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Service militaire rénové : une perspective crédible ?

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Face à la remise en question de l’ordre international, l’Allemagne a rétabli une forme de service militaire [1] et la Grande-Bretagne réfléchit à suivre cette voie. Ce sujet est devenu un objet politique important en France. Aujourd’hui, quelle serait la crédibilité d’un retour du service militaire et sous quelle forme ?

Le retour de l’idée d’un service militaire, dans les cercles politiques, présente une opportunité pour les armées. La conscription peut paraître désuète, mais un service militaire rénové, innovant, pourrait permettre de répondre aux nouveaux besoins opérationnels. La rendre crédible auprès de la jeunesse est le véritable enjeu. Créer une rupture avec le modèle de conscription que la France a connu au XXe siècle apparaît comme une condition nécessaire.

Le mythe du service militaire obligatoire : une image à dépasser pour rendre crédible le retour d’une forme de conscription

Le service national : entre mythe et réalité

Face au défi que représentait la défense de la nation, la loi Jourdan de 1798 institua une conscription qui rapidement reposa sur le principe du tirage au sort. Sous le premier Empire, Napoléon tira de la nation près de trois millions de conscrits, affaiblissant durablement la démographie française. Tout au long du XIXe siècle, le service militaire n’a concerné qu’un petit nombre de citoyens tirés au sort. Il était alors possible, pour les plus riches, de payer un remplaçant. La conscription devint de ce fait inégalitaire. Ce n’est qu’en 1905 que la IIIe République établit un service national pour tous, sans exception possible.

Le Sénat, dans son rapport sur le projet de loi de finances de 1996, pointait les inégalités et appelait à une réforme du service national. En 1994, il n’y avait eu que 262 226 appelés, dont 22 365 avaient réalisé un service civil, sur une classe d’âge de près de 800 000 jeunes. Peu à peu le service militaire a perdu de son sens. En 1914, il permit de lever une armée de près de 3,8 millions d’hommes. Un tournant fut observé après l’envoi du contingent en Algérie. En effet, l’engagement des conscrits hors du territoire national devint un sujet tabou pour les Français. Le refus d’engager les appelés dans la guerre du Golfe en 1991 acta la fin de l’utilité de la conscription. Il y eut donc un glissement de l’utilité opérationnelle du service militaire à une dimension d’éducation qui permettait de justifier la conscription. Mais, en 1996, un rapport du Sénat montrait que 81 % des illettrés d’une classe d’âge étaient dispensés du service militaire. Les vertus d’éducation prêtées au service militaire semblent davantage appartenir au roman national qu’à la réalité.

Le service à la nation est toujours présent aujourd’hui

Les armées emploient et forment aujourd’hui une fraction non négligeable de la jeunesse française à travers de nombreux dispositifs. Ainsi, 41 000 jeunes [2] sont recrutés chaque année, soit environ 5 % d’une classe d’âge. À ces chiffres viennent s’ajouter les recrutements de la gendarmerie et de la police. Ainsi, 60 000 jeunes [3] par an servent la nation sous l’uniforme. En y ajoutant les 88 000 volontaires du service civique [4], on dénombre donc près de 148 000 jeunes s’engageant chaque année au service de la nation. Le chiffre est certes inférieur à celui du service national en 1995, mais il représente tout de même près de 20 % d’une classe d’âge. Le développement de la deuxième phase du service national universel (SNU), qui est un « temps de service à la nation », permettra probablement d’accroître l’engagement des jeunes Français.

La génération Z, une génération pleine de ressources

La mise en place d’une transformation nécessite toujours l’acceptation de cette dernière par les décideurs, mais il faut également qu’elle soit acceptable, et crédible pour les hommes et femmes concernés par la réforme. La jeunesse concernée ne manifeste pas un fort sentiment d’appartenance nationale [5] (29 %), en revanche elle a un fort ancrage territorial. Les préoccupations majeures de la génération Z sont tournées vers les enjeux collectifs [6]. Ces jeunes sont plus altruistes que leurs aînés, ce qui interroge par rapport à leur faible adhésion à l’idée d’appartenir à la communauté nationale. Ce paradoxe peut être expliqué par la confusion qui existe parfois entre patriotisme et nationalisme. Ainsi, cela ne signifie donc pas que les jeunes sont opposés à l’idée de « faire nation », bien au contraire. Cette génération se dit même, dans une large majorité (63 %) [7], prête à se battre pour son pays s’il était attaqué. Si la génération Z n’est pas réfractaire à une forme de service militaire rénové, il faut maintenant que l’idée soit acceptée dans les armées.

Le besoin de masse et d’épaisseur : la conscription, une solution cohérente et crédible ? Sur quel modèle ?

Des modèles à observer

Dans les deux décennies qui ont suivi la guerre froide, la grande majorité des pays européens ont cessé de faire appel à la conscription pour répondre à leurs besoins de défense. Seules la Finlande, la Grèce et l’Estonie ont conservé un service militaire, obligatoire pour les hommes et volontaire pour les femmes. La Suisse et l’Autriche ont également maintenu un service militaire ou civique obligatoire, mais la neutralité de ces pays leur confère un statut particulier.

Le retour d’une vision réaliste des relations internationales, engendrant contestations et emploi désinhibé de la force pour régler les différends, a changé le paradigme géopolitique européen. La Lettonie et la Pologne ont décidé de rétablir un service militaire en 2022. Dès la première année de sa mise en place, près de 16 000 jeunes Polonais ont répondu présents à l’appel. Ce « service militaire volontaire de base » repose sur une formation initiale de 28 jours après laquelle le conscrit choisit de poursuivre une formation spécialisée de 11 mois ou de rejoindre directement la réserve. La Lettonie, qui souhaite rétablir un service militaire obligatoire, passe par une phase de transition fondée sur le volontariat afin de rendre l’idée de la conscription acceptable auprès de la jeunesse. En 2028, chaque jeune homme letton aura l’obligation de réaliser son service militaire pour une durée d’un an, avec une solde de 400 euros par mois. En Finlande, près de 75 % des hommes réalisent un service militaire de 6 à 12 mois avant de rejoindre la réserve. La Suède et le Danemark ajustent leurs effectifs de conscrits en fonction des besoins de leurs armées. Près de 10 % des jeunes Danois réalisent un service militaire de 4 à 12 mois. Dans la grande majorité des pays européens, le volontariat est mis en avant. Hors d’Europe, face à la menace chinoise, Taiwan a allongé la durée de son service militaire obligatoire de 4 à 12 mois.

Une piste de réflexion à examiner

Le modèle suédois est particulièrement intéressant à étudier. Il s’agit d’une conscription sélective répondant au besoin des armées et non d’un système universel. Il se fonde sur l’identification des talents et le volontariat. Que ce soit pour les armées ou les conscrits, il s’agit d’une « conscription choisie ». Ainsi, sur une classe d’âge de 106 000 jeunes, 8 000 Suédois réaliseront un service militaire en 2025, soit près de 7,5 % d’une classe d’âge. Pour la France, cela représenterait environ 60 000 jeunes par an. Suivant la durée du service choisie, un tel mode de conscription paraît réalisable pour les armées. La Suède a choisi un modèle flexible, avec un service de 9 à 15 mois. Ainsi, l’armée suédoise sélectionne les talents utiles pour sa capacité opérationnelle. Il s’agit plus d’« une levée en compétences que d’une levée en masse [8] ». Les premiers chiffres montrent que ce type de service militaire est plébiscité par la jeunesse.

Quelles modalités pour un service militaire en France ?

La mise en place d’un service militaire en France, et non sa recréation, semble possible et sera peut-être nécessaire. Il s’agit bien évidemment d’une décision politique qui doit nécessairement prendre en compte deux paramètres clefs. Pour qu’il soit accepté et acceptable, un service militaire doit répondre à un besoin opérationnel des armées [9] et il doit s’appuyer sur le volontariat.

Quel format pourrait alors être envisagé pour la France ? La formation d’un soldat, pour qu’il ait une première capacité opérationnelle, est de deux mois minimum [10], durée à laquelle il est nécessaire d’adjoindre une période de mission afin que ce service soit utile. Il pourrait par exemple être envisagé d’affecter pour quatre mois le jeune conscrit à une mission de forces de souveraineté. Ainsi les jeunes Français réalisant un service militaire pourraient être envoyés en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, à Mayotte, en Polynésie française ou sur les îles Éparses. Il serait également possible de les engager sur l’opération Sentinelle.

Combien de jeunes Français faudrait-il appeler sous les drapeaux ? Un premier objectif réaliste serait de l’ordre de 20 000 appelés [11] par an. Il permettrait notamment de répondre au besoin de constitution d’une réserve opérationnelle conséquente et d’atteindre l’objectif fixé par la loi de programmation militaire 2024-2030 de 100 000 réservistes en 2030. Il appartiendrait ensuite aux armées d’évaluer leurs besoins, chaque année, pour définir le nombre de conscrits à appeler.

À l’issue de son service de six mois, chaque appelé serait soumis à une obligation de servir dans la réserve pour une durée de cinq ans minimum. Avec l’adoption de ce format près de 7,5 % d’une classe d’âge serviraient sous les drapeaux [12]. Bien évidemment, la mise en place d’un tel service militaire requerrait une phase de montée en puissance de plusieurs années. Cette nouvelle conscription, pour qu’elle soit pérennisée, nécessiterait une reconnaissance sociale et financière de la société envers les appelés, dont les modalités resteraient à définir [13]. L’expérimentation « Volontaire découverte de l’armée de terre » pourrait être une source d’inspiration pour un service militaire innovant. En 2024, 117 jeunes volontaires ont en effet réalisé, dans ce cadre, une période de quatre mois au sein de l’armée de terre, au cours de laquelle ils ont été engagés sur la mission de sécurisation des jeux Olympiques. Au vu de la réussite de cette expérimentation, l’objectif est de recruter 300 nouveaux volontaires en 2025.

La nécessité de renforcer la cohésion nationale constitue aujourd’hui un consensus au sein de la société française, et le SNU est une réponse institutionnelle conçue pour tenter d’y apporter une solution. Au-delà de cette ambition, le retour du service militaire sur le devant de la scène politique tient aux vertus qui lui sont prêtées pour résoudre les problématiques liées à la jeunesse. Cependant, cette perception repose davantage sur une forme de mythe républicain idéalisant la conscription obligatoire. Or, pour qu’il soit accepté et acceptable, le service militaire rénové doit répondre à un besoin opérationnel et s’appuyer sur le volontariat. Les évolutions géopolitiques de ces dernières années ont poussé de nombreux pays européens à renforcer leur système de conscription ou bien à le remettre en place. L’étude de ces nouveaux modèles montre qu’il est envisageable de créer, en France, un service militaire rénové, et qu’il s’agit d’une perspective crédible pour la jeunesse. Mais la défense et la sécurité de la nation ne sont pas des sujets uniquement militaires ; ainsi, dans une vision plus globale, cette nouvelle conscription pourrait s’inscrire dans un service national s’inspirant du service civique.

  1. Le nouveau modèle allemand de service militaire repose sur un questionnaire obligatoire (sous peine d’amende) à remplir dès le 18ᵉ anniversaire des jeunes hommes. Seules les personnes nées après le 31 décembre 2006 sont concernées. Ce document, portant sur leur capacité et leur volonté à servir, ainsi que sur leurs qualifications, vise à repérer les profils les plus motivés.

  2. Il est possible de signer un contrat d’engagement jusqu’à 32 ans. Les armées recrutent chaque année 26 000 jeunes dans l’active, environ 8 000 dans la réserve et près de 7 000 sont formés au sein du service militaire adapté (SMA) ou volontaire (SMV).

  3. La gendarmerie et la police nationale ont respectivement recruté 12 000 et 7 000 jeunes en 2023. Ajoutés aux 41 000 jeunes recrutés au sein des armées cette même année, 60 000 jeunes ont choisi l’uniforme en 2023.

  4. Service volontaire d’une moyenne de sept mois au sein de l’administration ou dans une association.

  5. Muxel Anne, « Observatoire de la génération Z », Études de l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire), n° 89, octobre 2021, p. 27.

  6. Ibidem, p. 115.

  7. Muxel Anne, « Les jeunes et la guerre. Représentations et dispositions à l’engagement », Études de l’IRSEM, n° 116, avril 2024, p. 73.

  8. Propos du préfet Nicolas de Maistre lors de son audition à l’Assemblée nationale sur l’exercice Orion 3.

  9. Selon le ministère français des Armées, plus de 30 000 militaires français sont engagés en opération.

  10. La formation générale initiale (FGI) des soldats professionnels de l’armée de terre est de 12 semaines.

  11. Un tel effectif reviendrait à augmenter de 50 % le volume de formations initiales à dispenser chaque année dans les armées. Aller au-delà nécessiterait une réforme structurelle des armées, ce qui n’est pour l’instant pas souhaitable.

  12. Soit 61 000 jeunes, engagés plus conscrits, chaque année.

  13. Le conscrit toucherait une solde pendant son service. Le réserviste à jour de ses convocations pourrait se voir attribuer une demi-part fiscale supplémentaire. Les Français ayant fait leur service militaire pourraient se voir autoriser le port de l’uniforme pour les cérémonies du 11 novembre et du 8 mai. Une attribution de crédits ECTS (European Credit Transfer and Accumulation System) pourrait également être étudiée.

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