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Le regard des jeunes sur l’avenir à l’ère du changement climatique

Visuel de l'enquête WTFutures et portrait de Daniel Kaplan, fondateur du Réseau Université de la pluralité (U+)
Le Réseau Université de la pluralité (U+) est une association basée en France, dont les 700 membres sont originaires du monde entier. Il utilise des formes artistiques pour permettre aux personnes concernées d’imaginer des futurs dont elles sont actrices. En 2025, U+ a conduit une vaste enquête, WTFutures, afin de mieux comprendre comment les jeunes imaginent leur futur dans le contexte du changement climatique. Cécile Désaunay a interviewé Daniel Kaplan, le fondateur de U+, afin qu’il puisse en présenter les principaux enseignements.

Quelle était l’ambition de WTFutures ?

D.K. : Au travers de WTFutures, nous avons voulu en savoir plus sur ce que les jeunes du monde avaient à dire sur leurs futurs dans le contexte du dérèglement climatique, sans leur prescrire les bonnes réponses. Sont-ils informés ? Anxieux ? Est-ce pour eux un sujet central, ou non ? Ont-ils des idées particulièrement nouvelles à partager ? Ce projet s’inscrit aussi à la convergence de deux sujets qui nous intéressent de plus en plus : le « backlash » écologique (et social, en matière de discriminations) et les « futurs présents. »

• Le backlash est cette affirmation décomplexée de la part d’un nombre croissant d’acteurs et de citoyens que, non, on ne changera pas de pratiques, et même, que l’appel à changer s’attaque à ce que l’on a de plus cher, ce qui nous définit. Les décennies qui ont donné le Club de Rome, la définition de politiques au nom des « générations futures », les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) régulièrement confirmées par les faits, auraient dû marquer le triomphe de la prospective. Elles ont au contraire montré son impuissance à fonder une action transformatrice et à long terme. Ces décennies sont aussi associées, pour beaucoup de citoyens, à une pratique de plus en plus technocratique du pouvoir, à une déshumanisation. Ils ont le sentiment de n’avoir aucune prise sur leur futur. À tort ou à raison, l’écologie comme la prospective sont souvent perçues comme des facteurs d’aliénation parmi d’autres.

• Par « futurs présents », je décris, à la suite du sociologue Niklas Luhmann, ce que le détour mental par le futur nous fait, ici et maintenant : ce qu’il aide ou n’aide pas à penser, à décider, à mettre en discussion, à faire. Cette action du futur dans notre vie diffère des « présents futurs », qui sont les descriptions substantielles de futurs possibles, souhaitables, etc. Elle peut produire des résultats assez contre-intuitifs : par exemple des dystopies inspirantes (le film Minority Report de Steven Spielberg [2002] inspire vraiment des start-ups de police prédictive), ou encore l’incroyable indifférence du secteur numérique vis-à-vis de la finitude des ressources. Mais elle explique aussi pourquoi des personnes dont le quotidien est difficile peuvent exprimer une grande confiance vis-à-vis de l’avenir.

Bref, la possibilité ou non de se projeter, et la manière dont on se projette, nous paraissent des sujets essentiels et un peu sous-étudiés.

Quels enseignements de ce projet vous ont particulièrement marqué ?

D.K. : Nous avons étudié 54 projets dans 29 pays sur 5 continents. Les jeunes mobilisés par ces projets étaient principalement des jeunes adultes (18-25 ans) et des adolescents, mais on trouvait aussi des plus jeunes dans un quart des projets.

Nous avons interrogé les porteurs de ces projets et lu, regardé, écouté leurs productions. Nous les avons analysées sans grille préalable, afin de laisser les catégories émerger du contenu lui-même. Nous en avons déduit 10 ensembles de thématiques ainsi que 6 « tensions » entre des polarités opposées : par exemple entre des images du futur qui donnent une place centrale au climat, et d’autres pour lesquelles il constitue un sujet parmi d’autres ; entre des projections plutôt neutres et d’autres qui se concentrent sur des futurs « désirables ».

Les résultats n’ont évidemment aucune valeur statistique. Ils permettent cependant d’identifier un certain nombre de points saillants qui relient des projets par ailleurs très éloignés ou différents les uns des autres.

En premier lieu, nous avons proposé de nommer ces jeunes des « enfants du climat » (climate natives) pour décrire un aspect commun de leur expérience vécue qui, par ailleurs, ne fait pas disparaître leurs différences. Ces jeunes ont vécu toute leur vie dans la perspective, et désormais la réalité vécue, du changement climatique. Ils n’ont pas besoin qu’on les sensibilise sur le sujet. Cela ne signifie pas qu’ils ne pensent qu’à ça. La justice est, par exemple, une préoccupation encore plus centrale. Mais cela a au moins deux conséquences : d’une part, que l’horizon futur apparaît d’emblée bouché, a minima difficile ; d’autre part, que sur ce sujet leurs aînés les ont laissé tomber et même, leur mentent volontiers.

Les enfants du climat sont aussi des enfants du numérique et entretiennent avec lui une relation ambivalente : d’excitation, voire d’addiction, et en même temps d’inquiétude, voire de souffrance. Le numérique est, avant le climat, le facteur le plus déterminant de ce que les jeunes eux-mêmes décrivent comme une crise de santé mentale au sein de leurs générations. Mais les « éco-émotions » sont aussi bien présentes. J’y reviendrai.

Troisième enseignement : les thématiques les plus représentées dans les projets sont en relation avec la possibilité pour les jeunes de trouver ou se faire leur place dans le monde censé les accueillir. Parmi ces thématiques, on trouve la notion de « but », le rôle des communautés (de pairs, locales, d’action…), et une relation distante aux institutions qui exprime une déception et un regret plutôt qu’une volonté affirmée de faire sans.

Vous proposez une autre expression, celle « d’activisme tout au long de la vie » : que signifie-t-elle ?

D.K. : Les jeunes n’arrivent pas comme leurs aînés dans un monde où, malgré les inégalités et les injustices, un certain nombre d’infrastructures sociales (qu’il s’agisse de la famille, du système éducatif, des systèmes sociaux ou de la croissance économique) les aident à se projeter. Beaucoup considèrent même que ce qu’il reste de ces infrastructures pourrait disparaître pour des raisons écologiques, économiques, technologiques — et de plus en plus, géopolitiques, puisque le retour de la guerre se fait sentir dans les projections futures. Face à cela, il faut bien construire son propre système de sens, son propre itinéraire et il vaut mieux ne pas le faire seul. C’est en cela que nous pensons qu’une forme d’activisme (au sens le plus large d’engagement autour d’enjeux collectifs) pourrait être inséparable des autres aspects de la vie : se préparer ensemble à répondre aux catastrophes, créer et gérer des communs, organiser la réponse à des besoins que les services publics (voire privés) ne satisferont plus partout, etc. Ces activités deviendront de moins en moins facultatives. Elles ont une forte valeur sociale. Elles ont besoin de connaissances, de savoir-faire, et elles en produisent à leur tour. Il serait temps de les valoriser.

Cela s’étend jusqu’à l’action publique. Puisque, visiblement, nous ne savons pas bien décider au nom des générations futures, intégrons les « générations futures présentes », les jeunes, à la décision et à l’action. Les nombreuses expériences de participation des jeunes aux processus de décision publique — des conseils municipaux aux « conférences des jeunes » qui font partie du processus préparatoire des conférences des parties (COP) — sont à la fois très riches en termes de compétences, et terriblement décevantes en termes de résultats. Il faut sans doute s’y prendre autrement. Plutôt qu’amener les jeunes dans les institutions, les institutions pourraient aller à leur rencontre : partager des responsabilités, coconcevoir, ouvrir des espaces et faire confiance aux jeunes pour les habiter, etc.

On décrit parfois les jeunes comme paralysés par l’ampleur des problèmes de leur époque. D’une part, j’ai du mal à voir en quoi leurs aînés sont différents, même s’ils savent mieux habiller leur inaction. D’autre part, WTFutures nous donne à voir tout le contraire d’un renoncement : plutôt une volonté, certes fragile, de reconstruire des marges d’action, ensemble, à des échelles et sur des sujets qui semblent à portée. Comme de très nombreux travaux sur l’engagement l’ont déjà dit, cela peut aller depuis des mobilisations intenses à l’échelle mondiale, mais souvent sur un sujet précis (les baleines, le plastique…) ou à une occasion précise (une COP), jusqu’à des engagements locaux parfois très pratiques (prendre en charge la propreté des rives d’un fleuve sacré).

Comment les jeunes générations peuvent-elles se projeter dans le monde tel qu’il se profile ?

D.K. : Première réponse, qui ressort puissamment de plusieurs projets : il faut accueillir les émotions. Il est normal de ressentir de l’angoisse devant l’actualité comme devant la progression du dérèglement climatique ! Ce n’est pas non plus un problème de riches, comme le montre par exemple The Eco-anxiety Africa Project (TEAP) né au Nigeria. Parler de ses émotions, réaliser que l’on n’est pas seul à les ressentir, permet de vivre avec. De nombreuses études montrent que les émotions, même négatives, ne s’opposent ni à la projection ni à l’action. Accessoirement, reconnaître l’importance des émotions est aussi important pour comprendre le backlash et y répondre autrement qu’en assénant des vérités scientifiques.

Seconde réponse : dans les projets étudiés, nous ne rencontrons presque jamais de difficulté radicale à se projeter, à imaginer des futurs. Il y a bien sûr un effet de construction, puisque les projets se donnaient précisément pour but d’ouvrir des espaces pour le faire. Mais ils auraient pu avoir du mal à recruter des participants, ou bien à obtenir des jeunes participants autre chose que des platitudes. Ça n’a pas été le cas : il existe une soif de participation à l’imagination (et la construction) de futurs. Pas forcément de futurs idéaux, tout simplement des futurs dont on est acteur, construits avec ce que l’on a sous la main.

Il ne faut pas grand-chose pour mettre les jeunes en situation d’imaginer ensemble des futurs, d’en débattre collectivement et d’en tirer quelques ressources pour le présent. Nous travaillons aujourd’hui sur ce « pas grand-chose », que nous relions à l’idée de littératie des futurs : comment faire pour qu’elle devienne accessible au plus grand nombre, en commençant par les jeunes ?

Propos recueillis par Cécile Désaunay