Revue

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Quel futur pour la gouvernance du numérique ?

L’espace numérique est de plus en plus important dans nos existences. Le fonctionnement des économies et des institutions en dépend largement. L’accès à l’information, et maintenant même, la production d’information et de connaissance se font via le numérique.

Mais cet espace est structuré par des jeux d’acteurs puissants, avec tout d’abord les Big Tech, mais aussi les États, les entreprises utilisatrices, la société civile, etc. Dans un monde turbulent et chaotique, le numérique est devenu un enjeu de pouvoir très important, au même titre que d’autres ressources essentielles comme l’eau ou l’énergie par exemple.

Comment se jouent aujourd’hui les rapports de force dans ce champ ? Quels sont les scénarios d’évolution possible de la gouvernance du numérique ? Se dirige-t-on vers une balkanisation de cet espace ? Va-t-on au contraire voir se structurer un oligopole mondial ? Les grands acteurs du numérique vont-ils remplacer demain les États ?

Pour discuter de ces questions, Jean-François Soupizet, économiste et conseiller scientifique de Futuribles International, est l’invité de L’Écho des futurs. Il vient de publier aux éditions FYP (Limoges), un livre intitulé Big Tech, le 7econtinent.

Jean-François Soupizet présente le numérique comme un septième continent : un espace à la fois physique (data centers, câbles sous-marins, satellites, cloud, smartphones) et informationnel, devenu indispensable au fonctionnement des sociétés modernes. Il explique que cet espace transforme profondément les rapports humains, économiques et politiques, et il identifie quatre formes de pouvoir spécifique au numérique :

  • le pouvoir d’infrastructure (contrôle des serveurs, cloud, réseaux et capacités de stockage) ;
  • le pouvoir d’interface (contrôle des points d’entrée vers l’information : moteurs de recherche, réseaux sociaux, systèmes d’exploitation, smartphones) ;
  • le pouvoir logistique (gestion des flux physiques et numériques) ;
  • le pouvoir de cognition algorithmique (capacité à trier, hiérarchiser et influencer l’information : les plates-formes façonnent la visibilité et l’impact des contenus).

Les grandes plates-formes du numérique déploient des stratégies de conquête comparables à celles des États. Elles cherchent à réduire leurs dépendances stratégiques et ont une certaine volonté hégémonique. Par ailleurs, les marchés numériques favorisent naturellement les oligopoles. Jean-François Soupizet oppose trois grands modèles :

  • Le modèle américain, qui repose sur une alliance étroite entre innovation privée et puissance étatique. Les géants technologiques américains bénéficient d’un environnement favorable et jouent un rôle stratégique dans la puissance des États-Unis, y compris sur les plans militaire et géopolitique.
  • Le modèle chinois, qui est encore plus intégré politiquement. L’État et l’industrie numérique y poursuivent simultanément des objectifs de contrôle intérieur et de projection de puissance internationale.
  • Face à ces deux pôles dominants, l’Europe apparaît dépendante en dépit de certains atouts industriels et de l’influence croissante de son cadre réglementaire sur les données, les marchés et les services numériques.

Dans cet épisode, Jean-François Soupizet revient sur les quatre scénarios d’évolution de gouvernance mondiale du numérique qu’il développe dans son ouvrage.

  • Une gouvernance multilatérale
    → Gouvernance mondiale fondée sur des sommets internationaux.
    → Coopération sans réelle contrainte.
  • Un équilibre sino-américain
    → Dialogue stratégique entre deux superpuissances.
    → Maintien d’une interdépendance économique.
    → Pas de séparation totale de l’Internet.
  • Une balkanisation d’Internet
    → Formation de blocs régionaux numériques.
    → Fragmentation d’Internet selon les normes, les cultures, les alliances géopolitiques.
  • Une gouvernance techno-centrée
    → Gouvernance dominée par les acteurs techniques et les Big Tech.
    → Internet devient techniquement efficace, mais politiquement opaque.
    → Risque de surveillance généralisée et d’un capitalisme de plate-forme.

En conclusion, Jean-François Soupizet invite à ne pas rejeter le numérique, mais à apprendre à habiter ce septième continent. Selon lui, l’Europe doit construire des capacités de souveraineté ciblées — en identifiant ses domaines stratégiques, en renforçant certains leviers de puissance et en évitant la dépendance totale. La souveraineté ne signifie pas l’autonomie totale, mais la capacité à disposer de leviers de puissance dans les négociations internationales.

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