Ce livre est consacré aux organisations syndicales en France et au rôle essentiel qu’elles jouent, et pourraient jouer, au profit d’une véritable « démocratie sociale » de nature à « accompagner les transformations indispensables pour maîtriser les changements » (sic). Les auteurs — parmi lesquels Gilbert Cette, conseiller scientifique de Futuribles — maîtrisent bien leur sujet et soulignent l’incapacité actuelle de ces syndicats à jouer pleinement leur rôle, et à promouvoir le compromis et la négociation collective ; mais ils ne s’y résignent pas et explorent de quelle manière ceux-ci pourraient y arriver.
Richement documenté et accompagné de nombreuses comparaisons internationales, le livre porte sur le rôle des corps intermédiaires (patronat et syndicats) dans les grandes réformes — celles qui touchent au monde du travail et à la protection sociale. Il dénonce la faiblesse de ces organisations en France au regard des fonctions qu’elles exercent dans d’autres pays, notamment Europe du Nord.
Pourquoi cette faiblesse ? D’abord parce qu’elles comptent peu d’adhérents. Le taux de syndicalisation de la France est en queue de peloton parmi les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), juste devant les États-Unis, et il tend plutôt à régresser, entraînant lui-même une baisse des cotisations. Ensuite parce que les syndicats de salariés (ainsi que les instances patronales) sont très fragmentés et donc très nombreux en France, comparativement aux autres pays. Les comparaisons internationales sont ici très intéressantes, par exemple, avec ce que les auteurs observent dans les pays d’Europe du Nord, en Allemagne et même en Espagne… Enfin, il s’avère que ces organisations salariales comme patronales n’inspirent guère de confiance aux Français, pas plus d’ailleurs que la politique, deux thèmes sur lesquels les enquêtes présentées au deuxième chapitre sont éloquentes ; et leur représentativité est très variable a fortiori suivant les secteurs (public / privé) et la taille des entreprises.
Dans leur troisième chapitre, les auteurs soulignent le fossé qui encore s’est creusé entre les représentants des organisations et leur base, celui-ci résultant d’une réglementation insuffisante des syndicats en France, et donc d’une possible confusion des genres avec la politique, bien que tous les syndicats ne soient pas identiquement politisés et alignés sur une même idéologie (une politisation qui entraîne une certaine conflictualité). Après avoir ainsi analysé les faiblesses du syndicalisme en France, les auteurs notent néanmoins que la négociation collective est devenue une pratique courante : ils soulignent en effet que les partenaires sociaux ont signé, en 2023, 84 990 accords contre seulement 658 cinquante ans plus tôt (1970), ce qui semble témoigner d’un véritable essor de la négociation collective.
Ce progrès est-il lié à l’évolution des valeurs et des comportements des employeurs et des salariés, et à ce que l’on dénomme un « management plus participatif » des organisations — analysé de longue date par des sociologues tels que Michel Crozier, ou par des dirigeants et consultants comme Hervé Sérieyx ou André-Yves Portnoff, soulignant la nécessité de mobiliser l’intelligence collective des entreprises ? Les auteurs n’abordent guère ce facteur et soulignent plutôt le vaste mouvement de modernisation associé au gaullisme, notamment le rôle qu’a pu jouer « la Nouvelle Société » sous l’impulsion de Jacques Chaban-Delmas avec le concours de ses conseillers, Pierre Nora et Jacques Delors, conférant une autonomie accrue aux partenaires sociaux. Ils insistent également sur l’influence de Michel Rocard qui espérait pouvoir « traduire dans la loi les conclusions des partenaires »…
Comme le rapportent les auteurs, le mouvement prometteur alors amorcé se trouve interrompu sous l’effet de trois crises, en 1999 — l’épuisement d’un modèle de décision, étatique et centralisé, la crise des 35 heures, et le projet de couverture maladie universelle — qui amèneront le MEDEF (Mouvement des entreprises de France) à lancer l’idée d’une « refondation sociale », saluée par la CFDT (Confédération française démocratique du travail) qui y voit une opportunité pour refonder des « relations professionnelles dignes de ce nom ». Mais il faudra attendre 2002 pour que se transforme la démocratie sociale et qu’elle devienne capable de produire des normes sociales échappant à l’emprise du législateur. Les auteurs montrent comment se développe alors le rôle des partenaires sociaux, certes inégalement, au niveau interprofessionnel, au niveau des branches et des entreprises, sous l’effet de leurs divisions, du faible taux de syndicalisation, du caractère très centralisé de la négociation collective… Le bilan reste donc mitigé, le contraste entre les différents syndicats est frappant, et « les réformes brutales des retraites et de l’assurance chômage », révélatrices des limites de la démocratie sociale.
Les auteurs estiment que ces limites résultent d’une « révolution institutionnelle inachevée » et d’une certaine inertie des comportements sociaux. Ils proposent différentes mesures pour y remédier. Certaines ne surprendront guère leurs lecteurs : elles concernent la représentativité des syndicats, la confiance des employeurs et des salariés, l’existence d’un « oligopole électoral archaïque », la radicalité…, qu’ils résument en écrivant que « le syndicalisme français est coincé dans une sorte d’adolescence éternelle, sous la tutelle d’un État qu’il conteste mais dont il est dépendant et, osons le dire, auquel il est soumis ». Dirait-on qu’ils sont sous tutelle, invités à s’émanciper, donc à devenir plus responsables ?
Ce livre soulève une question essentielle : celle de la répartition des pouvoirs en France entre l’État et les organisations syndicales. Au premier sont reprochés son centralisme et son dirigisme, aux seconds leurs divisions et leur impuissance ; les défauts de l’un expliquant, sans doute, ceux des autres. Ne devrait-on pas s’interroger, plus généralement, sur le faible engagement des Français dans l’élaboration des choix collectifs ? Ne sont-ils pas les premiers responsables des maux d’une démocratie qui ne les intéresse finalement — et encore, bien peu — qu’aux moments plus médiatisés des échéances électorales ?







