Bien qu’il puisse sembler inutile de recenser un nouvel ouvrage concernant Jérusalem, celui de Vincent Lemire et Bernard Philippe présente quelques aspects particulièrement novateurs qui peuvent retenir l’attention du lecteur, même si ce dernier est fatigué par le sentiment d’éternité qui s’attache actuellement à l’interminable conflit israélo-palestinien.
S’il n’est plus nécessaire de présenter l’historien Vincent Lemire, son coauteur Bernard Philippe est moins connu. Ayant exercé des fonctions de diplomate européen à Jérusalem, il a acquis une connaissance approfondie des problèmes de la ville dont il retire une approche originale. Selon une opinion couramment admise, les aspects spécifiques de Jérusalem et de ses environs sont à traiter à la fin du processus de paix, quand on aura trouvé des solutions aux autres problèmes. Il se trouve que les auteurs pensent tout le contraire : ils estiment que la ville est « dans l’œil du cyclone » et qu’une erreur majeure a été faite à Oslo, en 1993, en la mettant de côté : « Jérusalem n’est pas le verrou, elle peut devenir la clef… Elle peut être la ville d’un partage sans découpage et servir ainsi de laboratoire. »
À partir de l’expérience de diplomate européen de Bernard Philippe, les deux auteurs proposent la création d’une communauté urbaine (au sens des intercommunalités qui se multiplient en Europe en fonction des services communs à offrir aux populations : ramassage scolaire, collecte des déchets, urbanisme, etc.) qui serait en mesure de traiter de nombreux problèmes pratiques actuellement non résolus, et de le faire sans a priori politique ou idéologique. Cette communauté urbaine aiderait les résidents du Grand Jérusalem et serait gérée par un comité de représentants de chacune des communautés. En fait, d’après Vincent Lemire, il s’agit de « rapiécer » Jérusalem au moyen d’une « utopie créatrice » qui ferait la démonstration des avantages de la coopération et pourrait éventuellement contribuer à apaiser des esprits qui en ont bien besoin, en apportant des solutions à des problèmes pratiques en attente de solutions depuis trop longtemps.
En dépit du contexte d’un présent assez catastrophique, « sans naïveté ni angélisme », le livre donne des exemples convaincants de ce qu’il est quand même possible de faire ou de se préparer à faire dans le cadre d’un projet urbain par ailleurs nécessaire, compte tenu des retards accumulés notamment en matière de logement. Bien sûr, on ne peut pas oublier que les Palestiniens, qui représentent 40 % de la population, ne reçoivent que 10 % du budget municipal et qu’il faudra bien corriger cette inégalité majeure, éventuellement par des contributions internationales.
L’ouvrage illustre aussi le rôle spécifique de la diplomatie européenne dans des zones difficiles, ce qui a parfois donné quelques résultats. À Nicosie, dernière capitale divisée de l’Union européenne (à Chypre), le budget européen a permis de rénover les égouts des deux côtés de la ligne verte et de restaurer une grande partie de la vieille ville avec la coopération des deux maires. On connaît aussi les réalisations financées par les fonds structurels communautaires dans le cadre de la coopération transfrontalière en Irlande à la suite des accords du Vendredi saint (1998). Et pour remonter un peu plus loin, je me souviens que quelques jours après l’ouverture du mur de Berlin, on avait demandé une contribution au Fonds européen de développement régional (FEDER) pour réparer le pont de Berlin qui servait alors aux échanges d’espions entre les deux blocs.
Bernard Philippe, qui est aussi lorrain, estime que le souvenir de Robert Schuman (lui aussi lorrain) peut continuer à nous inspirer. En effet, si l’Union européenne a réussi à confiner les disputes entre les États membres aux salles capitonnées du Conseil européen, ce qui n’était pas gagné d’avance en 1950, il reste beaucoup à faire pour les diplomates de l’Union et des États membres qui défendent la paix aux périphéries du Vieux Continent. À Jérusalem comme ailleurs, la prospective peut aussi apporter sa contribution.




