Depuis le début du mois de juin, les annonces de programmes de formation aux skilled trades (métiers techniques hautement qualifiés) se multiplient. Meta a annoncé le lancement d’un programme de 115 millions de dollars US en partenariat avec la société d’investissement et de services CBRE, visant à former des cols bleus hautement qualifiés. La fondation Google.org a pour sa part investi 50 millions de dollars US dans le financement de formations opérées par 18 organisations syndicales et professionnelles qui devraient concerner 300 000 travailleurs dans plus de 20 États. Au-delà de ces deux exemples, la plupart des Big Tech américaines sont concernées par cette implication dans la formation visant plus particulièrement les métiers de la construction et la gestion des data centers : techniciens en fibre optique, électriciens, plombiers ou soudeurs…
Le développement de cette nouvelle offre de formation privée s’explique par deux principaux facteurs :
- Un manque massif de main-d’œuvre : cette pénurie est en grande partie le résultat d’une demande stimulée par les projets de data centers — projets initiés par les Big Tech eux-mêmes qui ont donc un intérêt très personnel à investir dans ces formations. C’est le cas de Meta et de son partenaire CBRE, directement impliqué dans la gestion immobilière de ces infrastructures.
- Pour faire face à ce phénomène, la réforme de la formation professionnelle de 2025 favorise les partenariats public-privé. L’administration actuelle a commencé par signer un décret visant un objectif d’un million d’apprentis d’ici à 2030. Pour y parvenir, l’État a choisi d’alléger les réglementations en supprimant des normes qui définissaient l’homologation des préapprentissages. Parallèlement, elle a lancé un plan de financement de 145 millions de dollars US, qui subventionne les organismes privés ou associatifs capables de prouver l’efficacité de leur formation en termes d’insertion. Pour obtenir certaines de ces subventions d’État, les organismes doivent s’engager à amener au moins 50 % de ressources complémentaires. Parallèlement, l’État américain offre certains avantages fiscaux aux entreprises privées qui ouvrent ou parrainent des programmes d’apprentissage certifiés. En définitive, les Big Tech réalisent ainsi une immense économie d’échelle : elles sous-traitent l’effort financier de la formation en grande partie à l’État, tout en dictant les compétences qui doivent être enseignées pour servir leurs propres intérêts commerciaux.
Ces formations sont principalement des cursus de préapprentissage au format Bootcamp (formation intensive), permettant de rendre un apprenti opérationnel en quelques semaines. Cette appellation héritée du champ lexical militaire concerne des programmes de formation intensifs se déroulant sur quatre à cinq semaines, et axés essentiellement sur la pratique dans l’objectif de rendre les futurs apprentis aptes à travailler pour un secteur cible le plus rapidement possible. Elles se distinguent des formations homologuées par le US Department of Labor dont la durée varie selon la complexité du métier, d’un à six ans — un minimum de 2 000 heures de travail pratique sur le terrain combiné à au moins 144 heures de cours théoriques par année. Au contraire des bootcamps, ces formations ont pour finalité de former des professionnels qui seront en capacité de travailler dans tous les secteurs qui pourraient bénéficier de leur compétence métier.
En France aussi, les pénuries de main-d’œuvre constituent un enjeu majeur. France Travail recense, en 2026, 2,27 millions de projets de recrutement, dont 43,8 % jugés difficiles à pourvoir. Le BTP (bâtiment et travaux publics) affiche un taux de difficulté record de 65 % pour 140 000 projets de recrutement, et la filière nucléaire doit recruter 100 000 personnes d’ici 2035 (toujours selon France Travail). Pour faire face à cette situation, un rapprochement de la formation professionnalisante avec les entreprises a bien tendance à s’opérer, mais la formation initiale professionnelle reste encore entièrement sous tutelle de l’Éducation nationale. Dès 2018, la réforme de l’apprentissage a conduit à une forme de libéralisation de ce domaine, avec notamment la création de centres de formation des apprentis (CFA) internes aux entreprises ; comme des certificats d’aptitude professionnelle (CAP) des métiers de bouche ou d’équipiers polyvalents de commerce lancés par le groupe Carrefour. Malgré tout, ces formations restent encadrées par l’Éducation nationale, même si les branches professionnelles participent à l’élaboration des référentiels des diplômes professionnels. Au contraire des États-Unis, cette collaboration s’apparente davantage à une coconstruction réglementée entre l’État, les branches professionnelles et les entreprises, plutôt qu’à une sous-traitance de la mission. Le format privilégié reste celui de l’alternance (sur un rythme temporel variable entre temps passé en classe et en entreprise). Un certain nombre d’entreprises ont également monté leur propre académie, comme Enedis, Safran ou la Croix-Rouge. Mais là aussi, le financement reste assuré par le biais des OPCO (opérateur de compétences), dont les fonds dépendent des branches professionnelles, et la certification par l’État.
Pour finir, il faut relever que cette évolution de la formation pose un certain nombre de problématiques en matière de conditions de travail et de santé et sécurité au travail. Tout d’abord parce que ces cursus accélérés réduisent le temps d’apprentissage des principes de prévention. On peut se réjouir qu’en France, au contraire des États-Unis, des référentiels de compétences réglementées permettent de garantir ces apprentissages, quelle que soit la durée de la formation. Malgré tout, des dérives ont pu déjà faire l’objet de certaines révélations. Par ailleurs, les travailleurs ayant suivi ces formations seront ultraspécialisés et potentiellement captifs d’un secteur voire de leur employeur.
Se pose aussi la question de l’accès des très petites, petites et moyennes entreprises (TPE-PME) à une main-d’œuvre qualifiée, si la majorité des travailleurs sont captés par des grands groupes leur proposant des avantages salariaux non négligeables. Certains secteurs tels que le BTP pourraient être particulièrement concernés par la fuite des ouvriers qualifiés vers des secteurs plus alléchants et voir les tensions de recrutement s’aggraver.






