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Maroc : cette soif d’océan qui lui importe

La chronique prospective de Sébastien Abis

L’année 2024 constitue la sixième année consécutive de sécheresse au Maroc. En janvier dernier, le ministère de l’eau et de l’équipement indiquait un déficit pluviométrique de 70 % par rapport à la moyenne des 30 dernières années. Dans ce pays, où l’irrégularité des pluies s’accentue, l’eau y est plus que jamais précieuse et convoitée, notamment pour construire l’une des bases sociales de la stabilité nationale : la sécurité alimentaire. C’est vers l’horizon océanique que les regards désormais se tournent pour tenter de préparer, grâce au dessalement, un futur à même de réduire les incertitudes hydriques et donc, par ricochet, celles agricoles, alimentaires et même sociopolitiques. Pourquoi, comment et jusqu’où ira cette ruée du Maroc vers la mer ?

Itinéraire d’une croissance (agricole) en débat

Si le double enjeu hydrique et alimentaire n’est pas nouveau dans ce pays [1], il s’exprime dans un contexte national ayant connu une évolution significative depuis un quart de siècle. La population, tout en étant davantage urbaine, s’est accrue de 35 %, passant de 28 à 38 millions. Elle dépassera la barre des 40 millions après 2030 malgré une baisse prononcée de la fécondité ces dernières années. Cette hausse démographique joue incontestablement sur la demande en eau. En outre, depuis l’accession au trône de Mohammed VI en 1999, le Royaume a connu un net développement de son économie. Le niveau de vie s’est élevé, le revenu national brut a quadruplé, des infrastructures se sont érigées du nord au sud du pays. Le Maroc est ainsi devenu la cinquième puissance économique du continent africain, avec un tissu d’activités productives, industrielles et servicielles diversifié. Pour autant, la croissance reste sujette à l’équation climatique, qui conditionne les performances agricoles nationales, elles-mêmes toujours essentielles à la santé du pays : 10 % à 15 % du produit intérieur brut (PIB) et 35 % de l’emploi total, voilà ce que pèse encore de nos jours l’agriculture au Maroc. Et ce poids est parfaitement assumé, tant le secteur a été positionné comme l’un des maillons clefs de la politique nationale et internationale du pays. Nous aurions tort de croire que le Maroc s’est « désagricolisé » en se développant, bien au contraire. Mais c’est aussi cette trajectoire qui rend le sujet de l’eau encore plus stratégique.

Les besoins en eau du Maroc sont estimés à plus de 16 milliards de mètres cubes par an. À l’instar de nombreux États dans le monde, le Maroc mobilise très majoritairement l’eau (80 % à 90 %) pour produire de la nourriture et irriguer les champs qui parsèment son territoire (actuellement 1,8 million d’hectares, soit 20 % de la superficie agricole). Son agriculture contribue aussi au rayonnement commercial du Royaume à travers la planète, avec des exportations (horticoles notamment) qui ont triplé en volume depuis le début du XXIe siècle. Pour autant, le pays n’est pas autonome sur le plan alimentaire : matières premières agricoles (céréales, sucre, huiles) et biens agroalimentaires sont importés dans de grandes quantités. Pour relever le défi de sa sécurité alimentaire, et conscient des aléas croissants de prix et de disponibilité de produits agricoles dans le monde, le Maroc a mis en place en 2008 un vaste programme de modernisation et de planification pour son agriculture, au sein duquel la gestion de la ressource en eau a été centrale. Malgré d’indéniables résultats [2], ce plan baptisé « Maroc vert » ne couvre pas l’ensemble des besoins nationaux. Dit autrement, le Royaume, pour assurer sa sécurité alimentaire, doit à la fois produire au mieux et le plus stablement possible à domicile, mais également compter sur les marchés internationaux pour compléter l’offre alimentaire en direction de ses consommateurs.

Le pays doit aussi (et surtout) compter sur l’eau pour se nourrir, avec pour ce faire, une politique historique de grands barrages [3] établis depuis l’indépendance, et un parc désormais composé de 154 sites permettant une capacité de stockage de 20 milliards de mètres cubes [4]. Or la pluviométrie, déjà chroniquement erratique, devient capricieuse ces dernières années : moins de précipitations, des épisodes secs qui s’étirent des semaines durant et des vagues caniculaires qui frappent plus régulièrement. Déjà fragile sur ses dotations hydriques, le Maroc n’est pas du tout épargné par les changements climatiques récents, en cours et à venir dans cette partie septentrionale de l’Afrique [5]. L’insécurité autour de l’or bleu s’amplifie : les barrages présentent un taux de réserve en eaux de surface inférieur à 25 % de leur capacité depuis 2023 et le pays semble se rapprocher du seuil fatidique des 500 mètres cubes d’eau par habitant. Cela le classerait alors parmi les États en situation de stress hydrique absolu.

Or, simultanément, il n’est pas question d’abandonner la production agricole et la quête d’un maximum de sécurité alimentaire grâce aux récoltes nationales, d’autant plus que la dynamique inflationniste sur les biens de consommation du quotidien, enclenchée en 2020 par la pandémie de Covid-19 puis prolongée par l’enchevêtrement de crises géopolitiques et météorologiques, s’avère difficile à supporter pour une grande partie des Marocains. L’inconfort créé par cette surchauffe dans le pouvoir d’achat et par les températures extérieures s’est alors peu à peu exprimé à travers un débat sur l’usage de l’eau, la responsabilité des acteurs agricoles et la valeur ajoutée ou non des cultures vouées à l’export (avec la tomate comme emblème de la controverse). Il est intéressant à ce titre de se plonger dans les explications du ministre marocain de l’Agriculture vis-à-vis de l’irrigation agricole pour mieux en distinguer les enjeux, tout en se rapportant à une récente étude sur l’eau virtuelle (c’est-à-dire la quantité d’eau estimée qu’il a été nécessaire de mobiliser pour produire un aliment et qui voyagerait ensuite vers l’étranger) des productions marocaines dédiées au marché international, qui en relativise la problématique [6]. En outre, l’agriculture irriguée compte pour près de 50 % de la valeur ajoutée agricole du pays, et même parfois plus quand la sécheresse sévit. Elle n’utilise que le reliquat des ressources hydriques issues des barrages une fois les besoins en eau potable du pays satisfaits. Alors que le plan Maroc vert a été décliné sous une nouvelle bannière dite « Generation Green » depuis 2020, avec des ambitions productives et économiques confirmées, mais comprenant davantage de composantes sociales et environnementales, il apparaît que le sujet de l’eau agrège d’innombrables dialogues en cours au Maroc, avec des degrés de sensibilité différenciés selon les régions et les secteurs d’activité, mais une prise de conscience très large que le défi hydrique restera l’un des grands dossiers stratégiques des prochaines années.

Inflexions en devenir et cap sur l’océan

La rareté de la ressource pousse les autorités marocaines et les opérateurs privés du pays à travailler ensemble à la recherche de solutions techniques et durables. Dans ce registre, une orientation a été donnée pour aller à la conquête de l’océan, d’autant que le Maroc dispose d’une double façade maritime, méditerranéenne mais surtout atlantique, aux longueurs importantes. Le royaume mise beaucoup sur le dessalement de l’eau de mer pour apporter demain les volumes nécessaires à l’irrigation et augmenter l’offre en eau potable dans certaines zones du pays, notamment rurales, même si la problématique va se complexifier dans des métropoles où se concentrent populations et activités parfois insoutenables [7]. Il rejoint ainsi la liste de plus en plus étoffée des pays qui investissent dans ce domaine [8], d’autant que 97 % de l’eau de la Terre se trouvent dans l’océan, ce qu’il faut rappeler sans cesse. En Europe, l’Espagne, leader en la matière et qui partage beaucoup de projets avec le Maroc, vient de lancer un nouveau plan de 12 milliards d’euros pour développer la désalinisation d’eau de mer, la réutilisation des eaux usées et les technologies de gestion optimisée de l’eau.

Le dessalement d’eau de mer

Le dessalement de l’eau ou désalinisation est un processus reposant sur différents outils technologiques pour rendre l’eau de mer propre à la consommation. Les techniques les plus utilisées sont la distillation, l’osmose inverse et l’électrodialyse (pour les eaux saumâtres). L’osmose inverse, procédé majoritaire, consiste à appliquer une pression sur l’eau induisant un processus de filtration à l’aide de membranes qui séparent l’eau et le sel. Cette technique présente un fort intérêt économique et énergétique. L’électrodialyse repose, elle aussi, sur une séparation sel-eau à l’aide d’une membrane, mais utilise un champ électrique qui favorise le transfert d’ions. Si le dessalement d’eau de mer présente des avantages certains pour ces régions arides où la demande en eau est élevée, celui-ci a aussi un impact direct sur l’environnement. L’eau chaude ultrasalée (saumure) issue des procédés de dessalement est rejetée dans l’océan, et peut altérer la salinité et la température marines, et donc affecter la biodiversité. Si le sel excédentaire est stocké en grande quantité sur des terrains ouverts, il peut contaminer le sol et compromettre leur fertilité. Une conservation prolongée ou inappropriée peut aussi entraîner des coûts énergétiques significatifs et contaminer les eaux souterraines, affectant ainsi la qualité de l’eau potable.

Le Maroc prévoit au total au moins une vingtaine de stations de dessalement de l’eau de mer d’ici 2030 (12 sont d’ores et déjà en service) avec une capacité prévue de 1,4 milliard de mètres cubes d’eau par an, destinée à différents usages. L’eau produite par ces stations sera consacrée à 53 % à l’eau potable, 23 % à l’irrigation, tandis que 24 % iront au secteur de l’industrie. D’ores et déjà, l’effort porte sur la limitation des impacts environnementaux de ces nouvelles installations (stockage du sel dans des dépôts spécialement conçus pour cela, utilisation de l’énergie solaire pour dessaler l’eau de mer à travers des unités de petite taille et mobile, etc.). Elles sont financées par les pouvoirs publics, mais une partie provient aussi du secteur privé et est donc conduite dans le cadre de partenariats public-privé ; et notamment par le groupe OCP, connu pour son activité principale dans les engrais phosphatés destinés aux plantes, mais qui se positionne aussi de plus en plus sur l’axe océanique…

En effet, pour contrer le stress hydrique et les risques pour la production agricole, l’OCP, qui fait partie des plus grandes entreprises africaines, place désormais le dessalement de l’eau de mer comme l’un de ses chantiers d’avenir. Il possédait déjà une expertise de premier rang en développement de projets d’infrastructure d’eau non conventionnelle. Engagée dans une stratégie de durabilité et de responsabilité sociale et environnementale, l’OCP se sait attendu sur le volet hydrique, avec d’une part une réduction des volumes mobilisés dans ses activités, et d’autre part des investissements en termes d’innovations technologiques et de constructions d’installations comme les usines de dessalement. Pour ce faire, il a créé fin 2022 une filiale dédiée, OCP Green Water, dont l’objet social est vaste et non limité au seul territoire marocain [9]. Elle a l’ambition de fournir, à l’horizon 2027, quelque 560 millions de mètres cubes d’eau non conventionnelle à partir de ses unités de dessalement d’eau de mer, dont le tiers à usage industriel pour le groupe OCP lui-même et les deux tiers en eau potable, et pour l’agriculture. Outre une autonomie des sites industriels et miniers du groupe OCP en eau non conventionnelle, qui devrait être effective dès 2024, le dispositif vise à fournir jusqu’à 75 millions de mètres cubes d’eau potable aux villes de Safi, El Jadida, et aux zones avoisinant les usines de Safi et Jorf du groupe OCP. Plus de trois millions de personnes bénéficieront de cette eau potable à l’horizon 2030. Le groupe OCP, dans sa vision à long terme sur le dessalement, veut donc sécuriser ses besoins hydriques pour le bon fonctionnement de ses activités, mais aussi pour poursuivre son engagement social en direction des communautés vulnérables et des agriculteurs, en apportant eau potable aux populations vivant dans les zones sèches et eau d’irrigation aux producteurs de nourriture.

Le 29 juillet 2024, dans son discours annuel à la nation à l’occasion de la Fête du trône, le roi Mohammed VI s’est longuement exprimé sur le risque que représente le stress hydrique tout en appelant à accélérer les projets visant à faire face à ce problème. D’un côté, il a appelé à poursuivre la politique de construction des barrages dans les régions qui connaissent des précipitations importantes afin de capter les pluies et les transférer, via des autoroutes de l’eau, en direction des zones plus arides du pays. D’un autre côté, le souverain est revenu sur les grandes attentes vis-à-vis du dessalement de l’eau de mer, amené à couvrir 50 % des besoins des Marocains en eau potable dans la décennie 2030 et à satisfaire une partie croissante de la demande pour l’irrigation agricole. Il a rappelé dans ce sens que la station de Casablanca [10], actuellement en construction (pilotage du projet par Acciona, entreprise espagnole des énergies renouvelables), sera opérationnelle en 2027, devenant alors la plus grande usine de dessalement en Afrique et la deuxième au monde qui fonctionne à l’énergie renouvelable. Si les côtes de l’Atlantique sont privilégiées, le Maroc n’oublie pas son ancrage méditerranéen. Ainsi, la ville de Nador accueillera une installation de 250 millions de mètres cubes par an dès 2027. Il s’agira de la deuxième plus grande usine du pays après celle de Casablanca.

Deux scénarios pour l’avenir

Partant du constat que l’eau sera au cœur des stratégies déployées par le Maroc dans les prochaines années, au niveau tant de ses affectations (sectorielles et géographiques), de sa gestion (efficience de l’usage, lutte contre les pertes, volumes mobilisés par des solutions alternatives) que des coopérations à favoriser (innovation scientifique, partenariat public-privé, relations internationales), il nous semble intéressant d’envisager deux grands scénarios, parmi d’autres, autour de cette ruée vers l’océan, qui devrait s’accélérer encore si les années avec de la pluie se raréfient au Maroc.

• Premier scénario : un « Maroc bleu » qui monte en puissance. Même si le Royaume n’a jamais tourné le dos à la mer, l’océan devient vraiment sa bouée de sauvetage pour sa sécurité hydrique et alimentaire. Les capacités à dessaler l’eau de mer se multiplient sur l’ensemble des littoraux du pays et les projets progressent en matière de durabilité environnementale, avec des installations plus propres et pour lesquelles l’énergie solaire, autre segment d’investissement stratégique du Maroc, joue un rôle croissant. Avec ce Maroc bleu, c’est aussi l’offre en produits de la mer qui s’intensifie sur les marchés et les tables de consommateurs, d’autant plus que les équilibres nutritionnels sont appelés à devenir un élément central dans la politique sanitaire marocaine. Les nouvelles générations sont encouragées à redécouvrir poissons et algues dans leur assiette.

Cette promotion des protéines de la mer s’inscrit aussi dans un narratif global où le Maroc valorise l’alimentation-santé et la pratique du sport. La coupe du monde de football en 2030, co-organisée par le Maroc, l’Espagne et le Portugal, sert de catalyseur à cette orientation de politiques publiques. Les dynamiques se combinent : le Maroc vert devient de plus en plus dépendant du bleu pour que les cultures puissent être irriguées, le Maroc bleu (pêche et aquaculture surtout, car en plein boom) entre davantage dans les terres pour nourrir les populations et l’eau issue de la mer devient majoritaire dans la consommation d’eau potable dans le pays. L’expérience du Maroc en matière de dessalement s’exporte en Afrique, mais également sur le pourtour méditerranéen, où certains pays veulent rattraper leur retard. C’est le cas de la France, où le défi hydrique s’accroît, au point d’y retrouver l’importance de stockages stratégiques (et donc bien plus consistants que les « mégabassines » d’autrefois, devenues bien trop modestes désormais) et d’y lancer des usines de dessalement d’envergure.

En outre, ce « Maroc bleu » donne de la consistance à l’Initiative atlantique pour le Sahel, lancée par Mohammed VI en 2023, et qui vise à faciliter l’accès à la mer de quatre nations enclavées (Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad). Rabat parvient à mobiliser des États, des organisations internationales et des institutions financières pour soutenir des projets permettant des connexions logistiques entre la façade atlantique et ces pays sahéliens, via la Mauritanie et même le Sénégal, associés à cette coopération ouest-africaine. C’est aussi par ce biais que le Maroc consolide ses positions au sud de son territoire, érigeant Dakhla [11] en hub régional, doté dans la décennie 2030 d’un port complémentaire à celui de Tanger Med au nord du pays, et d’une usine de dessalement aux capacités considérablement accrues depuis la première mise en service en 2026 et bénéficiant de l’énergie renouvelable produite alors par l’un des plus grands parcs éoliens marins d’Afrique.

Malgré tout, le Maroc doit faire aussi des choix en matière agricole et certaines cultures sont abandonnées au tournant de 2030, à commencer par l’avocat, prisé par les consommateurs européens, mais très gourmand en eau. L’équation céréalière devient de plus en plus complexe, entre une production nationale atone et des disponibilités irrégulières dans le monde qui rendent les importations difficiles et coûteuses. Les Marocains sont vivement encouragés à consommer moins de pain, mais aussi de semoule. Il faut dire que le Canada, premier exportateur de blé dur de la planète, connaît de sérieux problèmes de récoltes en raison de l’apparition d’une maladie inédite sur la céréale. Avec ce Maroc rouge, le plan vert pour l’agriculture pâlit quelque peu, même si c’est grâce à ce dispositif déployé depuis la fin de la décennie 2000 que le pays parvient à contenir les chocs. L’océan apporte des compléments hydriques, mais c’est bien dans une perspective rougeoyante et désertique que le futur du pays se prépare. Le Nord du Maroc apprend alors beaucoup de l’expérience des provinces du sud. Dans ce scénario, Dakhla joue un rôle pivot, là encore. Affaire géographique, géoéconomique et géopolitique à suivre avec la plus grande attention !

• Deuxième scénario, un « Maroc rouge » qui restreint les possibilités. L’élévation moyenne des températures est plus forte que prévu sur une grande partie du pays. La pluie se fait de plus en plus rare ; quand elle pointe le bout de son nez, ce sont soit des averses diluviennes qui dévastent les cultures et inondent des villes, soit des précipitations à peine perceptibles par l’ensemble du vivant… Dans ce scénario, malgré le développement du dessalement de l’eau de mer, le Maroc peine à satisfaire l’ensemble des demandes qui s’expriment dans le pays et dans tous les domaines. Des voix s’élèvent pour expliquer qu’il va falloir faire des choix et éviter de faire peser l’ensemble des charges sur les agriculteurs.

Devant des sécheresses très longues et intenses, l’effort doit être partagé par tous. Le secteur du tourisme est concerné. Les habitants des métropoles redécouvrent les coupures d’eau, tout en observant une hausse de son prix. Les espaces verts sont moins ou plus arrosés, n’en déplaise aux paysages. La terre se dévoile, orange vive, sur de plus grandes étendues du pays. Cela s’avère nettement visible vu du ciel, quelle que soit la saison. Les restrictions hydriques deviennent la norme dans toutes les activités économiques et industrielles.

L’agriculture n’est pas en reste : l’ensemble des filières doit accélérer en matière d’usage efficient de l’eau et d’adaptation aux changements climatiques. À ce titre, le Maroc franchit le pas sur le terrain scientifique en recourant aux biotechnologies mises sur le marché et qui permettent de produire dans des conditions météorologiques contrariées. Les nouvelles techniques de sélection génomique (NGT) débarquent dans les champs du royaume, notamment par le canal d’une coopération agronomique renforcée avec les États-Unis. Pour l’irrigation d’extrême précision et la réutilisation des eaux usées, bien que les relations avec l’Espagne soient réelles dans ce domaine, le Maroc travaille surtout avec les monarchies du Golfe, Émirats arabes unis et surtout l’Arabie Saoudite qui a su créer de nouvelles solutions d’irrigation à base d’intelligence artificielle et s’impose sur la scène internationale comme un des leaders en la matière.

Un océan d’avenir

Ne détaillons pas davantage ces macroscénarios fictionnels qui peuvent par ailleurs très bien être éclatés en de multitudes microprospectives sur le pays autour des enjeux de l’eau. Les inconnues sont nombreuses et le champ des possibles très large, car nul doute que le Maroc regarde l’avenir, le prépare et cherche à innover pour aller de l’avant, en ayant bien la problématique hydrique globale dans son champ de vision [12]. Le chemin le plus probable se situe assurément dans une combinaison de couleurs : le Maroc vert pour ne jamais sacrifier la sécurité alimentaire, le Maroc bleu pour saisir le plein potentiel de l’océan, et le Maroc rouge car il existe déjà et prendra plus de place demain dans ce pays.

Après tout, en matière de développement durable, le Maroc pratiquera ce qu’il fait sur le plan sociétal et en matière de politique extérieure : être pluriel et multidirectionnel. Il mise donc sur le soleil et l’éolien pour son énergie, sur sa terre et son littoral pour se nourrir, sur son relief et ses montagnes pour stocker ou faire circuler de l’eau. Celle-ci occupe et occupera une place de plus en plus déterminante dans les politiques du royaume et les équilibres socio-territoriaux. Un proverbe marocain pour finir : « L’océan n’attend pas après l’eau des fontaines », signifiant que les grandes choses n’ont pas besoin des petites pour exister ou être complètes. Autrement dit, quelque chose de grand, comme le sujet hydrique, ne dépend pas d’éléments mineurs ou timorés. Ce proverbe est aussi souvent utilisé pour illustrer l’idée d’autonomie. C’est l’océan qui peut drastiquement réduire les risques hydriques du Maroc.

  1. La Politique de l’eau et la sécurité alimentaire du Maroc à l’aube du XXIe siècle, Rabat : Académie du Royaume du Maroc, 2001.

  2. Le PIB agricole a doublé entre 2008 et 2018, période au cours de laquelle de gros investissements ont été consentis pour organiser les filières mais aussi augmenter l’équipement en goutte-à-goutte pour les superficies irriguées afin d’optimiser l’usage de l’eau agricole.

  3. Jouve Anne-Marie, « Les trois temps de l’eau au Maroc : l’eau du ciel, l’eau d’État, l’eau privée », Confluences Méditerranée, n° 58, 2006, p. 51-61.

  4. Une vingtaine de nouveaux barrages sont en construction pour porter à 27 milliards de mètres cubes les capacités d’ici 2030.

  5. Bennouna Abdelhak, « Gestion de l’eau au Maroc et changement climatique », Espace géographique & société marocaine, n° 32, février 2020, p. 250-259.

  6. Boudhar Abdeslam et alii, « Assessment of Virtual Water Flows in Morocco’s Foreign Trade of Crop Products », Resources, vol. 12, n° 4, avril 2023, p. 49.

  7. Ainsi de Marrakech, place forte du tourisme, également réputée pour les grands événements qu’elle accueille fréquemment. Dans la décennie 1990, la ville n’a pas uniquement vu l’émergence d’une nouvelle phase de la mondialisation, avec les accords de Marrakech transformant le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) en OMC (Organisation mondiale du commerce) ; elle fut aussi hôte du premier Forum mondial de l’eau (1997), symbole d’une tension géographique en devenir. Sans oublier ses propres activités : malgré une demande hydrique en très forte hausse et les difficultés liées à la sécheresse, la ville qui mise depuis un moment sur la réutilisation des eaux usées regarde désormais de près les ressources en eau provenant de l’Atlantique…

  8. Depuis 2010, le nombre d’usines de dessalement dans le monde a doublé : près de 23 000 sont en activité, approvisionnant 300 millions de personnes en eau potable. L’Arabie Saoudite et Israël en sont des leaders reconnus, la première parce qu’elle abrite 20 % des capacités mondiales sur son sol ; la seconde parce qu’elle a su instaurer une ingénierie d’excellence en la matière. En Israël, 40 % de la consommation totale d’eau douce est actuellement fournie par cinq usines de dessalement.

  9. OCP Green Water a pour objet, tant au Maroc qu’à l’étranger, le développement, le financement, la construction et l’exploitation et la maintenance d’unités de production d’eau à usage industriel et d’eau potable ; ainsi que la production et commercialisation d’eau à usage industriel, et d’eau potable.

  10. La plus grande ville du Maroc, forte de ses quatre millions d’habitants, a été contrainte de mettre en place des mesures drastiques d’économie d’eau depuis le début de l’année 2024 pour s’adapter à la situation de sécheresse prolongée qui sévit.

  11. Dakhla est une ville côtière du Sahara occidental, territoire administré par le Maroc mais au statut contesté (NDLR).

  12. Pour une vue générale des enjeux hydriques en cours et à venir, lire Fox Liam, The Coming Storm: The Impending Crisis on Water – and How to Avoid It, Hull : Biteback Publishing, 2024.

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