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Big Tech, le 7e continent

Les scénarios pour une gouvernance du pouvoir algorithmique

Analyse de livre

Spécialiste des technologies de l’information, Jean-François Soupizet explore le territoire sans frontières constitué par le réseau mondial des entreprises des technologies du numérique, qui forme un véritable continent, le septième, dont le pouvoir économique, voire politique, comme le souligne Hugues de Jouvenel dans sa préface, « a échappé en grande part à toutes les régulations des États dits souverains et de leurs instances multilatérales ». Et, ajoute-t-il, il est temps de s’interroger sur l’avenir que nous réservent les acteurs d’un progrès technique, le numérique, et son associée l’intelligence artificielle (IA), qui « peut engendrer autant de futurs radieux que de désastres ». C’est à cette tâche difficile de décryptage du futur que s’est attelé Jean-François Soupizet, tout en proposant des hypothèses sur ce que nous pourrions et devrions faire.

Soupizet Jean- François (préface d’Hugues de Jouvenel), Big Tech, le 7e continent. Les scénarios pour une gouvernance du pouvoir algorithmique, Limoges : FYP éditions, 2026, 221 p.

Couverture du livre de Jean- François Soupizet, Big Tech, le 7e continent. Les scénarios pour une gouvernance du pouvoir algorithmique

Celui-ci souligne dans son introduction que « la mise en place d’une gouvernance globale de l’intelligence artificielle n’est plus un luxe théorique, mais une condition sine qua non de la stabilité mondiale ». Le livre comporte quatre chapitres. Le premier rappelle la genèse de ce septième continent : le passage de la simple numérisation à l’avènement de l’IA, une véritable tectonique qui a opéré sous la poussée de la mathématisation du monde, renforcée par l’informatique. Le deuxième chapitre montre comment les entreprises de la Big Tech américaine, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et leurs homologues chinoises sont devenues une oligarchie technopolitique avec des moyens d’influence autrefois réservés aux États. Le troisième chapitre analyse les politiques publiques qui tentent de faire face à ces défis. Le dernier chapitre présente quatre scénarios prospectifs pour des politiques de régulation efficaces.

L’aube du XXIe siècle a été marquée par l’entrée définitive dans l’ère du numérique avec l’émergence des entreprises géantes du Net. Elles se sont imposées comme les moteurs de la nouvelle révolution technologique, traitant des données de masse, avec la mise en réseau des ordinateurs et des systèmes de télécommunication (Internet et le World Wide Web), pilotée par une organisation internationale privée, et qui gère les protocoles d’une informatique en « nuage » (cloud), la technologie de la chaîne de blocs (blockchain). Puis il y a eu l’innovation que fut le smartphone, transformant la téléphonie avec son utilisation à haut débit. Enfin, la mise au point de l’IA, au début des années 2020, a été une rupture majeure ; on assiste à l’explosion des données avec ChatGPT. « La rupture n’était pas que technique, souligne l’auteur, elle conduisit à l’émergence de nouveaux modèles économiques : les utilisateurs peuvent accéder gratuitement aux fonctions affichées sur le Web par les entreprises de la Tech, les Google et homologues, pour obtenir des services (traduire un document par exemple), mais, en échange, les utilisateurs donnent un droit d’accès à leurs données aux propriétaires des plates-formes. »

Un engrenage s’est ainsi mis en marche : le nombre d’utilisateurs du système s’est accru rapidement, comme le nombre de données disponibles nourrissant un système publicitaire générateur d’importants revenus pour les Big Tech. Ces entités ont émergé dans le sillage du Web, avec la société Facebook fondée en 2004 par Mark Zuckerberg ; les réseaux sociaux et des infrastructures de communication ont complété le système. L’auteur rappelle que ce développement « industriel » des techniques informatiques a été précédé d’un important travail de recherche qui a débuté dans les années 1930-1940 avec les travaux d’Alan Turing, puis c’est le mathématicien John McCarthy qui donna, en 1956, le nom d’intelligence artificielle à cette nouvelle discipline associant informatique, mathématiques et sciences cognitives, mise en œuvre par des réseaux de neurones artificiels qui traitent statistiquement des milliards de données.

Jean-François Soupizet qualifie de « choc mondial » l’annonce du système ChatGPT3, en novembre 2022, par la société OpenAI, fondée par Elon Musk : l’ère de l’IA commençait. Elle modifiait la chaîne de valeur des entreprises, et devenait un outil incontournable des États et des services publics. Enfin, l’arrivée des « agents intelligents » a ouvert de nouvelles perspectives à l’IA : interagir de façon autonome avec des humains ou d’autres agents comme les robots. Des systèmes utilisant systématiquement l’intelligence générative envahissent les services publics, les entreprises, mais aussi la recherche scientifique, que l’auteur omet de citer parmi les utilisateurs importants de ChatGPT et ses homologues. L’IA a « reçu », en effet deux prix Nobel en 2022, celui de physique pour la conception des neurones artificiels, et celui de chimie pour l’algorithme AlphaFold qui permet de déterminer la composition chimique et la forme de protéines complexes (une hélice par exemple).

Quelles sont les limites d’une telle évolution technologique et scientifique ? Le corps humain (le cerveau notamment) peut certes être branché à des systèmes dotés d’une IA, mais peut-on prévoir, comme Nick Bostrom et Laurent Alexandre, l’avènement d’une « superintelligence », un être hybride entre le naturel et le technique, capable de prendre son indépendance par rapport à ses créateurs ? Les apôtres de cette thèse, souvent qualifiés de « doomers », annonçaient que cet événement, la « singularité », surviendrait en 2025. L’auteur ne commente pas, mais cette dystopie n’est, de fait, que de la mauvaise science-fiction revue par des acteurs de la Silicon Valley.

Le deuxième chapitre décrit l’irrésistible ascension des géants du Net. En quelques décennies, un groupe d’entreprises américaines — à l’initiative souvent d’universitaires ou d’inventeurs freelance travaillant dans leur garage — ont su mobiliser du capital-risque pour développer leurs inventions (un nouveau smartphone, un algorithme, des neurones artificiels, etc.) dans les années 1960-1970. C’est ainsi que sont nés les GAFAM, dont le berceau fut, pour beaucoup, la Silicon Valley et qui, avec les entreprises chinoises Alibaba, Baidu, etc. — accompagnés par quelques entreprises d’électronique comme l’américaine Nvidia et la chinoise SMIC — constituent le septième continent.

L’auteur présente leurs activités, leur chiffre d’affaires (souvent des centaines de milliards de dollars US) dans des tableaux éclairants. La domination des Big Tech ne s’explique pas seulement par une supériorité technologique appuyée par un effort de recherche important au financement considérable (avec par exemple la création de centres de recherche dans le monde : Facebook puis Google à Paris, Microsoft à Issy-les-Moulineaux), mais aussi par un contrôle économique des infrastructures clefs pour l’accès aux services délivrés par l’IA, notamment les bases de données, l’accès au cloud ainsi qu’à des fonctions commerciales comme celles d’Amazon. L’auteur rappelle que ce système a connu quelques échecs, le plus notable étant le projet de faire de la ville de Toronto une smart city, en collaboration avec Google, dont tous les citoyens devaient être les acteurs avec l’aide de l’IA et avec des promesses de création massive d’emplois, mais au prix de l’abandon de leurs données personnelles. Le projet a fait long feu…

Quoi qu’il en soit ce réseau d’entreprises puissantes a contribué à faire du septième continent un espace quasi souverain et autonome : les États se trouvent dans une situation de dépendance structurelle vis-à-vis de prestataires privés dans des domaines comme la santé, les communications, voire la défense. La capacité des systèmes algorithmiques à structurer l’information, mais aussi à mobiliser des émotions du subjectif, influence à la fois des choix de consommation et des orientations politiques, oriente les débats publics et dans certains pays — la Chine notamment —, l’IA est un moyen de contrôle des citoyens. L’auteur remarque au passage que faute d’avoir le pouvoir de protéger sa souveraineté avec une politique technologique et industrielle, l’Europe se défend en utilisant l’arme réglementaire. Mais il n’en demeure pas moins que face au pouvoir des plates-formes technologiques qui mettent en cause leur souveraineté, les États, tout en apportant une aide technique précieuse à leurs administrations, sont contraints de réagir en mettant en œuvre des politiques publiques qui sont décrites dans le troisième chapitre.

Les États soutiennent la transition numérique, car elle permet de moderniser l’administration, mais l’IA est ambivalente : elle ouvre des perspectives nouvelles, par exemple aux politiques de santé, d’énergie, de transport ; mais elle fait peser des menaces sur les libertés individuelles et le respect de la vie privée. Les États soutiennent la transition numérique, notamment pour des raisons économiques, mais l’auteur souligne qu’un usage non encadré des techniques de l’IA menace le fonctionnement démocratique des institutions (diffusion de fake news, atteintes à la cybersécurité…). Pour le moment, l’Europe a pris des mesures minimales de régulation des usages de l’IA, un équilibre instable entre l’aide à l’innovation technologique par le soutien à la recherche-développement (R&D), et la « sanctuarisation » et protection de l’espace de l’information par des règles juridiques. Quant aux États-Unis, ils ont choisi de donner priorité à l’innovation technologique pour conforter leur puissance et leur influence politique en minimisant les réglementations. L’Europe est-elle vraiment pionnière en matière de régulation numérique comme l’affirme Jean-François Soupizet ? Elle a construit un édifice juridique en 2023, l’AI Act, qui réglemente l’usage de l’IA et ambitionne de sécuriser l’espace informationnel européen, imposant des amendes aux contrevenants (par exemple pour abus de position dominante). L’UE n’est donc pas restée inactive, loin de là, mais elle n’a pas empêché les Big Tech d’empiéter sur la souveraineté des États, en leur donnant la capacité d’avoir accès des données stratégiques, dans le domaine de la santé par exemple. Comme le souligne d’ailleurs l’auteur, l’IA demeure un domaine encore peu couvert par des législations spécifiques — à l’exception, semble-t-il, du Canada —, alors qu’elle a besoin d’une « gouvernance globale structurée ».

Dans son dernier chapitre, Jean-François Soupizet présente quatre scénarios pour une gouvernance de l’IA sur la base de plusieurs hypothèses : une percée de l’IA généraliste, un marché de l’IA multiacteur, un multilatéralisme faible dans un cadre multipolaire, une fracture autour du pôle États-Unis-Chine, une fragmentation autour de pôles régionaux qui suppose implicitement l’échec du duo États-Unis-Chine.

L’auteur souligne que dans les régimes autoritaires, l’IA devient un instrument essentiel d’un pouvoir régalien avec une fonction de contrôle. S’intéressant à l’acceptation sociale de l’IA, il envisage une « acceptation même résignée ou un rejet radical ». Les quatre scénarios sont les suivants : une gouvernance multilatérale faible dans un contexte multipolaire ; une bipolarisation technopolitique États-Unis-Chine ; une gouvernance technocentrée : la domination des Big Tech ; une fragmentation régionale et un Internet balkanisé.

Jean-François Soupizet conclut que la gouvernance de l’IA est le reflet des tensions géopolitiques et structurelles, et que le septième continent a une réelle emprise sur le monde. Ses leaders technologiques sont des « acteurs systémiques », mais la société civile a un pouvoir d’influence et un pouvoir de levier. Il va falloir certes habiter le septième continent, mais surtout mettre au point une gouvernance dont il reste à inventer les règles pour répondre aux défis l’IA générative. Vaste programme !