Revue

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Et si en 2050 le monde méditerranéen retrouvait de l’eau grâce à la forêt ?

La chronique de prospective de Robin Degron

Depuis l’Antiquité et le conte philosophique du Critias de Platon, l’eau a toujours été un facteur limitant au développement du monde méditerranéen. Le climat de ce biome est doublement marqué par le facteur hydrique : trop rare en été, l’eau manque cruellement à l’alimentation, à l’hygiène et aux cultures ; trop abondante en automne, l’eau accumulée sous forme de vapeur retombe de manière torrentielle et provoque des inondations qui mettent en péril personnes et biens. Le réchauffement climatique, particulièrement rapide sur la Grande Bleue et ses rivages, renforce ses traits en les accentuant et en les prolongeant [1]. Les sécheresses apparaissent désormais dès le printemps au sud du Bassin, en particulier au Maroc qui connaît sa septième année de pénurie d’eau consécutive, mais aussi en Tunisie qui est d’autant plus frappée qu’elle ne bénéficie pas de nappes phréatiques facilement accessibles ; les pluies s’abattent de manière encore plus forte mais de façon spatialement différenciée en automne comme en hiver, notamment en Libye à l’automne 2023 ou en Espagne un an plus tard, dans la région de Valence.

La loi de Clausius-Clapeyron, qui établit que pour 1 °C de température atmosphérique de plus, le taux d’humidité gagne 7 points, est l’équation clef du monde méditerranéen d’hier, et plus encore d’aujourd’hui et de demain. Car demain sera pire qu’aujourd’hui. Les analyses du Plan Bleu et du MedECC (Mediterranean Experts on Climate and environmental Change) convergent pour pronostiquer une augmentation de température de l’air de l’ordre de 5 °C en moyenne d’ici 2100 par rapport à la période 1850-1900. Attention aux écarts entre les États du Bassin : la France, qui profite d’une façade atlantique et d’une ouverture vers le nord de l’Europe, aura sans doute à connaître en moyenne une hausse de température de seulement 4 °C d’ici la fin du siècle ; au Maroc, on ira sans doute jusqu’à + 6 °C. Les variations intranationales sont conséquentes aussi : Tanger sera toujours protégé par ses influences océaniques alors que Marrakech étouffera très tôt ; Marseille et son mistral donneront toujours plus une impression de fraîcheur que Montpellier plus reculé dans les terres. Au-delà des variabilités internationales ou régionales, voire locales, il reste que l’espace méditerranéen est en surchauffe.

Le récent rapport de prospectif MED2050, établi par le Plan Bleu en janvier 2025, enfonce le clou sur cette question cruciale de l’eau. Quels que soient les scenarios envisagés, deux invariants s’imposent dans tous les horizons : le maintien de tensions géopolitiques vives, voire de guerres sans fin ; la permanence d’un stress hydrique et de pénurie d’eau, objet de cette chronique.

Le climat n’est cependant pas chose immuable et les projections de température peuvent, à la marge, connaître des inflexions pourvu qu’on raisonne sur tous les paramètres du grand cycle de l’eau. Par ailleurs, la forêt pourrait jouer un rôle inattendu sur les évolutions climatiques si tant est qu’on s’intéresse à cette composante souvent négligée du paysage méditerranéen, et plus généralement de l’espace rural [2].

Quelles perspectives pour le Bassin méditerranéen et la régulation de son grand cycle de l’eau ? Nous laisserons pour l’instant de côté l’hypothèse d’une réduction significative de la consommation d’eau, qui reste peu probable au regard des tendances lourdes du développement démographique, touristique, économique et agricole de la région [1]. Dans ce cadre, trois scénarios se dessinent, qui ciblent « l’offre d’eau » : 1) si rien n’est fait, la contrainte hydrique va sans doute s’intensifier, c’est le scenario « au fil de l’eau » qui s’évapore ; 2) si les solutions techniques fondées sur la recherche de nouvelles ressources en eau se développent, le réchauffement climatique pourrait s’aggraver un peu plus et les écosystèmes marins se dégrader davantage ; 3) sous réserve d’un grand plan de protection des forêts ET de replantation massive d’une grande ceinture forestière méditerranéenne, avec des essences adaptées au contexte climatique, un espoir naît de « fixer de la pluviométrie » sur la Grande Bleue, son littoral et son arrière-pays.

Scénario 1. Un tendanciel qui garantit une pénurie d’eau massive

Les tendances lourdes de l’évolution climatique sur le Bassin méditerranéen sont bien décrites dans les rapports du Plan Bleu et du MedECC. Si rien n’est fait dans la région, sur le plan tant de l’offre que de la demande en eau, la température continuera de grimper d’ici 2050 et au-delà, et le stress hydrique ira forcément croissant.

Comme le souligne le rapport de prospective MED2050 établi par le Plan Bleu, son scénario 1 de la continuité emporterait la famine en Méditerranée et pourrait conduire vers son scénario 2 de crises aiguës et de tensions géopolitiques exacerbées dans les pays du Bassin en commençant par la partie sud. Les conflits pourraient alors se généraliser autour de la ressource hydrique devenue rarissime avec, en corollaire, des déplacements de populations poussées par la disette agricole.

L’Union européenne ne serait pas épargnée et l’Espagne, le Sud de la France, l’Italie et la Grèce ne pourraient supporter la pénurie que grâce au renfort de la solidarité communautaire afin d’assurer leur approvisionnement alimentaire.

Scénario 2. Un recours accru aux solutions technologiques pour accroître la ressource en eau

Dans le sillage du scénario 3 du rapport MED2050, c’est la technologie qui pourrait ici sauver les pays du Bassin, en commençant par le Maroc, la Tunisie ou l’Égypte, pays dans lesquels on perçoit le développement des techniques de réutilisation des eaux usées urbaines (RéUT) et, de plus en plus, les usines de désalinisation de l’eau de mer. C’est une évolution de survie.

Elle présente cependant des inconvénients majeurs. Si les usines, qui consomment beaucoup d’énergie (cf. technologies d’osmose inverse et d’évaporation), sont alimentées par des sources de combustibles fossiles, la production d’eau douce à partir de l’eau salée contribuera à rehausser les émissions de gaz à effet de serre avec un cercle vicieux de réchauffement climatique d’origine purement régionale.

Cette évolution, fort plausible, a par ailleurs une conséquence sur les milieux naturels littoraux avec le relargage dans les écosystèmes marins d’une grande quantité de saumure, souvent enrichie par des produits chimiques toxiques pour le traitement des eaux salées (arsenic, bore, brome, cadmium) comme nous le soulignions dans une précédente chronique cosignée avec le directeur général de l’Institut océanographique de Monaco.

Le pire n’est jamais certain et on peut penser que l’industrie de la désalinisation sera couplée avec des énergies renouvelables (photovoltaïque, éolien), comme c’est le cas au Maroc avec l’usine OCP de Casablanca. Il reste à généraliser ce modèle atlantique sur le Bassin méditerranéen. Le recyclage des saumures est également possible mais demeure, à ce stade, fort hypothétique sur le plan technico-économique.

Scénario 3. Vers une solution fondée sur la nature : préserver et replanter une forêt circum méditerranéenne pour fixer la pluie

À l’origine du dessèchement historique du Bassin méditerranéen, la déforestation a joué un grand rôle [3]. Platon décrivait déjà une transformation des montagnes riches en bois en un paysage squelettique où les forêts et le sol meuble avaient disparu [4]. Dans l’Antiquité, les régions boisées étaient utilisées de multiples façons, par exemple pour l’élevage extensif ou l’extraction de bois de chauffage et de construction pour les villes ou les navires. Le pâturage, en particulier celui des chèvres, a réduit la régénération naturelle des forêts et a fini de dégrader les forêts en maquis ou garrigue selon les substrats géologiques. À l’époque de l’Empire romain, la production de métal, qui dépendait principalement du charbon de bois, a fortement contribué à la déforestation locale. Fernand Braudel notait d’ailleurs que les pénuries de ce combustible entraînaient des interruptions dans la transformation prémoderne du fer.

Un effort de protection des sylves relictuelles [5] et surtout de reboisement massif d’une ceinture littorale pourrait inverser le processus de prédésertification que connaît la région. Pourvu que la forêt soit massivement présente, avec des essences adaptées à la rigueur du climat, le phénomène d’évapotranspiration des arbres, via leurs stomates sous l’effet de la chaleur, relargue dans l’atmosphère d’importantes quantités de vapeur d’eau. Par effet de masse, la température au-dessus de la canopée baisse et provoque un cercle vertueux de précipitations résidentes. Ce phénomène est notamment à l’origine du climat tropical, par exemple en Amazonie. Plus modestement, on retrouve ce type d’effet en France, en Sologne ou dans les Landes de Gascogne, sur des massifs d’environ un million d’hectares. Rapporté à l’échelle de la Grande Bleue, il s’agirait d’un chantier pharaonique impliquant un travail concerté d’ampleur internationale, et mobilisant les forestiers et agronomes de tout le monde méditerranéen.

Techniquement, cette œuvre de longue haleine appelle une réflexion d’aménagement forestier particulièrement élaborée, car les arbres plantés aujourd’hui devraient être capables de résister demain ou après-demain à l’augmentation des températures d’ici la fin du siècle, qui sera inéluctable (au moins à l’horizon 2050), compte tenu de l’élévation mondiale des émissions de gaz à effet de serre.

Il faudrait donc envisager une conservation / reconquête dynamique des écosystèmes sylvicoles méditerranéens avec un choix d’essences de reboisement qui anticipe l’évolution du contexte pédoclimatique sur le siècle. À titre d’exemple, on perçoit bien la séquence diachronique à organiser entre des pins, actuellement de type maritime ou parasol, sur les côtes françaises, qui seraient remplacés progressivement par des pins d’Alep (dynamique de substitution déjà en cours), voire par des pins des Canaries. Ce type de pins, encore peu connu par les forestiers méditerranéens, présente non seulement l’intérêt de résister aux feux de forêt, qui vont aller croissant, mais aussi de rejeter de souche et d’être plus résilient que d’autres pins d’origine méditerranéenne.

Concernant le sud du Bassin, il faudrait s’inspirer des pratiques observées pour la Grande Muraille verte sahélo-saharienne sur les côtes du Maghreb ou du Machrek. Au sud du Sahara, en Mauritanie, afin de lutter contre la désertification, on assiste à une descente en latitude des dattiers du désert qui se substituent progressivement à l’acacia senegal, voire à l’acacia raddiana. Par symétrie, au nord du Sahara, dès les contreforts de l’Atlas, il faudrait programmer un gradient de reforestation grâce à des essences résistant aux très fortes chaleurs que va connaître la région.

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Il ne faut pas se voiler la face. La situation du bilan hydrique méditerranéen est plus que préoccupante et ne pourra pas s’arranger rapidement dans un contexte toujours à la hausse des émissions de gaz à effet de serre, ainsi qu’en raison des effets d’inertie du système climatique terrestre. Nous sommes embarqués dans une « guerre de Cent Ans » de l’eau. Pour lutter sur le long terme, il faut employer une solution de long terme. Ancestrale solution fondée sur la nature, planter des arbres pour reconquérir des milieux et reconstituer un méso-climat favorable apparaît comme une solution prometteuse mais exigeante, et nécessitant un investissement de long terme. Elle doit agir, selon nous, en complément de la technologie d’urgence, coûteuse et potentiellement néfaste pour l’environnement que constitue la désalinisation qui se propage comme une traînée de poudre sur le pourtour du bassin de Mare Nostrum. Ne convient-il pas de combiner les approches et les temporalités pour se donner d’heureuses perspectives et sortir de la dictature du court terme à laquelle semble nous condamner l’urgence climatique de l’adaptation ?

Avertissement : les idées développées ici n’engagent pas le Plan Bleu en tant que centre d’activités régionales du Programme des Nations unies pour l’environnement. Elles participent du débat académique sur l’avenir de la Méditerranée et sur les solutions à apporter à la crise climatique dans cette région particulièrement sensible.

  1. Degron Robin, Environnement, climat et santé en Méditerranée. Alerte rouge sur la Grande Bleue, Paris : Tec&Doc, 2025 ; et « The 5 Times of the Biosphere. Risks for the Mediterranean Civilisation and Sea Biodiversity », New Medit, n° 3, 2024, p. 5-16.

  2. Degron Robin, Les Forêts sous le vent de l’histoire. Le développement durable des forêts françaises à l’épreuve de la longue durée, Nancy : université de Lorraine, thèse de doctorat en géographie, 1999.

  3. Gates Lydia Dümenil et Ließ Stefan, « Impacts of Deforestation and Afforestation in the Mediterranean Region as Simulated by the MPI Atmospheric GCM », Global and Planetary Change, vol. 30, n° 3-4, octobre 2001, p. 309-328 ; Harris William V., « Bois et déboisement dans la Méditerranée antique », Annales. Histoire, sciences sociales, vol. 66, n° 1, mars 2011, p. 105-140 ; Peñuelas Josep et Sardans Jordi, « Global Change and Forest Disturbances in the Mediterranean Basin: Breakthroughs, Knowledge Gaps, and Recommendations », Forests, vol. 12, n° 5, 2021, p. 603 ; Sanz-Sánchez María José et Ruiz Itxaso, « Effects of Historical Land-use Change in the Mediterranean Environment », Science of The Total Environment, vol. 732, 2 août 2020, art. 139315.

  4. Pour plus de détail sur l’œuvre de Platon et ses contes philosophiques, on peut se reporter à l’édition anglaise de 1892 de ses dialogues : Jowett Benjamin, The Dialogues of Plato: Translated into English with Analyses and Introductions, Cambridge : Cambridge University Press, 2010, vol. 3.

  5. L’adjectif « relictuel » qualifie une espèce ou un habitat autrefois répandu, mais qui survit dans un milieu devenu isolé et souvent très localisé (NDLR).

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