Revue

Revue

Et si, en 2030, la mer Méditerranée devenait un sanctuaire de biodiversité ?

La chronique prospective de Robin Degron

en
L’Année de l’océan qui s’ouvre, avec comme point d’orgue la conférence des Nations unies sur l’océan de juin 2025, à Nice (UNOC3), est l’occasion de monter d’un cran dans l’ambition de la communauté internationale en matière de protection de la biodiversité marine. Cette ambition s’inscrit dans l’engagement de longue date de la principauté de Monaco envers la Méditerranée, comme en témoignent les actions de l’Institut océanographique de Monaco ou les Explorations de Monaco qui en ont fait un enjeu central pour la période 2025-2030. Au sein du Plan d’action pour la Méditerranée (PAM) du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), et avec la révision en cours de la Stratégie méditerranéenne de développement durable (SMDD 2026-2035), le Plan Bleu est également à l’avant-poste pour aider les États du Bassin méditerranéen à mieux protéger la Grande Bleue.

Mare Nostrum est à l’honneur ; tâchons d’en être digne. Et si nous commencions par changer notre regard et notre horizon ? Et si la protection de la Grande Bleue, mer qui nous est si proche et familière, montrait la voie ?

La Méditerranée, espace maritime à la biodiversité menacée

La mer Méditerranée couvre 0,82 % de la surface mondiale des océans, mais elle abrite 7,5 % de la faune marine connue et 18 % de la flore océanique selon le premier rapport d’évaluation de la Méditerranée publié en 2020 par le MedECC (Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change). Sa géographie explique beaucoup de sa richesse biologique. Les nombreuses îles que compte cette mer semi-fermée (telles les îles de l’Adriatique, de la mer Égée ou du golfe de Gabés) ainsi que ses bancs sous-marins multiplient les écosystèmes et les écotones [1]. Nichée entre Europe, Afrique et Asie, la Grande Bleue est aussi une aire majeure d’hivernage, de reproduction et de migration pour l’avifaune. Les herbiers de posidonies, les fonds coralligènes, les grottes sous-marines, les zones dunaires, les forêts littorales et les lagunes méditerranéennes, ainsi que des zones humides d’importance internationale pour les oiseaux, comme par exemple, en France, la Camargue, constituent autant de facettes d’une biodiversité exceptionnelle. La Méditerranée est un panthéon d’histoire naturelle unique au monde.

Ces écosystèmes subissent une pression humaine non moins singulière qui est générée par l’activité d’environ 200 millions d’habitants résidant sur le littoral et qui se trouve renforcée par l’affluence de près de 400 millions de touristes par an. Ainsi, l’urbanisation des zones humides et côtières, la surexploitation des ressources halieutiques, la prolifération d’espèces introduites, les transports maritimes et la pollution mènent à la dégradation de la diversité biologique, à la raréfaction des espèces les plus sensibles et surtout à la menace d’habitats côtiers remarquables, dont certains forment des sites extraordinaires, comme le parc national de Port-Cros en France ou l’archipel de Zembra en Tunisie.

À la pression sur le milieu correspond une menace croissante pour les espèces : l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) évalue (dans sa liste rouge de 2008) à 1 912 le nombre d’espèces d’amphibiens, oiseaux, poissons cartilagineux, poissons d’eau douce endémiques, crabes et écrevisses, mammifères, libellules, présentes dans la région méditerranéenne. Sur ce total, près de 19 % des espèces sont menacées d’extinction : 5 % sont « en danger critique » d’extinction, 7 % sont « en danger » et 7 % sont « vulnérables ».

Au regard de la richesse biologique de la Méditerranée et face aux menaces qui pèsent sur elle, on est surpris par la relative faiblesse du nombre d’aires marines protégées (AMP) [2] sur la Grande Bleue. En 2020, ce sont 8,3 % de la Méditerranée qui bénéficient d’un statut de protection. Le sanctuaire Pelagos, partagé entre la France, Monaco et l’Italie, représente à lui seul 5 % de cet espace et n’est pas, à proprement parler, une aire marine protégée. Le sud du bassin est très peu couvert (cf. carte ci-après). Par comparaison, l’ensemble des océans mondiaux bénéficie d’un taux d’aires marines protégées de 7,7 % en 2021 selon le rapport sur l’état de l’océan 2024. L’espace exceptionnel méditerranéen correspond finalement à un niveau moyen de protection, au demeurant d’intensité fort variable sur le plan opérationnel / sur le terrain. Dans une récente tribune, nous rappelions que « moins de 1 % de la Méditerranée est véritablement protégée » ; ce chiffre est un véritable signal d’alarme, qui montre l’écart entre déclaration de protection et protection véritable. Les aires marines protégées qui ne le sont pas vraiment constituent un boulet au pied des actions de conservation et une excuse politique pour certains États.

Le système des aires marines protégées de Méditerranée en 2020

Lecture : cette carte montre que l’importance des AMP est globalement faible en Méditerranée ; l’écart de protection entre le nord du Bassin (Ponant, golfe du Lion, Ligure, Adriatique, mer Égée) et le sud est patent, à l’exception de quelques îles du golfe de Gabès.
Source : MedPAN.

Dans le cadre de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique (CDB), signée en 1992 au sommet de la Terre de Rio de Janeiro, et grâce à la 15e conférence des Nations unies sur la biodiversité de Kunming-Montréal (COP15, 2022), il a été convenu un objectif de conservation effective de 30 % des terres et des océans à l’horizon 2030. En Méditerranée, les acteurs régionaux ont acté cet objectif stratégique avec, en particulier, l’engagement de la principauté de Monaco d’encourager l’atteinte de cette cible en s’appuyant sur son autorité morale, le travail et l’engagement de ses institutions, dans la lignée des démarches de conservation prises avec d’autres États limitrophes dans le passé, telle celle ayant créé le sanctuaire Pelagos.

Trois scénarios d’action publique pour protéger la biodiversité méditerranéenne

Face à ces constats et compte tenu de la volonté affichée par la communauté internationale de mieux faire en matière de protection de la biodiversité, trois scénarios de politique publique, avec des pistes d’actions concrètes, pourraient être explorés en Méditerranée afin de rendre compte des champs du possible et d’évaluer leur impact sur les milieux.

• Scénario 1. Au fil de l’eau / business as usual

Bien que 8,3 % de sa surface soit couverte par des AMP, la Méditerranée voit sa flore et sa faune continuer de se dégrader. En effet, même dans les AMP reconnues et avec des mesures de protection définies, l’effectivité des contrôles demeure sujette à caution. Malgré des efforts pour limiter les pollutions traditionnelles, la question de la protection des eaux marines reste problématique dans l’ensemble du Bassin méditerranéen. En Europe, de nombreux pays peinent à protéger efficacement leurs eaux côtières, et certaines zones marines protégées font encore face aux pressions de la pêche industrielle et des activités humaines.

À cela s’ajoute la hausse des besoins en eau douce, qui a poussé certains États à développer des usines de désalinisation. Ces installations, qui aspirent l’eau de mer pour en extraire le sel, rejettent en mer des quantités massives de saumure, ce qui accentue les pressions sur les écosystèmes côtiers. La situation est d’autant plus préoccupante dans des régions comme la mer d’Alboran, le golfe de Gabès et la mer du Levant, où la protection reste limitée en raison des contraintes politiques et du stress hydrique croissant dû au réchauffement climatique.

Si cette tendance persiste, les conséquences sur la biodiversité marine et sur la résilience des écosystèmes seront lourdes. Une action coordonnée entre les pays méditerranéens apparaît donc indispensable pour préserver ces écosystèmes vitaux, et répondre aux enjeux de sécurité hydrique et climatique.

• Scénario 2. Respect des engagements internationaux basiques en matière de biodiversité

La communauté internationale atteint l’objectif de 30 % d’AMP d’ici 2030, avec une contribution notable des pays de la rive nord de la Méditerranée. Cependant, bien que cette région présente une biodiversité exceptionnelle, les bénéfices pour la biodiversité marine risquent d’être limités si les niveaux de protection et de surveillance restent insuffisants.

Au nord, bien que l’Union européenne ait mis en avant le Pacte vert et soutienne les AMP, la mise en œuvre sur le terrain reste inégale. Certaines AMP, y compris en France, manquent de réglementation stricte et de ressources suffisantes pour assurer une véritable protection, ce qui les rend parfois proches de simples « aires marines partiellement protégées » (AMPP).

Au sud, la situation est souvent encore plus complexe, avec des AMP qui peinent à assurer un réel niveau de protection en raison de capacités limitées et de pressions socio-économiques accrues. Dans ce contexte, la surexploitation des ressources naturelles et la pollution, notamment à travers des pratiques intensives de désalinisation, continuent d’aggraver les pressions environnementales (cf. travaux du Plan Bleu, 2024).

Pour dépasser le cadre des AMPP et avancer vers une protection effective des AMP dans l’ensemble du Bassin, une collaboration Nord-Sud est essentielle. Cette coopération pourrait porter sur le renforcement des capacités, le financement durable, et le partage des meilleures pratiques, afin de mettre en œuvre des mesures de conservation qui soient réellement efficaces et adaptées aux défis spécifiques de chaque rive.

• Scénario 3. Renforcement du droit de la biodiversité par celui du droit maritime général

Compte tenu de la richesse écologique et de la vulnérabilité particulière de la Méditerranée, la communauté internationale adopte une approche intégrée pour réduire les pressions sur ses écosystèmes, sans pour autant en faire un sanctuaire inaccessible aux activités humaines. Plutôt que viser des restrictions totales, une combinaison d’instruments juridiques est activée pour lever la pression et ralentir le temps, afin de préserver la biodiversité, notamment la grande faune marine.

Sous l’égide de l’Organisation maritime internationale (OMI), une zone maritime de particulière vigilance (ZMPV) couvre l’ensemble du Bassin, imposant une réduction de la vitesse des navires à environ 10 nœuds dans les zones à forte présence de cétacés, pour réduire les risques de collision et les nuisances sonores. En parallèle, la mise en place imminente d’une zone de contrôle des émissions de soufre (SECA) limite les rejets de polluants atmosphériques, réduisant l’impact du transport maritime sur la santé marine et humaine. Ces initiatives maritimes s’inscrivent dans un cadre plus large de planification spatiale maritime, visant une meilleure gestion des activités humaines, de la pêche au tourisme, tout en renforçant les AMP et les zones de protection partielle (ZPP), qui nécessitent des réglementations et des moyens de surveillance accrus.

Ce cadre s’étend au-delà de la ZMPV et de la zone SECA, et reflète une vision prospective : celle d’un droit maritime mondial et évolutif, appliqué non seulement à la régulation du transport maritime, mais également à la gestion des AMP et des zones marines sensibles. Cette approche intégrée de « 100 % bonne santé » représente un effort collectif pour garantir la résilience et la préservation durable des écosystèmes méditerranéens face aux multiples menaces qui pèsent sur eux, du changement climatique à l’impact des activités humaines.

À l’orée de cette Année de l’océan et au tout début d’un programme pluriannuel dédié à la Méditerranée, porté par Monaco et ses institutions, ainsi que par le Plan Bleu, nous avons la possibilité, non seulement de nous accrocher à la cible minimale des 30 % d’AMP à l’horizon 2030, mais aussi de viser l’excellence pour la préservation de la biodiversité de la Grande Bleue. Son caractère exceptionnel mérite sans doute mieux que la moyenne ; c’est pourquoi l’Institut océanographique de Monaco souhaite agir et montrer la voie possible d’une ambition nouvelle. Parce que la Méditerranée le vaut bien.

  1. Un écotone est une zone de transition écologique entre deux écosystèmes (NDLR).

  2. Selon l’UICN, une aire marine protégée est « un espace géographique clairement défini, reconnu, spécialisé et géré par des moyens légaux ou d’autres moyens efficaces, visant à assurer la conservation à long terme de la nature et des services écosystémiques et valeurs culturelles qui y sont associés ».

#Biodiversité #Écosystèmes #Méditerranée #Océans #Ressources naturelles #Scénarios