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Return hubs : vers une sous-traitance des migrations en Europe ?

Un avion de ligne vole au dessus d'une carte de l'Europe. Il y a un point de géolocalisation géant entouré des étoiles jaunes du drapeau de l'Union européenne positionné sur la carte.
Adopté par le Parlement européen le 17 juin 2026, quelques jours après l’entrée en application, le 12 juin, du Pacte asile et migration qu’il complète, le nouveau règlement européen sur les retours (proposé par la Commission en mars 2025) autorise pour la première fois la création de return hubs : des centres situés hors de l’Union européenne (UE) où placer, en attendant leur éloignement, toutes les personnes sous décision de retour — déboutés du droit d’asile, visas expirés, séjour irrégulier, ce que le droit français range sous les obligations de quitter le territoire (OQTF) [1]. L’UE ne gérera pas ces centres, elle pose le cadre : reconnaissance mutuelle des décisions de retour entre États membres via un « ordre de retour européen », détention possible jusqu’à 24 mois, et laisse chaque État conclure ses accords bilatéraux. La mesure n’est pas nouvelle ; l’Australie l’a inaugurée à Nauru dès le début des années 2000, mais son institutionnalisation à l’échelle des 27, inscrite dans le droit de l’UE, est inédite.

Rappelons qu’en fonction des années, entre 20 % et 28 % (28 % en 2025) des obligations de quitter le territoire sont effectivement exécutées, le plus souvent parce que le pays d’origine refuse de reprendre ses ressortissants. Le return hub apporte une réponse inédite à cette impasse : il découple le « sortir de l’Union » du « rentrer chez soi ». On pourrait dès lors éloigner du sol européen des personnes qu’aucun pays d’origine ne veut récupérer en les transférant vers un État tiers où, faute de réadmission, le séjour pourrait se prolonger sans terme. Faut-il y voir la solution enfin trouvée à la non-exécution des OQTF ou un dispositif qui, n’étant relié à aucune sortie effective, deviendrait une attente indéfinie ?

Sur le papier, des garanties : les pays d’accueil devront « prouver » qu’ils respectent les droits fondamentaux. Mais la liste des partenaires envisagés interroge : elle réunit le Rwanda, la Libye, la Mauritanie, l’Ouzbékistan et l’Éthiopie. Le Rwanda a été jugé pays non sûr par la Cour suprême britannique le 15 novembre 2023 ; la Libye, déjà financée par l’UE, y détient des migrants dans des conditions déplorables, documentées par les Nations unies. Peut-on tenir ces pays pour « tiers sûrs » ou faut-il y voir des États mercenaires, dont l’empressement à accueillir tiendrait moins à des garanties qu’à une contrepartie, un dispositif transactionnel ?

Le cadre seul est adopté [2], sa portée demeure suspendue à deux inconnues. D’abord, aucun accord d’accueil n’est encore signé et les États membres taisent les pays pressentis : la tendance est juridiquement actée, pas encore opérationnelle. Ensuite, l’incertitude est d’abord judiciaire : les magistrats italiens ont refusé de valider les détentions en Albanie, la Cour de cassation italienne a saisi la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), qui a encadré le 1ᵉʳ août 2025 la désignation des « pays d’origine sûrs » (affaires C-758/ 24 et C-759/24) ; un avis d’avocat général d’avril 2026 penche pour les centres italiens, mais l’arrêt définitif est attendu.

Le rapport entre les moyens engagés et les résultats obtenus interroge également. Le dispositif britannique avec le Rwanda a coûté environ 700 millions de livres (environ 820 millions d’euros) pour quatre départs volontaires [3] ; les centres italiens en Albanie, près de 800 millions d’euros, dont les premiers migrants transférés ont été renvoyés en quelques heures faute de validation judiciaire. Autour de ces camps, un marché et une logistique sont déjà envisagés (vols affrétés, escortes privées…), et des délégations allemande et néerlandaise sont venues les visiter en Albanie, certaines s’enquérant d’en « louer » une partie.

Migrant ici, rétention ailleurs [4] : l’Europe conserverait sa frontière tout en délocalisant la détention, via un intermédiaire distant et rémunéré. Le pays d’accueil ne serait plus choisi pour son lien avec le migrant, mais pour sa disponibilité et son prix. Verra-t-on émerger une classe d’« États prestataires de rétention », monétisant le besoin de dissuasion européen et dotés, en retour, du levier de menacer de relâcher ou d’expulser [5] ?

Le paradoxe est alors entier : en externalisant pour réaffirmer la maîtrise de ses frontières, l’Union confie à des États tiers une part de sa souveraineté migratoire, et s’en rend tributaire.

Par ailleurs la question de l’échelle se pose. Sauf déploiement massif qui, à ce stade, paraît hautement hypothétique au regard des coûts, des contraintes juridiques et des accords nécessaires, les return hubs pourraient ne concerner qu’un nombre limité de migrants, sans commune mesure avec les quelque 300 000 à 400 000 décisions de retour prononcées chaque année dans l’UE. Ils constitueraient alors moins une réponse à l’impasse structurelle des retours qu’un outil ciblé, destiné à certaines situations particulièrement complexes (personnes dangereuses) ou à exercer une pression sur des États réticents aux réadmissions. Pour certaines nationalités, dont les perspectives de retour demeurent extrêmement limitées, le risque serait aussi celui d’une rétention sans véritable horizon de sortie. On pense notamment aux ressortissants afghans ou érythréens, avec une extrême incertitude concernant les réadmissions et les risques humains qui y sont associés. Resterait enfin la question que le dispositif laisse ouverte : qui contrôlera ? La détention se déroulerait hors de la juridiction européenne et de la Cour européenne des droits de l’homme, sans juge aisément accessible. Qui auditerait, dans la durée, des centres situés sur le territoire d’un État tiers ? Les précédents (Nauru, la Libye) invitent à se demander comment, et par qui, le respect des droits y serait concrètement assuré.

Le return hub, d’hier à demain

Les précédents

  • Années 1980 : premières idées de traitement des retours hors des frontières européennes.
  • 2001 : Australie, « Pacific Solution » et centre de Nauru.
  • 2003 : proposition britannique de centres régionaux de traitement, rejetée par les autres États membres.
  • 18 mars 2016 : déclaration UE-Turquie.
  • 2022 : accord Royaume-Uni-Rwanda ; novembre 2023 : la Cour suprême britannique juge le Rwanda « non sûr ».
  • Octobre 2024 : ouverture des centres italiens en Albanie.
  • 1er août 2025 : la CJUE encadre la désignation des pays d’origine sûrs.

La genèse du règlement

  • 11 mars 2025 : proposition de la Commission sur un système commun de retour.
  • 26 mars 2026 : le Parlement européen adopte sa position.
  • 1er juin 2026 : accord politique entre le Parlement et le Conseil. Le texte ouvre la voie à la création de return hubs dans des pays tiers.
  • 11 juin 2026 : l’avocate générale de la CJUE estime, dans l’affaire Italie-Albanie, que le droit de l’Union ne s’oppose pas à des centres hors de l’UE, sous réserve des garanties applicables.

Les suites possibles

  • Adoption formelle du texte par le Conseil et publication au Journal officiel de l’UE.
  • Arrêt de la CJUE sur les centres italiens en Albanie.
  • Premiers accords bilatéraux, avec des pays pressentis comme le Rwanda, la Libye, la Mauritanie, l’Ouzbékistan ou l’Éthiopie.
  1. Le dispositif se distingue du traitement délocalisé des demandes d’asile, qui relève d’une autre logique, celle du « pays tiers sûr ».

  2. Accord politique en trilogue le 1ᵉʳ juin 2026, puis adoption par le Parlement le 17 juin (418 voix pour, 218 contre, 30 abstentions). Restent l’adoption formelle par le Conseil et la publication au Journal officiel. Fait notable, ce sont les dispositions d’externalisation, dont les return hubs, qui s’appliqueront immédiatement, la plupart des autres après un délai de 12 mois.

  3. Prise de parole d’Yvette Cooper à la Chambre des Communes le 15 juin 2022, citée sur Wikipedia ; et « R (AAA and others) v Secretary of State for the Home Department (SSHD) », Cour suprême du Royaume-Uni,UKSC/2023/0093, 2023.

  4. Le mécanisme évoque, en miroir, la « télémigration » décrite dans notre première Lettre de veille prospective « Population, société, modes de vie » (le robot sur place, l’opérateur à des milliers de kilomètres).

  5. Ce levier n’a rien d’hypothétique : l’accord UE-Turquie de 2016 de six milliards d’euros contre la rétention des réfugiés syriens et la réadmission des traversées vers la Grèce en fait la démonstration depuis 10 ans, au point d’être devenu la matrice de toutes les formes d’externalisation. Ankara a plusieurs fois menacé d’« ouvrir les vannes » poussant des migrants vers la frontière grecque en 2020, et l’UE lui reproche ouvertement d’instrumentaliser les migrants comme monnaie d’échange. La différence tient à la place dans la chaîne : la Turquie contient en amont des populations qui lui sont liées, là où le return hub éloigne en aval.

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