pas l’objectif international consistant à limiter l’usage des antibiotiques Watch (les plus susceptibles de générer des résistances) puisque seuls 57,7 % des antibiotiques consommés appartiennent à la catégorie Access (les moins à risque), contre un objectif fixé à 70 %.

Le coût d’une consultation médicale, l’engorgement hospitalier, la faiblesse des systèmes d’assurance santé et le poids du travail informel favorisent l’achat d’antibiotiques en pharmacie plutôt qu’un diagnostic médical complet, facteur majeur de sélection bactérienne. Une analyse sur 28 000 visites médicales dans des centres de soins primaires indiens confirme cette dynamique : environ deux tiers des consultations se soldent par la prescription d’antibiotiques, soit un niveau largement supérieur aux recommandations de l’OMS.

La crise de l’antibiorésistance peut donc se penser comme « syndémie » : elle se combine aux comorbidités sociales, géographiques et économiques, qui aggravent les dysfonctionnements et les vulnérabilités.

L’élevage industriel constitue également un accélérateur majeur. Environ 85 % des exploitations avicoles indiennes utilisent des antibiotiques critiques, souvent à des fins préventives ou comme facteurs de croissance — pratique interdite en Europe. Cette utilisation massive dans les filières animales favorise la diffusion de bactéries résistantes via plusieurs canaux simultanés : alimentation, eaux contaminées, sols agricoles et contacts humains. Contrairement aux systèmes fortement régulés, le contrôle des usages vétérinaires demeure fragmenté en Inde, et varie fortement selon les États et les filières de production.

Une usine mondiale de résistances bactériennes

Le rôle de l’Inde dans la chaîne pharmaceutique mondiale constitue un facteur aggravant de la crise.

Plusieurs sites de production indiens rejettent des concentrations très importantes d’antibiotiques dans les eaux usées industrielles, parfois à des niveaux suffisants pour favoriser la prolifération de bactéries multirésistantes. Cette situation est particulièrement critique autour des clusters pharmaceutiques, où se développent de véritables « hotspots évolutifs » favorisant l’échange horizontal de gènes de résistance entre bactéries. Des bactéries multirésistantes comme E. coli, Klebsiella pneumoniae ou Acinetobacter baumannii circulent largement dans les réseaux hydriques urbains.

Le rapport GLASS [Global Antimicrobial Resistance and Use Surveillance System] 2025 de l’OMS documente des progressions annuelles de résistance aux carbapénèmes (antibiotiques de dernier recours), particulièrement alarmantes pour les pathogènes les plus fréquemment identifiés en Inde : + 15,3 % par an pour Klebsiella pneumoniae, + 12,5 % pour E. coli, et + 5,3 % pour Acinetobacter spp. — soit des rythmes qui dépassent très largement la capacité d’innovation pharmaceutique mondiale.

Une menace mondiale

L’Inde constitue un hub majeur des mobilités internationales : tourisme médical, migrations de travail, exportations pharmaceutiques et chaînes agroalimentaires favorisent la circulation rapide des bactéries résistantes. Le gène NDM-1 (New Delhi metallo-beta-lactamase) illustre ce mécanisme de résistance aux carbapénèmes et s’est diffusé à l’échelle mondiale en moins d’une décennie via les voyages et les échanges internationaux.

Carte 1. Carte du trafic aérien vers les 12 pays avec le plus de mobilités au départ de l’Inde (en pourcentage), et nombre total de cas de NDM-1 connus dans ces pays de 2007 à 2012

Source : MacFadden Derek R. et alii, « A Passage from India: Association between Air Traffic and Reported Cases of New Delhi Metallo-beta-lactamase 1 from 2007 to 2012 », Travel Medicine and Infectious Disease, vol. 13, n° 4, juillet-août 2015, p. 295-299.

La situation est particulièrement inquiétante concernant la tuberculose multirésistante (MDR-TB) et sa forme aggravée, la tuberculose ultrarésistante (XDR-TB). L’Inde concentre l’un des plus grands nombres mondiaux de cas, avec des taux de succès thérapeutique faibles, favorisant des transmissions difficiles à contrôler.

Recherche et développement : une crise structurelle du pipeline d’antibiotiques

La menace que représente l’antibiorésistance est d’autant plus grave qu’elle se déploie dans un contexte de quasi-désertification de la recherche et développement (R&D) sur les antibiotiques, car le modèle économique est défaillant : les ventes sont volontairement limitées afin de favoriser leur efficacité, et les rendements sont trop faibles pour attirer les investisseurs. Depuis 2017, les investissements publics et philanthropiques dans la R&D sur la RAM ont atteint 13,75 milliards de dollars US par an, mais les experts estiment qu’il faudrait 250 à 400 millions de dollars US supplémentaires annuels pour maintenir un pipeline d’innovation efficace pour contrer l’antibiorésistance. La RAM pourrait générer 412 milliards de dollars US de dépenses de santé supplémentaires par an, auxquels s’ajoutent 443 milliards de pertes de productivité.

Plusieurs approches alternatives font l’objet d’une recherche active : bactériophages (virus ciblant spécifiquement les bactéries), lysines bactériennes, potentialisateurs d’antibiotiques existants et modulation du microbiome… Ces technologies ont franchi des cas importants mais aucune n’est encore disponible à grande échelle. L’OMS identifie 27 antibiotiques en développement clinique ciblant ces pathogènes bactériens prioritaires, dont seulement six sont classés comme innovants. Les cinq pathogènes de haute priorité de la liste OMS ont chacun trois candidats ou moins à tous les stades de développement clinique confondus.

Perspectives : un risque systémique sous-estimé

Le cas de l’Inde est révélateur de l’ampleur de la crise de l’antibiorésistance et des enjeux associés.

Le principal risque de cette crise réside dans l’émergence de résistances aux antibiotiques dits « de dernier recours » qui rendraient certaines infections hospitalières quasiment impossibles à traiter. Les projections de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) anticipent un doublement de la résistance aux antibiotiques de dernier recours d’ici 2035 par rapport aux niveaux de 2005.

À moyen terme, plusieurs facteurs pourraient encore accélérer cette dynamique : urbanisation rapide, saturation hospitalière, réchauffement climatique favorisant la circulation hydrique des bactéries et croissance des élevages intensifs.

L’enjeu devient également géoéconomique. Les États occidentaux dépendent fortement de l’industrie pharmaceutique indienne pour l’approvisionnement en antibiotiques génériques bon marché, tout en cherchant à imposer des normes environnementales plus strictes sur les rejets industriels. Cette contradiction crée une tension stratégique croissante entre impératifs de souveraineté sanitaire, réduction des coûts et sécurité environnementale.