Les catastrophes naturelles et celles d’origine purement anthropique qui affectent la Méditerranée orientale ne laissent pas de nous surprendre par leur fréquence et leur ampleur. Du côté des aléas naturels, force est de constater que l’on subit — plus qu’on ne les anticipe — les incendies estivaux en Grèce ou en Turquie, pays antagonistes et pourtant unis dans la désolation de leurs forêts dévastées ; les inondations automnales qui ravagent les côtes libyennes et emportent des villes entières ; les séismes répétés à la limite des plaques tectoniques qui séparent l’Afrique de l’Europe tout en les rapprochant inexorablement. Du côté des aléas anthropiques, les malheureuses continuités l’emportent sur les heureuses ruptures : Chypre est toujours déchiré ; l’équilibre de la Tunisie toujours menacé par les flots de réfugiés venus de Libye ; la guerre en Palestine fait rage et tout le monde y perd, à court, moyen et long termes.
À la jonction des responsabilités humaines et naturelles, il est désormais bien établi que l’homme parvient à modifier les composantes abiotiques du milieu : la température augmente ; l’eau s’évapore. Selon les données du MedECC (Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change / Plan Bleu, 2022), équivalent du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) pour l’espace méditerranéen, la température moyenne sur le Bassin a progressé de 1,6 °C de 1850 à 2022, soit un demi-degré de plus que la tendance mondiale (+ 1,1 °C).
En Méditerranée, la question n’est plus de savoir si nous atteindrons + 3 °C ou + 4 °C à la fin du siècle, mais si cette hausse ne sera pas plutôt de 5 °C ou 6 °C en 2100, très loin de la cible des accords de Paris de 2015. La « maison Méditerranée orientale brûle » et, non seulement « nous regardons ailleurs », mais ses populations s’entretuent. La mise en garde du président de la République française, Jacques Chirac, lors du Sommet mondial du développement durable, à Johannesburg, en 2002, est plus que jamais d’actualité.
Scénario de paix et d’union
Et si, d’ici 2050, les pays et les communautés qui composent la Méditerranée orientale faisaient la paix ? Et si, face aux soubresauts de la Terre, au réchauffement climatique, à l’érosion programmée de la ressource en eau et de la biodiversité qui en est le corollaire, les hommes et les femmes de bonne volonté s’unissaient plutôt que s’éliminer ? Le changement climatique est enclenché et il est peu probable que nous puissions éviter les augmentations de température évoquées plus haut. Il ne faut pas baisser pour autant la garde de l’atténuation, mais il faut avoir la lucidité de reconnaître que l’on travaille désormais pour les générations à naître après 2100. Rappelons que la demi-vie du dioxyde de carbone est d’un siècle ; idem pour le protoxyde d’azote dont le pouvoir de réchauffement global est près de 300 fois supérieur à celui du CO2. D’ici là, il faut avoir le courage de l’adaptation et là, il y a vraiment urgence à agir. Les enjeux sont à très court terme. Il s’agit de sauver des vies, des villes, des terroirs, des pays et des civilisations millénaires d’une douloureuse extinction.
Pour avancer concrètement, il faudrait commencer par mutualiser les bonnes pratiques en matière de gestion de la ressource en eau, de changement des modalités culturales ou même des cultures : la Méditerranée méridionale peut par exemple transmettre à la Méditerranée septentrionale le goût et le savoir-faire des agrumes, des pins d’Alep et du dattier du désert. Dans le même ordre d’idées, du côté des espaces urbains, il serait bon de valoriser les acquis des villes et villages des portes du Sahara, en particulier les agglomérations du désert blanc égyptien ou du Néguev israélien, pour repenser l’urbanisme des grandes avenues des villes du Nord, sans arbres, qui ouvrent non seulement la voie à la voiture mais aussi à des épisodes de réchauffement estival écrasant. Un vaste chantier de construction ou de reconstruction d’une ville durable est à engager. Le changement climatique nous presse de (re)bâtir l’avenir. Et sur la mer, pourquoi ne pas promouvoir la marine à voile solaire plutôt que l’usage de l’avion thermique afin de traverser la Grande Bleue qui n’est pas si large. Prenons d’urgence le vent d’un futur décarboné.
D’un point de vue plus conceptuel, sur la base notamment des avancées du Green Deal européen (2019) et des progrès technologiques que l’Union européenne engrange, nous pourrions concevoir une taxonomie verte méditerranéenne partagée. Avec cet outil, il serait possible de drainer les finances publiques et privées vers l’investissement dans un avenir meilleur que celui qui s’annonce au XXIe siècle. En parallèle, il conviendrait de mettre en place des transferts de technologies dans la logique souhaitée par la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC). Chaque pays séparément ne pourra rien faire qui soit vraiment utile au collectif. Mais tous ensemble, ils ouvriraient la voie d’un monde plus conscient et mieux organisé afin de répondre aux défis de ce millénaire qui s’ouvre, avec craintes, sur et autour de Mare nostrum. La Méditerranée est un laboratoire de l’adaptation aux dérèglements climatiques et une région lanceuse d’alerte quant à la nécessité de se « retrousser les manches », au bénéfice d’une atténuation qui aille au-delà des discours et des stratégies creuses qui en sont souvent la déclinaison la plus concrète.
Préalable indispensable à la recherche d’une harmonie retrouvée entre l’humanité et la nature, le retour à une certaine harmonie entre les hommes eux-mêmes est sans doute le premier pas à entreprendre. Soyons réalistes : il nous faut redevenir fraternels et les enjeux écologiques nous y aident autant qu’ils nous y obligent. L’environnement est un moteur de la paix, mais la paix est aussi la condition sine qua none de la protection de l’environnement et l’alpha d’un développement qu’on aimerait durable, empreint d’abord d’humanité.
Scénario de conflits et d’individualisme
Et si non ? Et bien la Méditerranée et le monde méditerranéen, si chers à l’historien Fernand Braudel, mourront. Les enfants qui naîtront dans cet espace le fuiront.
Vers le sud, il faudra passer la barrière du Sahara pour fondre vers l’équateur où la production agricole et forestière est boostée par la combinaison d’un regain de CO2, d’eau en abondance et d’un ensoleillement record. Il faudra aussi malheureusement compter sur la difficulté d’y survivre avec un haut degré d’hygrométrie qui met à rude épreuve les organismes les plus fragiles — enfants en bas âge, vieillards — dont la capacité de sudation est réduite. Si on n’y meurt pas d’un manque d’eau, on peut y mourir de chaud, faute de pouvoir transpirer et maintenir sa température corporelle à 37,5 °C.
Vers le nord, les pays européens, Balkans compris — dont l’adhésion à l’Union européenne ne fait plus guère de doute —, seront submergés par une vague migratoire. Submergés, oui, mais voilà une vague qui pourrait bien s’échouer brutalement sur les rivages de la Méditerranée septentrionale. L’Union la jugulera certainement, pressée par la progression des mouvements nationalistes dans beaucoup de ses États membres. Une police aux frontières fera front et ramènera dans les pays d’origine des migrants, qui seront devenus inhabitables, celles et ceux qui n’auront pas péri en mer. Donald Trump avait la franchise de construire un mur à sur le Rio Grande afin de tenter de bloquer l’émigration mexicaine aux portes du Texas ou de la Californie, au vu et au su de toutes et tous. Nous, Européens, n’avons presque qu’à fermer les yeux sur les cadavres qui se sédimentent dans les abysses. Peut-on se satisfaire d’un tel constat ou même s’y résigner ?
Nous avons le choix de ce que peut être 2050 : le tournant vers une cinquantaine d’années difficiles à passer ou bien les portes d’un enfer. Et si nous parvenions à passer ce cap-là le moins mal possible ? Ce serait déjà un moyen de mobiliser notre jeunesse autour d’un projet réellement utile, le meilleur antidote à une éco-anxiété qui monte. Ainsi mis en mouvement, nous ouvririons la voie d’un XXIIe siècle plus rayonnant que brûlant. Quelles que soient leur couleur ou leur confession, les enfants du siècle à suivre pourraient ainsi nous remercier plutôt que nous maudire. Aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans, dans l’ordre d’apparition du Grand Livre, mais également aux agnostiques curieux des sciences et soucieux de l’avenir de nos sociétés dites postmodernes, de s’unir.
Alors, quel scénario choisir pour 2050 ? L’exercice prospectif MED2050 que porte le Plan Bleu pour la protection de l’environnement et le développement durable en Méditerranée (PNUE Méditerranée) est l’occasion d’ouvrir le débat et de commencer à fédérer les énergies.







