Le concours de l’Eurovision mérite-t-il d’être pris au sérieux ? La question peut sembler incongrue, tant le concours reste associé au divertissement léger, au kitsch télévisuel et aux refrains vite oubliés. Ce serait pourtant manquer l’essentiel. Depuis 1956, il est l’un des rares événements culturels transnationaux capables de rassembler chaque année des dizaines de pays, et de mettre en scène autant d’identités nationales.
C’est cette intuition que développent Cyrille Bret et Florent Parmentier. L’ouvrage envisage le concours comme un observatoire des transformations européennes, où se croisent construction européenne, diplomatie culturelle, compétition entre États, politiques identitaires, économie de l’attention et mutations numériques du spectacle.
L’hypothèse centrale tient en une formule : l’Eurovision serait la « bande-son de la construction européenne ». Non parce que le concours refléterait fidèlement l’histoire institutionnelle de l’Union européenne, dont il ne partage ni les frontières ni les règles, mais parce qu’il accompagne les recompositions du continent. Il donne à voir une Europe plus large et plus instable que celle des traités, une Europe de radiodiffuseurs publics, de publics nationaux, de voisinages culturels et de périphéries en quête de reconnaissance.
L’Europe en simultané
Le premier intérêt de l’ouvrage est de rappeler que la construction européenne ne s’est pas seulement faite par les institutions, les marchés et les politiques communes ; elle s’est aussi construite par des infrastructures médiatiques. L’Union européenne de radio-télévision, fondée en 1950, précède d’ailleurs la Communauté économique européenne. Avec l’Eurovision, des publics nationaux distincts regardent au même moment le même spectacle. L’Europe se forme ici moins par la délibération que par l’attention simultanée.
Le concours accompagne aussi les transformations de la culture de masse européenne. Télévision, pop-culture, concurrence anglo-américaine et professionnalisation des mises en scène en font un laboratoire de modernité audiovisuelle. L’analyse des langues est éclairante. Le concours oscille entre deux exigences : d’un côté, représenter la diversité linguistique du continent ; de l’autre, maximiser la circulation internationale des chansons, souvent par l’anglais. Cette tension condense un dilemme européen classique : comment produire du commun sans effacer les différences ?
Un concours jamais aussi politique que lorsqu’il se dit neutre
La deuxième thèse forte du livre est que l’Eurovision n’est jamais aussi politique que lorsqu’il prétend ne pas l’être. Son règlement impose une neutralité officielle. Mais pour autant, cette neutralité ne supprime pas les rapports de force, elle ne fait que les déplacer. Ceux-ci s’expriment dans le choix des artistes, les langues, les scénographies, les votes, les boycotts, les exclusions et les controverses.
Tout en se présentant comme un divertissement consensuel, le concours met chaque année en concurrence des entités nationales. Il célèbre l’unité mais rend visibles des blocs régionaux, des solidarités culturelles, des inimitiés historiques et des fractures géopolitiques. Relations gréco-turques, participation d’Israël, exclusion de la Russie, affirmation ukrainienne, enjeux LGBTQIA+ ou votes de voisinage : l’Eurovision fonctionne comme une arène politique à basse intensité. Si le concours ne décide pas des conflits, il les rend visibles.
Le cas ukrainien est révélateur. Depuis la Révolution orange jusqu’à l’invasion russe, l’Eurovision a servi d’espace de projection nationale, de mobilisation émotionnelle et de reconnaissance internationale. Les victoires de Jamala en 2016 et du Kalush Orchestra en 2022 montrent que le vote ne se réduit pas à un jugement esthétique, mais qu’il peut devenir un geste de solidarité et une forme de diplomatie populaire.
Le kitsch comme puissance symbolique
L’ouvrage analyse enfin les mutations contemporaines du concours. L’Eurovision n’est plus seulement un programme télévisé en direct. Il est devenu une marque, un flux numérique, un événement touristique et une ressource d’attractivité pour les villes hôtes. Pour les petits États, il offre une scène rare dans un espace médiatique saturé. Pour les villes, il devient un outil de promotion territoriale. Pour les publics, il existe avant, pendant et après la finale, grâce aux plates-formes et aux communautés de fans.
Les pages consacrées au kitsch du concours sont éclairantes. Loin d’être un défaut, l’excès visuel constitue un avantage concurrentiel dans l’économie de l’attention. L’étrangeté assumée ou la scénographie outrancière produisent des images immédiatement reconnaissables, partageables et commentables. La puissance symbolique passe aussi par la capacité à capter l’attention.
L’ouvrage laisse tout de même une question en suspens : l’Eurovision reflète-t-il les transformations européennes ou contribue-t-il à les produire ? Le livre montre qu’il est un miroir déformant de l’Europe et suggère qu’il peut aussi fabriquer du commun. Mais ses effets réels restent difficiles à établir. De même, la sociologie des publics reste en retrait, alors que l’Eurovision est aussi fait par les votes, les commentaires et les diverses manières dont les spectateurs s’approprient le concours.
Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt de l’ouvrage. En prenant l’Eurovision au sérieux, les auteurs rappellent que les identités collectives se construisent aussi par des rituels populaires, des spectacles partagés et des imaginaires médiatiques. Si l’Eurovision ne dit pas toute l’Europe, il en donne assurément une version spectaculaire et contradictoire. Et c’est dans ses excès mêmes que le concours révèle une Europe qui cherche encore sa voix.






