À chaque nouvelle parution des résultats de l’enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les commentateurs s’alarment de la baisse de niveau des élèves français. La dernière édition ne fait pas exception : reposant sur les évaluations réalisées en 2022 dans tous les pays de l’OCDE, elle indique que la France affiche les résultats les plus faibles jamais observés depuis plus de 20 ans en mathématiques et compréhension de l’écrit en particulier. Pour préciser ces chiffres, comprendre les raisons du décrochage français et examiner les issues possibles, Cécile Désaunay a interviewé Éric Charbonnier, spécialiste des questions éducatives à l’OCDE.
La direction du Trésor a récemment publié une note, sur la base des résultats de la dernière enquête PISA de l’OCDE, qui confirme la baisse des performances en français et en mathématiques des élèves français. Pouvez-vous nous détailler ces résultats ?
É.C. : Les résultats de la dernière enquête PISA constituent un signal d’alarme pour le système éducatif français. Entre 2018 et 2022, le pays perd 21 points en mathématiques — l’équivalent d’une année de scolarité — un recul plus marqué que la moyenne de l’OCDE (moins 15 points). La baisse est également notable en compréhension de l’écrit (moins 19 points, contre moins 10 points dans l’OCDE), tandis que les performances en sciences restent stables. Les résultats de l’édition 2022 sont les plus faibles jamais observés en France (mais aussi dans de nombreux pays) depuis 2000 et soulignent l’ampleur des défis à relever.
Évolution du score moyen en culture mathématique en France sur la période 2003-2022 selon l’enquête PISA
Lecture : le score moyen en culture mathématique des élèves est de 474 points en France dans l’enquête PISA 2022 contre 480 points en moyenne OCDE.
N.B. : la moyenne OCDE porte sur les 23 pays pour lesquels les données sont disponibles tous les ans sur la période.
Source : Barde Vincent et Leclair Blaise, « La performance du système éducatif en France : quels enjeux économiques ? », Trésor-Éco, n° 377, décembre 2025.
Au-delà des moyennes, l’enquête PISA montre un affaiblissement du socle de compétences comme de l’excellence. En mathématiques, 29 % des élèves sont en difficulté (niveau 2 ou inférieur au PISA), un taux proche de la moyenne internationale (31 %), mais élevé pour un pays qui vise l’acquisition de fondamentaux solides pour tous. Parallèlement, la proportion d’élèves très performants continue de diminuer (niveaux 5 ou 6). La France passe pour la première fois sous la moyenne de l’OCDE, avec seulement 7,4 % d’élèves très performants, contre 8,7 % pour la moyenne. Le pays s’éloigne ainsi des standards internationaux en matière d’excellence.
L’enquête confirme aussi la persistance d’écarts entre filles et garçons. En mathématiques, les garçons conservent un avantage de 10 points, comparable à celui observé dans l’OCDE. En compréhension de l’écrit, les filles ont 20 points d’avance (contre 24 points dans l’OCDE). Ces disparités, combinées à la sous-représentation des filles dans les filières scientifiques au lycée et dans les études supérieures, interrogent la capacité du système à préparer les jeunes aux métiers d’avenir, dans un contexte de déficit de diplômés scientifiques et technologiques.
Cette triple dynamique — baisse du niveau, recul de l’excellence et écarts de genre persistants — met en lumière une fragilisation profonde des acquis éducatifs, rompant avec la stabilité observée en mathématiques entre 2003 et 2018, et poursuivant la dégradation amorcée depuis 2012 en compréhension de l’écrit.
Comment s’expliquent ces résultats selon vous ?
É.C. : Si la crise de la Covid a incontestablement pesé sur les apprentissages entre 2018 et 2022, elle ne suffit pas à expliquer le recul historique de la France dans PISA 2022. Plusieurs pays comparables — Autriche, Corée du Sud, Estonie, Irlande, Japon et Suisse, par exemple — ont su amortir le choc, preuve qu’un maintien des acquis était possible. En France, des fragilités anciennes s’ajoutent à des tensions récentes, affaiblissant la capacité du système éducatif à garantir la réussite de tous.
• Si l’on entre dans les détails, le premier facteur explicatif tient aux fractures sociales persistantes, qui pèsent lourdement sur les résultats. Le statut socio-économique explique en France 21 % de la variation des performances en mathématiques (contre 15 % dans l’OCDE) et 17 % en compréhension de l’écrit (contre 13 %). Malgré une stabilisation récente, la France reste l’un des pays où l’origine sociale influe le plus sur la réussite ; cela signifie qu’un élève issu d’un milieu défavorisé y a moins de chances de réussir qu’ailleurs. C’est particulièrement dommageable pour un pays qui revendique l’égalité comme principe républicain fondamental.
• Le deuxième facteur est la dégradation rapide de la situation du personnel enseignant et du climat scolaire. En 2022, 67 % des élèves fréquentent des établissements déclarant, selon leur direction, manquer d’enseignants qualifiés (contre 17 % en 2018), la hausse la plus forte de l’OCDE. Cette pénurie perturbe l’organisation des cours et fragilise le suivi des élèves. Le climat scolaire s’est également dégradé entre 2018 et 2022. Ainsi, 29 % des élèves disent ne pas pouvoir travailler correctement en mathématiques en 2022 (contre 23 % dans l’OCDE) et un sur deux évoque du bruit ou du désordre au début de chaque cours (contre 30 % en moyenne). La distraction numérique accentue ces difficultés. Environ 30 % des élèves en France se disent distraits par leur propre usage d’appareils numériques en classe, et 27 % par celui de leurs camarades.
• Troisième facteur tout aussi important, les pratiques pédagogiques des enseignants ne permettent que trop rarement de répondre de manière suffisamment personnalisée aux besoins des élèves. Seuls 52 % d’entre eux estiment que leurs professeurs s’intéressent à leurs progrès (contre 63 % dans l’OCDE), et 62 % déclarent recevoir une aide lorsqu’ils en ont besoin (contre 70 %), signe d’une relation pédagogique fragilisée et à améliorer.
• Enfin, plus inquiétant encore, PISA révèle une érosion du lien entre l’École et les familles entre 2018 et 2022. La proportion d’établissements où au moins la moitié des parents ont discuté des progrès de leur enfant passe de 36 % à 24 % lorsque l’initiative vient des parents, et de 62 % à 43 % lorsqu’elle émane des enseignants. Ce recul, qui touche toutes les catégories sociales, fragilise aussi bien les élèves les plus vulnérables que ceux des milieux favorisés.
Ces facteurs expliquent la situation française, même si d’autres pays européens — Allemagne, Pays-Bas, Suède, Finlande — connaissent eux aussi de grandes difficultés et ont été épinglés au moment de la sortie de PISA 2022.
Quelles sont les perspectives envisageables ? Cette baisse pourrait-elle être inversée ? Si oui, à quelles conditions ?
É.C. : Il est essentiel de ne pas céder au fatalisme ; rien n’est irrémédiable. Plusieurs pays — comme le Portugal, l’Irlande ou la Pologne — ont réussi à redresser, par le passé, des trajectoires scolaires très dégradées en moins de 10 ans. Leur expérience montre qu’un pays peut durablement relever son niveau s’il agit avec cohérence, constance et détermination.
• Un premier levier d’amélioration tient moins aux réformes qu’à leur mise en œuvre et leur évaluation. Depuis 20 ans, les réformes se sont multipliées en France, souvent sans laisser le temps de l’appropriation, et parfois même en changeant de cap au fil du temps. Il devient indispensable de restaurer la confiance entre l’administration centrale et le terrain. Il conviendrait ainsi de stabiliser les orientations, d’instaurer des pauses après chaque grande loi, et de conditionner toute nouvelle mesure à une évaluation indépendante et rigoureuse. Sortir de la spirale des réformes successives redonnerait lisibilité, adhésion et temps d’appropriation aux équipes éducatives.
• Parallèlement, il faut redéfinir les contours du métier d’enseignant. La qualité du système dépend de celle de ses personnels, et la France a insuffisamment investi dans leur accompagnement, leur formation et leurs perspectives d’évolution de carrière et de mobilité. Aujourd’hui, selon l’enquête internationale de l’OCDE sur l’enseignement et l’apprentissage, TALIS 2024, seuls 4 % des enseignants au collège se sentent valorisés à leur juste valeur par la société ; il est donc clair qu’il faut agir. Au-delà de la question salariale — notamment pour revaloriser ceux qui sont en milieu de carrière —, il faut repenser la formation initiale, encore trop théorique, et offrir une formation continue de qualité, ciblée sur les besoins réels des enseignants (numérique et intelligence artificielle [IA], gestion de classe, intervention en milieu multiculturel ou pédagogies différenciées, par exemple). Or, en 2024, seuls 9 % des enseignants déclarent avoir été formés à l’IA au cours des 12 derniers mois précédant l’enquête, 8 % à l’enseignement en milieu multiculturel et 25 % à la gestion de classe. Sur ces trois dimensions, la France est dernière parmi 55 pays. Cet écart doit impérativement être comblé. Sur ce chantier, des avancées sont toutefois à souligner, notamment avec la réforme en cours de la formation initiale des enseignants. Le concours sera positionné en licence, suivi de deux années professionnalisantes conduisant au master. Cette évolution va dans le sens d’une meilleure préparation au métier, orientation globalement soutenue par la recherche, à condition que la licence demeure exigeante et pleinement alignée sur les compétences académiques et pédagogiques attendues des futurs enseignants.
• Un troisième levier consiste à réduire les inégalités sociales et territoriales, parmi les plus fortes au sein de l’OCDE. Cela implique de renforcer l’éducation prioritaire, de soutenir les zones rurales et de développer des dispositifs d’accompagnement. Comme les inégalités se construisent très tôt, il faut continuer à investir massivement dans les premiers niveaux d’éducation, en poursuivant la priorité au primaire et en renforçant l’apprentissage des fondamentaux, y compris les compétences socio-émotionnelles. Les efforts débutés en 2012 finiront par porter leurs fruits. On peut d’ailleurs déjà entrevoir de légères améliorations dans les résultats des évaluations nationales à l’entrée au collège.
• Enfin, la France doit développer une véritable culture de l’établissement et de l’évaluation. Il faut utiliser davantage les évaluations nationales comme outils de pilotage, s’appuyer sur la recherche et permettre aux établissements de définir des stratégies collectives. Cela suppose aussi de renforcer le rôle du chef d’établissement et le travail collaboratif. L’exemple de l’Irlande montre combien ce levier est déterminant pour la réussite éducative.
La trajectoire peut être redressée, à condition d’engager une action d’ampleur, cohérente et continue, mobilisant l’ensemble de ces leviers.
Propos recueillis par Cécile Désaunay








