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Grosse fatigue et épidémie de flemme : quand une partie des Français a mis les pouces

Analyse de rapport

Flemme, démotivation, absentéisme, grande démission, quiet quitting : ce registre lexical révélateur de la morosité ambiante fleurit depuis plusieurs mois dans la presse française et donne à voir une image peu reluisante d’un Français qui, du fait des crises, serait devenu un paresseux plein de désillusions. Au travers de trois notes publiées au mois de novembre et consacrées au rapport qu’entretiennent les Français au travail et à l’effort, la Fondation Jean Jaurès s’est interrogée sur la réalité de ce portrait afin de poser un diagnostic un peu plus approfondi de ces phénomènes. L’enquête d’opinion menée en partenariat avec l’Ifop, et analysée par Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier, au sujet de l’« épidémie de flemme des Français », permet dans un premier temps de mieux comprendre les causes de ces symptômes.

Fourquet Jérôme et Peltier Jérémie, Grosse fatigue et épidémie de flemme : quand une partie des Français a mis les pouces, Paris : Fondation Jean Jaurès, 11 novembre 2022, 24 p.

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Cette analyse envisage tout d’abord la question de la motivation au sens large, en cela qu’elle touche la sphère aussi bien personnelle que professionnelle des individus : 30 % des sondés de l’enquête (et 40 % des 25-34 ans) déclarent ainsi être moins motivés depuis la crise sanitaire. Les habitants de la région parisienne apparaissent plus affectés — 41 %, contre 29 % pour les urbains de province et 22 % en zone rurale. Cette baisse de motivation se traduit en particulier par la perte d’envie de sortir de chez soi (pour 50 % des sondés d’Île-de-France et 44 % des provinciaux). Révélateur de cette tendance, le plateau télé arrive désormais en tête du programme idéal pour une soirée de fin de semaine (pour 37 % des Français). Le domicile est ainsi devenu le lieu protecteur offrant une sécurité devenue incertaine dès que le pas de la porte est franchi. Ce contexte explique aussi l’engouement suscité par l’économie de plate-forme (vidéo à la demande, livraison de repas…).

Les auteurs voient cependant dans ce phénomène, plus que le résultat d’une convalescence post-Covid, celui d’une réaction post-traumatique des Français à l’accumulation de crises depuis 2015 — actions terroristes, mouvements sociaux, crise sanitaire, conflits internationaux et réchauffement climatique. Suivant cette lecture, le monde du travail n’est logiquement pas épargné. Le sondage révèle ainsi que 37 % des Français se disent moins motivés par leur travail — tendance ressentie encore une fois plus fortement chez les jeunes (46 % des 25-34 ans). Ici aussi, les auteurs lient le désengagement à un fort sentiment d’insécurité au travail, conséquence des successions de plans sociaux, de la dévalorisation de certains métiers ou de stratégies managériales court-termistes et peu lisibles. Dans ce contexte, les loisirs, constituent désormais la valeur refuge privilégiée. La priorité entre travail et loisirs s’est peu à peu inversée depuis 2008 : 62 % des Français souhaitaient alors gagner plus d’argent quitte à devoir limiter leur temps libre ; aujourd’hui ils sont 61 % à préférer gagner moins d’argent pour avoir plus de temps libre, et ce malgré un contexte inflationniste défavorable à leur pouvoir d’achat.

Ce rejet de l’insécurité et de l’instabilité se lit également dans le refus des travailleurs de s’orienter vers des métiers pénibles et mal rémunérés, qui explique les pénuries de main-d’œuvre actuelles dans les domaines de la restauration, des services à la personne ou encore du transport routier. Une autre note de la Fondation Jean Jaurès publiée quelques jours avant celle-ci établit ainsi le lien entre difficultés de recrutement, conditions de travail et salaires peu attractifs. La pénibilité physique, les horaires imprévisibles et le travail de nuit constituent les principaux freins actuels aux embauches.

Une troisième note publiée fin novembre analyse les résultats de l’Observatoire de l’absentéisme portant sur 750 entreprises et près d’un demi-million de salariés. Elle vient encore confirmer le portrait d’une société française en mal de sécurité. Premier constat : le taux d’absentéisme demeure toujours plus élevé qu’avant la pandémie, s’établissant à 4,94 % contre 4,78 % en 2019. Tout comme la motivation, l’absentéisme apparaît plus marqué chez les plus jeunes : 41 % des 18-24 ans ont été absents au moins un jour, contre 27 % des 50 ans ou plus, pourtant plus exposés à des problèmes de santé.

Dans la logique d’un repli des individus à leur domicile, le télétravail a connu l’engouement que l’on sait. Mais alors que l’on pourrait penser que ce nouveau mode de travail préserve de l’absentéisme, les résultats laissent plutôt entrevoir le contraire : 35 % des personnes ayant recours au télétravail ont été absentes au moins un jour en 2021 contre 32 % pour l’ensemble des salariés. De plus, cette proportion croît avec la fréquence de recours : de 27 % pour ceux en télétravail moins de deux jours par semaine à 36 % parmi ceux qui le pratiquent deux à trois jours, et jusqu’à 47 % chez ceux qui y ont recours quatre à cinq jours. Cette tendance serait à mettre sur le compte du niveau de stress généré par cette nouvelle pratique et de l’isolement qu’elle engendre — 48 % des salariés affirment être stressés dans le cadre de leur travail, cette proportion devient majoritaire chez les télétravailleurs (53 %) et s’élève même à 57 % chez ceux qui y recourent quatre à cinq jours par semaine.

Au-delà des transformations du monde du travail que la crise sanitaire a provoquées, les auteurs constatent deux effets de la crise en matière de santé au travail. Elle a tout d’abord constitué un vecteur de sensibilisation de tous les acteurs de l’entreprise à l’intérêt d’une politique de prévention en entreprise. Mais, dans le même temps elle a contribué à brouiller les frontières entre santé publique et santé au travail. Les attentes des salariés en matière d’actions de prévention de santé de la part de leur employeur sont désormais très élevées : 71 % des salariés déclarent ainsi être intéressés par un accompagnement de leur employeur pour améliorer leur santé physique et psychologique. Ces résultats évoquent une tendance des salariés à se tourner vers leur entreprise pour retrouver sécurité et protection, face à l’insécurité ambiante et à l’affaiblissement de l’État-providence. Du côté des ressources humaines, 76 % des décideurs reconnaissent que ces actions de prévention contribuent à améliorer la santé, le bien-être et la qualité de vie au travail, bénéficient à l’image de l’entreprise et permettent de renforcer l’engagement des collaborateurs. Une démarche de prévention initiée dans l’entreprise semble pouvoir générer un cercle vertueux et constituer un argument clef pour fidéliser les salariés en période de pénurie de main-d’œuvre.

Même si cette prise de conscience s’avère être une bonne nouvelle, il reste encore beaucoup à faire pour qu’une véritable approche préventive de l’absentéisme viennent supplanter l’approche curative traditionnellement adoptée dans les entreprises, comme en témoigne le cas la prévention des risques psychosociaux, qui se limite pour 81 % des entreprises à la proposition d’une ligne d’écoute psychologique, c’est-à-dire à une démarche de prévention dite « tertiaire » (en réaction à un problème avéré).

#Conditions de travail #Conditions de vie #Emploi #Ressources humaines

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