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L’Ukraine abandonnée ?

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Cet article fait partie de la revue Futuribles n° 427, nov.-déc. 2018

L’Europe orientale est-elle destinée à demeurer une poudrière, victime de ses problèmes intérieurs et, surtout, tiraillée entre les prétentions hégémoniques russes et l’incertaine politique de voisinage européenne ? Telle est l’impression qui se dégage de cette nouvelle tribune européenne centrée sur l’Ukraine (603 000 kilomètres carrés ; 44 millions d’habitants) dont la richesse proverbiale se trouve aujourd’hui dévastée. Jean-François Drevet rappelle l’histoire tragique de ce pays depuis le début du XXe siècle, avant de montrer combien, après l’annexion de la Crimée, il se trouve en permanence pris en étau entre la volonté du Kremlin de le rattacher à la Russie et l’incapacité de l’Europe (et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord) à s’y opposer avec suffisamment de vigueur. Quelles sont les forces en présence ? Quelles sont les issues possibles pour l’Ukraine ?


1 Parce qu’elle ne fait pas partie de l’actualité brûlante, l’Ukraine n’occupe qu’une place restreinte dans les médias. Son avenir est pourtant un enjeu important. Avec ses 603 000 kilomètres carrés, nettement plus étendue que la France, elle est le plus vaste pays européen après la Russie. Dans une Europe de plus en plus morcelée, ses 44 millions d’habitants la classeraient parmi les « grands » si elle n’était pas si pauvre. Aux parités de pouvoir d’achat, son produit intérieur brut (PIB) par habitant est trois fois inférieur à celui de la Pologne. Elle est néanmoins un partenaire commercial important : en 2017, ses échanges avec l’Union européenne (UE) ont atteint 37 milliards d’euros, 1 % du total de ses échanges, dégageant pour l’Union un excédent de 3,5 milliards d’euros.

2 L’Ukraine est le membre le plus important du partenariat oriental [1]. En 2014, elle a signé un accord d’association de la nouvelle génération [2], entré en vigueur en septembre 2017, qui prévoit une intensification du libre-échange. Ce rapprochement avec le marché unique européen a fortement déplu au Kremlin, qui aurait voulu que Kiev adhère à l’Union eurasiatique. L’avenir de l’Ukraine reste problématique en raison des menaces qui pèsent sur son intégrité territoriale et des doutes qui subsistent sur la pérennité de « l’indépendance par défaut [3] » acquise en 1991.

3 Au-delà des péripéties des dernières années, nous allons tenter de situer les perspectives à long terme et d’explorer quelques-unes des options possibles.

D’une richesse proverbiale à un territoire dévasté

4 Si les géographes ont célébré sa « merveilleuse fécondité du sol [4] » et ses richesses minières [5], suscitant les convoitises des zélateurs hitlériens du Lebensraum[6], l’Ukraine est aujourd’hui un pays en crise, subissant à la fois le poids de l’héritage d’un XXe siècle particulièrement violent et l’obsolescence de son modèle industriel paléo-technique fondé sur le charbon et l’acier.

5 Comme les autres « terres de sang [7] », l’Ukraine a connu les ravages successifs de la Première Guerre mondiale (1914-1919) et de la Révolution russe (1917-1923), puis de la Seconde (1941-1945) avec le flux et le reflux des armées et l’extermination des juifs [8]. Dans les années 1930, la collectivisation de l’agriculture y a entraîné une terrible famine (Holodomor[9]). Si on ajoute les purges staliniennes et la catastrophe de Tchernobyl (1986), peu de territoires européens ont connu une histoire aussi tragique.

6 Plus que d’autres régions de l’ex-URSS, elle est confrontée aujourd’hui à une reconversion de grande ampleur : en 1991, avec 18 % de la population de l’URSS sur 3 % du territoire, l’Ukraine produisait 35 % de la production agricole soviétique et 32 % de sa production industrielle. Les contraintes de la transition économique sont une épreuve supplémentaire pour une région qui n’a pas beaucoup de moyens financiers. Ce qui serait déjà difficile dans un pays stable l’est encore davantage dans le contexte chaotique qui a suivi l’indépendance. Bien que celle-ci se soit opérée pacifiquement, la nouvelle Ukraine n’est pas parvenue à conserver son intégrité territoriale et à se doter d’un régime politique fonctionnel.

Carte de l’Ukraine

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Carte de l’Ukraine

Source : France Diplomatie, adaptation Futuribles.

Des frontières « floues [10] »

7 Dans un espace dépourvu de limites naturelles, l’étymologie de l’Ukraine elle-même, « frontières », exprime les fluctuations du pays tout entier. Il a néanmoins reçu de son héritage soviétique des limites qui englobent presque tous les territoires revendiqués par les nationalistes ukrainiens de la première moitié du XXe siècle.

8 À l’est, avec la Russie, les deux populations étant intrinsèquement mêlées [11], Staline a inclus dans la république socialiste soviétique (RSS) d’Ukraine la plus grande partie (85 %) du bassin houiller du Donbass, bien que largement russophone, pour contrebalancer le poids de la paysannerie ukrainienne, réputée hostile aux bolcheviks.

9 À l’ouest, en 1945, faisant droit aux revendications des nationalistes, le dictateur a annexé les territoires ukrainophones de l’ancienne monarchie austro-hongroise [12] et une bande de territoire (le Boudjak) donnant à l’URSS un accès au delta du Danube. L’ancienne Ruthénie a été brutalement intégrée, son Église uniate [13] rattachée au patriarcat de Moscou et son agriculture collectivisée. Un échange obligatoire de population a expulsé les Polonais (les habitants de Lviv ont été envoyés à Breslau, aujourd’hui Wrocław). Les ukrainophones résidant à l’ouest de la nouvelle frontière sont venus en URSS ou ont été réinstallés par les Polonais en Warmie (ex-Prusse orientale). Ainsi la nouvelle frontière Pologne-Ukraine sépare deux territoires devenus homogènes.

10 Avec la Crimée (dont Staline avait expulsé les habitants tatars) offerte en 1954 par Khrouchtchev [14], la RSS d’Ukraine, membre fondateur de l’Organisation des Nations unies (ONU), a reçu des frontières confirmées par référendum en 1991 et internationalement garanties par le mémorandum de Budapest [15], ce qui n’a pas empêché les contentieux avec Moscou de se développer pendant les années 1990 et 2000 pour aboutir à la perte de contrôle de Kiev sur la Crimée et le Donbass.

Le cas de la Crimée

11 La Crimée, où la population russophone est majoritaire (60 % à 67 % suivant les recensements (tableau ci-contre), a accepté de rester dans l’Ukraine lors du référendum de 1992. Sous un régime d’autonomie précaire, elle a connu une histoire troublée, marquée par les différends entre Moscou et Kiev. Après une reprise en main par une intervention de l’armée ukrainienne en 1995, l’autonomie a été reconnue par le Kremlin en 1997. En échange, l’Ukraine a accepté le maintien de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol [16], avec la préservation pour la ville du statut spécial hérité de l’URSS. En 2010, Moscou avait obtenu de continuer à stationner sa flotte jusqu’en 2042 [17].

12 En mars 2014, la chute du président ukrainien Ianoukovytch a décidé le Kremlin à prendre le contrôle total de la péninsule, ce qui n’a pas été très difficile, du fait de la présence militaire russe à Sébastopol. Moscou n’a pas non plus eu de problème à décider le parlement de Crimée à proclamer l’indépendance, puis à organiser un référendum qui a approuvé l’incorporation à la Russie (83 % de participation, 97 % de oui). Après l’acceptation de l’annexion par la douma, la république de Crimée est devenue un nouveau sujet de la fédération de Russie, et Sébastopol une ville à statut fédéral. Pour assurer ce rattachement, la Russie a décidé de construire un pont sur le détroit de Kertch, qui a été ouvert à la circulation routière en mai 2018 (la connexion ferroviaire est prévue pour 2019).

Répartition de la population en Crimée (y compris Sébastopol) (en %)

198920012014
Russes67,060,465,3
Ukrainiens25,824,015,1
Tatars2,010,812,1

Répartition de la population en Crimée (y compris Sébastopol) (en %)

Source : recensements ukrainiens.

13 Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette violation des traités n’a pas de précédent. La Turquie n’a pas osé le faire à Chypre et jusqu’en 2014, la Russie s’était limitée à des prises de contrôle (Transnistrie moldave, Abkhazie et Ossétie du Sud géorgiennes). Cette annexion n’a pas été reconnue par la communauté internationale [18] et fait l’objet de sanctions économiques occidentales, notamment pour les produits originaires de Crimée.

L’Ukraine orientale

14 Ce n’était pas la fin des épreuves pour l’Ukraine. Suivant un scénario déjà rodé en 2008 en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud), profitant de la perméabilité de la frontière russo-ukrainienne à travers le Donbass, les « petits hommes verts » du Kremlin sont venus soutenir les sécessionnistes prorusses, qui sont nombreux dans les deux oblasts (préfectures) de Donetsk et de Lougansk, érigés en républiques autonomes.

15 En dépit de la gravité des affrontements et notamment de la destruction d’un avion de la Malaysia Airlines en juillet 2014, ni les sanctions économiques ni les pressions diplomatiques ne sont parvenues à faire cesser les combats. Dans le cadre des accords de Minsk (février 2015), la concertation de la France et l’Allemagne avec la Russie et l’Ukraine [19] n’a abouti qu’à un cessez-le-feu peu respecté qui pérennise les positions acquises : une grande partie du territoire des deux oblasts est rattachée de facto à la Russie, qui dispose ainsi d’un moyen de pression supplémentaire sur Kiev. Comme en Crimée, la présence russe ne semble pas avoir amélioré les conditions de vie des populations.

16 Une fois de plus, faute de pouvoir exercer des pressions politiques et économiques adéquates, la Russie s’est servie de sa supériorité militaire pour déstabiliser un peu plus sa voisine. Il ne s’agit plus d’une revendication territoriale, mais d’une menace existentielle, qui ne risque pas seulement de la priver de son principal bassin industriel. Si l’Ukraine peut exister sans la Crimée, l’intervention russe dans le Donbass traduit la volonté du Kremlin de réinsérer le pays tout entier dans son orbite.

Une identité complexe

17 La pression de Moscou est d’autant plus efficace que depuis le Moyen Âge, l’identité ukrainienne est fortement liée à celle de la Russie. Au XVIIIe siècle, la conquête du littoral de la mer Noire sur l’Empire ottoman (fondation de Sébastopol et d’Odessa) a installé dans la « Nouvelle Russie » de nombreux immigrants russes. Le même processus s’est répété aux XIXe et XXe siècles avec l’industrialisation.

18 Héritière de la principauté de Kiev, partie intégrante de l’empire des Tsars pendant quatre siècles puis de l’Union soviétique, l’Ukraine est liée à la Russie comme l’Écosse à l’Angleterre, ou la Catalogne à l’Espagne, par une relation de longue durée. La majorité de l’opinion russe n’imagine pas la Russie sans l’Ukraine et une partie de la population ukrainienne est fidèle à son identité russe, même si elle parle ukrainien. À l’exception d’une courte période au cours des années 1920, le russe a été imposé à l’ensemble des habitants. En conséquence, une proportion très élevée de la population utilise les deux langues. Si l’ukrainien a la prééminence en tant que « langue d’État », les autres langues sont reconnues comme « régionales ».

19 Une recherche de l’identité ukrainienne (linguistique ou politique) donne des résultats difficiles à interpréter. Les cartes diffèrent suivant la nationalité (transmise d’une génération à une autre indépendamment de la langue), la langue maternelle ou celle la plus couramment pratiquée et les votes en faveur des partis nationalistes.

20 D’après le recensement de 2001, 67,5 % des habitants déclarent l’ukrainien comme leur langue maternelle, mais 50 % seulement le parlent à la maison et 39 % l’utilisent dans leur travail [20]. Cette complexité est confirmée par les recensements dans les deux oblasts sécessionnistes du Donbass où un peu plus d’un tiers des habitants se déclarent russes (38 % à Donetsk et 39 % à Lougansk) et les deux tiers russophones (75 % au Donetsk et 69 % au Lougansk).

Le respect des frontières

21 Pour la communauté internationale, l’annexion de la Crimée porte atteinte au dogme du respect des frontières. Elle ouvre une « boîte de Pandore » qui peut déstabiliser les Balkans occidentaux (en raison de la non-correspondance des frontières politiques et ethniques) ou la Méditerranée (si la Turquie imitait la Russie en annexant le nord de Chypre).

22 Contrairement à l’Europe occidentale, où les frontières sont anciennes et reconnues, l’isthme Baltique-mer Noire a connu un XXe siècle (à partir de 1918) particulièrement troublé par des déplacements fréquents de frontières accompagnés de transferts obligatoires de population. C’est pourquoi le besoin de stabilité n’est pas irrémédiablement lié à un respect sans nuances de frontières d’origine administrative établies par des dictateurs (Staline et Tito) sans consultation réelle des populations.

23 Dans l’attente d’une « spiritualisation des frontières [21] », le début d’une négociation Kosovo-Serbie en vue d’une révision de leur ancienne limite administrative [22], qui pourrait faire coïncider la limite ethnique avec la frontière politique, ouvre des perspectives. La Commission européenne et plusieurs États membres (dont la France) se sont prononcés en faveur d’un accord mutuel basé sur l’autodétermination des zones concernées, à la différence de l’Allemagne qui s’en tient au dogme du respect des frontières, comme les cinq États membres (la Grèce, Chypre, l’Espagne, la Roumanie et la Slovaquie) qui n’ont pas reconnu l’indépendance du Kosovo pour des raisons qui n’ont rien à voir avec celui-ci.

24 Pourrait-on ainsi mettre fin à des conflits anciens (par exemple le Nagorno-Karabakh), où le maintien des frontières du passé n’est pas praticable ? Il est parfois nécessaire de sortir des sentiers battus, comme viennent de le faire les pays riverains de la Caspienne en concluant un accord de délimitation de leurs zones maritimes [23].

Quel destin pour l’État ukrainien ?

25 Depuis 1991 et plus précisément depuis 2014, contrairement à ce que souhaitaient les États-Unis [24], son indépendance totale ne s’est pas concrétisée.

26 D’une part, la Russie est parvenue à conserver des moyens de pression qui se sont révélés décisifs. Si le chantage au gaz et d’autres pressions économiques n’ont eu qu’un effet limité, les démonstrations militaires ont mis l’Ukraine dans l’incapacité de se défendre efficacement. Si le Kremlin l’avait voulu, les « petits hommes verts » auraient pu s’avancer sur tout le littoral de la mer Noire.

27 D’autre part, le soutien des puissances occidentales à l’indépendance de l’Ukraine s’est limité à des sanctions d’une efficacité moyenne. Contrairement aux pays baltes, les autres ex-républiques soviétiques européennes n’ont pas obtenu de véritable perspective d’adhésion, ni à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ni à l’UE.

28 Alors qu’elle faisait son possible pour digérer le grand élargissement de 2004-2007, l’UE a cherché à éviter la formation d’une nouvelle file d’attente en Europe orientale. Elle a lancé pour cela sa politique de voisinage (PEV), offrant aux pays du partenariat oriental une entrée progressive dans le marché unique, mais sans perspective d’adhésion, y compris à moyen terme, privant ainsi l’Ukraine d’une dynamique qui avait bénéficié aux candidats des années 1990, notamment pour attirer les investissements étrangers. Rappelée par le président de la Commission Junker en 2016, cette position n’a pas été modifiée depuis.

29 En 2008, une première demande d’adhésion à l’OTAN a été ajournée par les membres européens de l’Alliance. Après un mouvement de retrait pendant la présidence Ianoukovytch, Kiev est revenu à la charge après 2014. En juin 2017, le Parlement ukrainien a adopté une loi appelant à l’adhésion en tant qu’objectif stratégique de la politique étrangère et de sécurité du pays, mais rien ne permet de penser que l’Alliance, occupée à développer des mesures crédibles pour protéger les Baltes, soit aujourd’hui en position d’affronter la Russie sur ce point.

30 Enfin, les défaillances de sa gouvernance ont fortement nui à la crédibilité de l’Ukraine à l’étranger : faiblesse des réformes économiques, incapacité à développer une décentralisation efficace qui aurait réduit les forces centrifuges, querelles entre les dirigeants et prévalence de la corruption. Confrontés à des tâches colossales en matière de reconversion et de modernisation, les dirigeants ukrainiens n’ont pas seulement déçu leurs électeurs. Dans ce contexte, il a été facile aux organisations internationales de se réfugier dans l’attentisme : pourquoi prendre le risque d’affronter le Kremlin en l’absence d’interlocuteurs motivés et efficaces à Kiev ? Pourquoi s’impliquer dans une opération de modernisation coûteuse, aussi colossale et aléatoire, alors que le coût du sauvetage économique de l’Ukraine est déjà exorbitant pour l’Ouest [25] ?

31 Inversement, la volonté du Kremlin de pleinement vassaliser l’Ukraine a été un échec. Contrairement à de nombreuses attentes, l’Ukraine est parvenue à diversifier ses échanges en se tournant vers l’UE (42 % des échanges en 2017) et en réduisant la part de la Russie (12 %). Elle a su aussi réduire ses besoins de gaz russe. À la différence de son voisin biélorusse, elle a quitté la Communauté des États indépendants (CEI) et n’a pas voulu adhérer aux regroupements initiés par Moscou (Pacte de défense et Union eurasiatique). La perspective d’une « Union slave » (Russie, Biélorussie, Ukraine, Kazakhstan [26]), évoquée épisodiquement, paraît maintenant bien éloignée. Avec le temps, les liens étroits noués au cours de la période soviétique continuent de se distendre, mais l’Ukraine reste vulnérable aux pressions militaires.

32 Entre les deux orientations extrêmes des adhésions (à l’UE et à l’OTAN) et du retour dans l’orbite russe, quel est le chemin possible ?

33 Aussi longtemps que le Kremlin a les moyens d’imposer aux anciens membres de la CEI, et notamment à l’Ukraine, une vision « néobrejnévienne » de la « souveraineté limitée », la marge de manœuvre de Kiev est très restreinte. Si la mise en œuvre de l’accord d’association avec l’UE peut lui permettre de développer son indépendance économique et si une démocratie plus ou moins fonctionnelle peut éventuellement prendre racine, la véritable stabilisation dépend d’un retrait de la Russie. Cela implique des pressions adéquates (ce que l’on n’est pas parvenu à faire) ou un accord : dans l’affrontement actuel, les deux parties sont perdantes.

34 Si les sanctions perturbent assez les échanges pour que la Russie souhaite y mettre fin, elles n’ont guère de chances de faire plier un pays de 17 millions de kilomètres carrés, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour l’UE, la Russie est un client important (notamment pour l’Allemagne et l’Italie), ce qui incite les « réalistes » à plaider en faveur d’accommodements (pas nécessairement raisonnables) avec le Kremlin, dont au minimum une normalisation qui assure le rétablissement des courants d’échanges.

35 L’écart qui s’accroît entre le fait et le droit maintient la relation UE-Russie sur un pied d’hostilité, sans compter un risque permanent de retour à des guerres ouvertes, tant sont nombreux les conflits « gelés » — qui ne sont pas vraiment gelés. Par ailleurs, le maintien de la tension avec le Kremlin handicape l’UE sur d’autres fronts, notamment au Moyen-Orient et en Méditerranée, où la Russie s’est fortement impliquée récemment.

36 En fait, l’attentisme pérennise une situation dans laquelle l’UE n’a rien à gagner. Attendre la fin de l’ère Poutine, en espérant que ses successeurs se lanceront dans une autre politique, n’est pas un bon calcul, aussi longtemps que celle-ci recueille un assez large soutien dans l’oligarchie et l’opinion russe.

37 C’est pourquoi certains États membres souhaitent un accord global. Il est actuellement difficile à imaginer, mais les experts rappellent que même au plus profond de la guerre froide, on est parvenu à de tels résultats, notamment en signant en 1955 le traité d’État qui a rétabli l’indépendance de l’Autriche. D’après la Rand Corporation [27] et quelques autres, il est difficile d’en définir le contenu, parce qu’il touche plusieurs conflits, mais il pourrait avoir comme composantes :

38 — La confirmation du projet, élaboré à la fin de la présidence Obama, d’acceptation par les Occidentaux de l’annexion de la Crimée, en contrepartie de la réintégration du Donbass, ce qui entraînerait la levée des sanctions.

39 — La neutralisation des pays du partenariat oriental, qui renonceraient à l’OTAN et à l’UE, en échange du retrait de la Russie de la Transnistrie et du retour de la Géorgie à ses frontières internationalement reconnues.

40 — Une relance de la coopération économique : fin des conflits gaziers, mise en œuvre de la stratégie UE-Russie adoptée en 2005, éventuellement recherche d’un accord de libre-échange entre l’UE et l’Union eurasiatique (ce qui est techniquement très difficile, mais serait un grand pas en avant).

41 — Plus de coopération entre l’UE, la Russie et les États-Unis dans la gestion des affaires extraeuropéennes, afin que le Kremlin puisse faire croire que la Russie a retrouvé son rang de puissance mondiale.

42 Encore faudra-t-il convaincre les pays du partenariat oriental et en premier lieu l’Ukraine qu’il ne s’agit pas d’un nouveau Yalta ou, pire, d’une réédition du pacte germano-soviétique !

L’Union européenne et la Hongrie

Par son vote du 12 septembre dernier, le Parlement européen a réaffirmé son attachement au respect des valeurs européennes (article 2 du traité) en apportant son appui au déclenchement de la procédure prévue dans l’article 7 du traité, visant à priver de leur droit de vote les gouvernements en infraction avec ces valeurs. Ce vote, en partie symbolique, appelle trois questions :
— Est-on en mesure de combattre efficacement la dérive autoritaire qui, après s’être répandue à la périphérie de l’Union européenne (UE), l’affecte maintenant à l’intérieur ?
— Quelle serait la spécificité du cas hongrois ?
— En quoi est-il une projection du problème des migrants ?
L’article 7 du traité : un pétard mouillé
Le souci de défendre les valeurs fondamentales n’est pas une nouveauté dans l’UE. Au tournant du siècle, la formation d’un gouvernement de coalition avec l’extrême droite de Jorg Haider (2000-2002), en Autriche, avait suscité des réactions alarmistes. Les 14 autres États membres s’en étaient émus et quelques mesures symboliques avaient été mises en œuvre. En fait, aucune violation du droit européen n’ayant été constatée, cette péripétie n’a pas eu de conséquences. Cependant, elle n’est pas étrangère à la mise en forme de l’article 7 du traité de Lisbonne.
Qualifié d’« option nucléaire » par la presse, cet article est en réalité très difficile à mettre en œuvre. En dépit du vote du Parlement en faveur du déclenchement d’une procédure visant à priver de son droit de vote le gouvernement de Budapest, le système de sanction prévu n’est pas près d’être adopté.
Le cas de la Pologne illustre l’importance de ces difficultés. En décembre 2017, la Commission y a constaté « un risque clair de violation grave de l’état de droit » et demandé des explications à Varsovie, qui n’a pas tenu compte de ses avis. En septembre 2018, le Conseil s’est saisi du problème, mais il faut, pour aller plus loin, un vote aux quatre cinquièmes (22 pays sur 27, sans compter le pays visé). Quant à la suspension du droit de vote, elle nécessiterait un vote à la majorité qualifiée.
Le Premier ministre hongrois Victor Orbán n’a donc pas trop de souci à se faire dans l’immédiat : pour faire dérailler la procédure, il peut compter sur l’appui de la Pologne et éventuellement d’autres gouvernements dans lesquels les populistes sont influents. La Cour de justice est encore plus lente.
L’UE a cependant d’autres moyens à sa disposition. La Commission envisage de traduire la Pologne et la Hongrie devant la Cour de justice de Luxembourg. Celle-ci peut condamner les gouvernements réfractaires et leur imposer des sanctions financières, qui peuvent aussi être activées dans le cadre de la gestion des fonds structurels : s’il est constaté que les violations de l’état de droit portent atteinte à leur bonne gestion, des interruptions de paiements et des annulations sont possibles. La Commission a discrètement inscrit cette option dans la présentation de ses perspectives financières en mai dernier. Reste à faire adopter le nouveau règlement dans ce sens et à l’appliquer, ce qui pénaliserait la population des régions bénéficiaires. Mais il ne s’agit pas là d’une mesure symbolique, compte tenu de l’importance des versements des fonds structurels à la Pologne et à la Hongrie.
Le nationalisme hongrois
En présentant, contre l’évidence, le vote du 12 septembre comme un succès pour un pouvoir patriote qui défend efficacement son pays et les valeurs chrétiennes de l’Europe contre des institutions apatrides, la presse à la dévotion du gouvernement de Budapest recueille un assez large écho dans l’opinion.
Son exaltation du nationalisme assure à Victor Orbán une position solide dans un pays qui n’est pas complètement guéri du traumatisme du traité de Trianon (1920) qui a mis fin à la « grande Hongrie » d’avant 1914 et placé plusieurs millions de magyarophones en situation de minorité plus ou moins bien traitée dans les pays voisins. Bien que l’entrée dans l’UE soit toujours perçue positivement par une grande partie de la population, beaucoup de Hongrois estiment que leur indépendance retrouvée après la fin de l’ère communiste n’a pas à connaître de limitation : créer des citoyens de seconde zone dans le pays et soutenir les magyarophones à l’extérieur n’est pas nécessairement mal perçu.

Victor Orbán

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Victor Orbán

© Alexandros Michailidis / Shutterstock
En revanche, ce n’est pas le meilleur moyen de renforcer ses relations avec les pays voisins, dans le groupe de Visegrád (la Slovaquie compte une minorité magyarophone d’une taille significative), et avec la Roumanie. C’est l’inconvénient du nationalisme que de ne pas faciliter la formation d’alliances qui renforcent la position d’un État membre dans le Conseil européen. Ainsi la perspective d’une division Est-Ouest de l’UE dans la durée n’est pas à l’ordre du jour.
Le refus des quotas de migrants
Comme les autres membres du groupe de Visegrád (Pologne, République tchèque et Slovaquie), la Hongrie ne veut pas se faire imposer des quotas de migrants. Ces pays qui accueillent des « flux silencieux » de travailleurs originaires de leurs voisins issus de l’ex-URSS ne veulent pas des extra-Européens et explicitement des musulmans. Ils accusent leurs partenaires ouest-européens de vouloir leur imposer des populations qu’ils ne savent pas gérer chez eux, de leur inoculer un problème qu’ils n’ont pas su résoudre.
À ce titre, leur refus recueille un écho favorable en Europe de l’Ouest, qui va au-delà des milieux d’extrême droite. Le terrorisme islamiste, le refus d’une minorité significative de musulmans de s’intégrer [1] et les pressions de l’immigration illégale en Méditerranée ont créé un mouvement de fond qui apporte des bénéfices électoraux sans précédent aux partis populistes.
En effet, aussi longtemps que les partis traditionnels refusent de reconnaître qu’il y a un problème d’intégration d’une partie des musulmans européens et de combattre efficacement les courants intégristes (minoritaires, mais très actifs, qu’il s’agisse des Frères musulmans ou des salafistes), ils offrent un boulevard à l’extrême droite qui peut ainsi développer son potentiel électoral. Comme on le voit en Allemagne avec l’AfD (Alternative für Deutschland), c’est pour Victor Orbán et ses disciples une excellente plate-forme en vue des élections de 2019 contre les partisans d’une Europe plus forte (Emmanuel Macron et les autres groupes politiques), donc cela va continuer en 2019.
En restant sur la défensive, les partis traditionnels facilitent la tâche aux souverainistes. C’est pourquoi ils doivent :
— Dénoncer plus énergiquement le discours de leurs adversaires, qui critiquent sans proposer de solutions, ou en préconisant un retour au nationalisme qui est à l’évidence impraticable (comme les Italiens sont en train d’en faire l’expérience avec les migrations).
— Indiquer ce que fait déjà l’UE (et ce qu’on l’empêche de faire) afin de démontrer l’existence potentielle d’une valeur ajoutée européenne en matière de contrôle des migrations, de fiscalité et de politique commerciale, en attendant une politique de sécurité.
— Développer une approche crédible en matière de migrations (ceux qui posent problème étant plutôt ceux qui sont déjà arrivés) : lutte contre les migrations illégales (avec l’UE), contre l’intégrisme (qui existe dans toutes les religions mais se trouve particulièrement développé chez les musulmans) ; ainsi qu’une politique efficace de résorption des ghettos.
J.-F.D.
  • [1]
    Voir El Karoui Hakim, Un islam français est possible, et La Fabrique de l’islamisme, Paris : Institut Montaigne, respectivement 2016 et 2018.

Notes

  • [1]
    Dans le cadre de la politique européenne de voisinage (PEV), l’UE développe des relations particulières avec les six pays du partenariat oriental : Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan.
  • [2]
    ALECA, accord de libre-échange complet et approfondi (en anglais DCFTA, Deep and Comprehensive Free Trade Agreement).
  • [3]
    Lepesant Gilles, L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Paris : CNRS (Centre national de la recherche scientifique) éditions, 2005.
  • [4]
    Jorré Georges, Géographie universelle, Paris : Larousse, 1960, tome 3, p. 79.
  • [5]
    En 1980, en dépit du développement de la Sibérie, le tiers de la houille et la moitié du minerai de fer soviétique.
  • [6]
    Généralement traduit par le concept d’« espace vital » (NDLR).
  • [7]
    Snyder Timothy, Bloodlands : Europe between Hitler and Stalin, New York : Basic Books, 2010.
  • [8]
    Dans le musée d’Auschwitz comme dans celui de l’immigration à Ellis Island (New York), on trouve les mêmes types de valises parties de Galicie, avec des destins ô combien différents.
  • [9]
    L’historien britannique Robert Conquest (The Harvest of Sorrow, Oxford : Oxford University Press, 1986) évalue le nombre de victimes de la famine à cinq millions. D’autres estimations varient de trois à sept millions de décès mais convergent sur le fait qu’ils furent aux deux tiers ukrainiens. Le 23 octobre 2008, le Parlement européen a reconnu cette famine comme un crime contre l’humanité, dans la mesure où elle a été provoquée.
  • [10]
    Suivant l’expression de Joseph Roth (1894-1939) au sujet de Lviv (« Lemberg die Stadt », in Werke Köln, 1956, p. 497-501).
  • [11]
    D’après le recensement de 1926, les Ukrainiens étaient majoritaires dans les trois oblasts russes de Koursk (57 %), Voronej (66 %) et Caucase du Nord (55 %), ce qui avait conduit la première république ukrainienne (1917-1922) à les revendiquer en partie.
  • [12]
    La Ruthénie austro-hongroise se composait de la Galicie orientale (polonaise de 1918 à 1939), de la Bucovine du Nord (à la Roumanie de 1918 à 1940) et de la Transcarpathie (à la Tchécoslovaquie de 1918 à 1939).
  • [13]
    À la suite du rattachement de la Ruthénie à la Pologne, au concile de Brest-Litovsk en 1596, l’Église orthodoxe locale a reconnu la prééminence de Rome en conservant son rite oriental.
  • [14]
    Premier secrétaire du PCUS (parti communiste de l’Union soviétique) de 1953 à 1964, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev avait beaucoup à se faire pardonner en Ukraine où il avait été, en tant que dirigeant du parti communiste local, un acteur majeur de la répression stalinienne.
  • [15]
    Signé en décembre 1994 à Budapest lors d’une conférence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le mémorandum accorde à la Biélorussie, au Kazakhstan et à l’Ukraine la garantie de leur intégrité territoriale en échange de leur adhésion au traité de non-prolifération, et donc de leur renonciation à détenir les armes nucléaires héritées de l’URSS, qui ont été détruites aux frais des contribuables occidentaux. Cette garantie leur est donnée par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU : Russie, Royaume-Uni, États-Unis (et par la France et la Chine dans des documents séparés).
  • [16]
    Qui compte 416 000 habitants en 2016, dont 72 % de Russes (recensement de 2001).
  • [17]
    Limonier Kevin, « La flotte russe de mer Noire à Sébastopol, une forteresse impériale au Sud ? », Hérodote, n° 138, 2010, p. 66-78.
  • [18]
    Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies n° 68/262, adoptée le 27 mars 2014.
  • [19]
    Négociations connues sous le nom de « format Normandie », en référence à une réunion tenue à Bénouville entre la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France, le 6 juin 2014 lors de la commémoration du débarquement allié de 1944.
  • [20]
    D’après Volodymyr Kulik. Voir « Ukrainien vs russe : laquelle des deux langues a besoin de protection ? », Ukraine Crisis Media Center, mars 2018. URL : http://uacrisis.org/fr/65200-language-need-protection. Consulté le 18 septembre 2018.
  • [21]
    Option défendue par la Hongrie dans les années 1990 pour rétablir le contact avec les minorités magyarophones de sa périphérie, afin de surmonter le traumatisme du traité de Trianon (1920).
  • [22]
    Qui n’avait pas à être sacralisée, puisqu’elle ne séparait pas deux républiques fédérées souveraines mais, à l’intérieur de la Serbie, une région autonome du reste de cette république.
  • [23]
    Dubnov Arkady, « What the New Status of the Caspian Will Change », Carnegie Moscow Center, 21 août 2018. URL : https://carnegie.ru/commentary/77078. Consulté le 18 septembre 2018.
  • [24]
    Le vice-président Joe Biden à la conférence de Munich en février 2009 : « nous ne reconnaîtrons aucune sphère d’influence. Notre position restera que les États souverains ont le droit de prendre leurs propres décisions et de choisir leurs alliances. »
  • [25]
    Depuis 2014, 13 milliards de dollars US de prêts du Fonds monétaire international et 12 milliards d’euros de l’UE, d’après Pierre Mirel, « Union européenne-Russie : après trois décennies perdues, vers une cohabitation nouvelle ? », Question d’Europe, n° 483, 10 septembre 2018, Fondation Robert Schuman. URL : https://www.robert-schuman.eu/fr/doc/questions-d-europe/qe-483-fr.pdf. Consulté le 18 septembre 2018.
  • [26]
    Comme la Turquie, le Kazakhstan estime qu’il pourrait se considérer comme un État européen, puisqu’une partie de son territoire se trouve à l’ouest du fleuve Oural.
  • [27]
    Charap Samuel, Shapiro Jeremy et Demus Alyssa, Rethinking the Regional Order for Post-Soviet Europe and Eurasia, Santa Monica : Rand Corporation, 2018. URL : https://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/perspectives/PE200/PE297/RAND_PE297.pdf. Consulté le 18 septembre 2018.
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