La situation politique particulièrement chaotique que connaît la France depuis 2024 — à la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président Macron — semble avoir entre autres conséquences celle de discréditer les partis classiques et, inversement, de favoriser la montée des extrêmes. Dans ce domaine, à lire les enquêtes d’opinion publique des derniers mois, c’est l’extrême droite (incarnée principalement par le Rassemblement national) qui tire son épingle du jeu, en tête des intentions de vote à la prochaine élection présidentielle prévue en 2027. Cette situation de montée en puissance d’une extrême droite semblant jouer le jeu républicain n’est pas propre à la France puisque d’autres pays, en Europe (Italie, Hongrie) comme en Amérique (États-Unis, Argentine), sont d’ores et déjà dirigés par des partis d’extrême droite. Presque un siècle après la vague fasciste qui a bousculé l’Europe au XXe siècle, faut-il s’inquiéter du regain que connaissent les partis d’extrême droite à l’échelle mondiale ? C’est pour éclairer cette question que Futuribles a interrogé Gilles Ivaldi, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (CEVIPOF).
Vous avez choisi d’utiliser ici les termes d’« extrême droite » plutôt que « populisme », par exemple. Pouvez-vous préciser pourquoi ?
G.I. : Il y a effectivement une question de terminologie. Le populisme renvoie à une pluralité d’acteurs politiques qui peuvent être situés à droite mais aussi à gauche de l’échiquier politique. Le phénomène auquel nous sommes principalement confrontés aujourd’hui est d’abord celui de partis qui évoluent dans un autre espace idéologique, celui de l’extrême droite. Si beaucoup d’entre eux, à l’image du Rassemblement national (RN) en France, sont populistes, ils se définissent avant tout par leur nationalisme xénophobe, et leur conception autoritaire du pouvoir et de la société.
Cette classe de partis constitue la plus grande menace pour les démocraties libérales car le cœur même de leur idéologie fragilise les principaux piliers constitutionnels des régimes démocratiques. Renvoyer ces formations à leur identité d’extrême droite permet une vision plus juste du caractère illibéral de la plupart de ces acteurs, qu’ils soient au pouvoir comme Viktor Orbán en Hongrie ou Donald Trump aux États-Unis, ou qu’ils aspirent à y parvenir, comme le RN en France.
Quelle cartographie ce progrès de l’extrême droite dessine-t-il ? Tous les continents sont-ils concernés ?
G.I. : Oui, l’essor de l’extrême droite est assurément un phénomène mondial. En Europe, l’extrême droite est présente dans la quasi-totalité des États membres de l’Union européenne : le RN en France, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), Vox en Espagne, Giorgia Meloni en Italie, les Démocrates suédois, le FPÖ (Parti de la liberté) autrichien, l’AUR (Alliance pour l’unité des Roumains), Viktor Orbán en Hongrie, ou le mouvement Réveil en Bulgarie, pour ne citer ici que quelques exemples. On pourrait ajouter Reform, le parti de Nigel Farage, qui rencontre un succès croissant au Royaume-Uni. Les élections européennes de juin 2024 ont témoigné du succès de ces formations sur l’ensemble du continent. Tous groupes confondus, ces partis totalisent autour d’un quart des 720 sièges au Parlement européen.
De l’autre côté de l’Atlantique, on assiste à la recomposition du conservatisme américain autour du mouvement MAGA (Make America Great Again) et des franges les plus radicales de l’extrême droite, y compris la mouvance néonazie avec un personnage sulfureux comme Nick Fuentes, par exemple.
On retrouve ces mêmes traits de l’extrême droite chez Javier Milei en Argentine, José Antonio Kast au Chili et, il n’y a pas si longtemps, dans la présidence Bolsonaro au Brésil ou celle de Rodrigo Duterte aux Philippines. Et on pourrait citer encore le nationalisme hindou de Narendra Modi en Inde, la dérive autoritaire de Recep T. Erdoğan en Turquie, le glissement extrémiste du PPP (Le pouvoir au peuple) en Corée du Sud ou l’émergence récente du parti Sanseitō au Japon.
Ces différentes mouvances présentent-elles des traits communs ?
G.I. : Oui : tous se définissent par leur opposition à l’immigration ou aux minorités ethniques, à l’image du nationalisme antimusulman de Narendra Modi en Inde ou de la rhétorique anti-islam d’un parti comme l’AfD en Allemagne. Ils partagent une même conception autoritaire de l’État fort et d’une société d’ordre, ancrée, pour beaucoup d’entre eux, dans le conservatisme social et le rejet croissant des valeurs d’émancipation et d’égalité, qu’il s’agisse des groupes LGBTQ (lesbiennes, gays, bi-, transsexuels, queer) ou des femmes.
Il faut insister également ici sur le populisme de ces mouvements, qui leur permet d’exploiter toutes les formes de ressentiment, en stigmatisant systématiquement l’échec des « élites », jusqu’à flirter avec le complotisme comme on l’a observé pendant la pandémie de Covid.
Dernier élément, beaucoup de ces partis se distinguent aussi par leur opposition à la mondialisation, leur protectionnisme et leur revendication de souveraineté nationale face aux grandes institutions supranationales, que ce soit l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou l’Union européenne. Rappelons-nous le slogan des artisans du Brexit, « reprendre le contrôle », ou l’opposition entre « mondialistes » et « patriotes » chère à Marine Le Pen, Donald Trump ou Viktor Orbán.
Cette dimension place ces mouvements en position de force pour mobiliser les inquiétudes et les griefs des toutes celles et ceux qui se considèrent aujourd’hui comme les laissés-pour-compte de l’internationalisation et de l’ouverture mondiale. Beaucoup d’études, notamment chez les économistes, montrent un lien direct entre la poussée de ces partis, et les effets économiques et sociaux de la mondialisation.
Pourquoi l’extrême droite progresse-t-elle tant dans le monde ?
G.I. : Les facteurs du succès de l’extrême droite sont multiples et leur impact varie en fonction des contextes nationaux. Ce sont à la fois des déterminants structurels de long terme — on pense à l’immigration, aux transformations sociétales, à la mondialisation ou au changement climatique — mais aussi des facteurs plus conjoncturels associés aux crises.
D’une manière générale, l’accélération de l’essor des mouvements d’extrême droite depuis une quinzaine d’années s’inscrit dans ce que certains auteurs ont nommé la « polycrise », c’est-à-dire la succession quasi ininterrompue de crises, depuis la Grande Récession de 2008 jusqu’à la guerre en Ukraine, en passant par la crise migratoire de 2015 ou la pandémie de Covid.
Chacune de ces crises a offert aux formations d’extrême droite l’opportunité d’exploiter les peurs et les colères de segments entiers de l’électorat, confrontés aux multiples répercussions de la crise. Plus encore, ces effets se sont cumulés dans le temps pour produire des couches sédimentées de ressentiment, qui nourrissent le vote pour ces partis et détournent parallèlement les électrices et les électeurs des grands partis de gouvernement.
Toute l’habileté de l’extrême droite — et du populisme en général — est de parvenir à mettre en scène les crises pour stigmatiser toutes les forces extérieures qui en seraient responsables — immigrés et Union européenne en tête — et discréditer des élites supposément coupées d’un peuple idéalisé, dont ces partis prétendent par ailleurs se faire les porte-voix.
Quels sont les ressorts qui conduisent les opinions des pays concernés à souscrire aux idées de ces mouvements ?
G.I. : Le vote d’extrême droite répond à un faisceau d’insécurités économiques et culturelles, qu’il s’agisse de l’emploi, du niveau de vie ou du sentiment de déclassement, ou bien de craintes liées à la diversité culturelle, à l’immigration ou à la place de l’islam dans les sociétés contemporaines. S’ajoutent, en filigrane, les inquiétudes relatives à la délinquance ou au terrorisme que ces partis associent immanquablement à l’enjeu migratoire.
Partout, la question de l’immigration demeure centrale dans le vote d’extrême droite, et elle résonne d’autant plus lorsqu’elle se pose pour des individus confrontés à un sentiment de déclin économique et social. En ce sens, les facteurs économiques et culturels interagissent et combinent leurs effets sur la propension des électrices et des électeurs à se tourner vers des partis tels que le RN en France, l’AfD allemande, ou vers le vote Trump aux États-Unis. On sait par ailleurs que l’insécurité économique tend à accentuer les attitudes anti-immigrés ou anti-élites, c’est-à-dire précisément deux des principaux ressorts de l’extrême droite.
La dimension culturelle du vote d’extrême droite touche aussi la question des valeurs. Des mouvements comme les Frères d’Italie, Chega au Portugal ou le Fidesz en Hongrie recrutent auprès de celles et ceux qui s’inquiètent des changements sociétaux. On voit l’importance de l’agenda anti-LGBTQ chez Viktor Orbán, Vox ou J.D. Vance aux États-Unis. Le backlash (retour de bâton) antiféministe, en particulier, est devenu un puissant moteur du vote d’extrême droite dans de nombreux pays.
Comme d’ailleurs la question climatique. L’extrême droite dans son ensemble s’est lancée dans une croisade contre le Pacte vert européen et mobilise auprès de classes moyennes et populaires affectées par le coût économique de la transition écologique. Dans nos enquêtes, l’opposition aux politiques climatiques s’affirme comme un facteur de plus en plus significatif du vote d’extrême droite.
Parmi les régimes autoritaires populistes en place, y en a-t-il qui réussissent dans l’exercice du pouvoir, qui donnent satisfaction (sans manipulation des urnes) ? On pense par exemple au cas de Javier Milei sorti victorieux des élections de mi-mandat ou à la popularité de Giorgia Meloni après trois ans au pouvoir ?
G.I. : La question du succès de l’extrême droite au pouvoir est complexe. L’expérience de plusieurs décennies montre que les gouvernements de coalition avec l’extrême droite sont généralement plus instables, comme on l’a vu encore récemment aux Pays-Bas ou comme cela a été le cas il y a quelques années en Autriche. En revanche, lorsqu’ils gouvernent seuls, ces partis ont souvent une plus grande longévité. Beaucoup de ces leaders, tels Viktor Orbán en Hongrie, Robert Fico en Slovaquie, Narendra Modi en Inde ou Recep T. Erdoğan en Turquie, se maintiennent au pouvoir en instrumentalisant le pouvoir d’État, qu’il s’agisse de manipuler les élections, d’affaiblir les oppositions ou de s’acheter des loyautés électorales par de vastes systèmes clientélistes.
La victoire du parti de Javier Milei aux législatives en Argentine est, elle, plus conjoncturelle, liée au rebond de l’économie et à la baisse de l’inflation. La popularité du président argentin a été portée aussi par les promesses d’aide financière de Donald Trump pendant la campagne. Une majorité (54 %) d’Argentins reste hostile à Javier Milei et il faudra sans doute attendre encore quelques mois pour mesurer pleinement les effets électoraux des politiques d’austérité conduites depuis deux ans.
Quant à Giorgia Meloni, elle fait incontestablement preuve d’une grande habileté politique, tant au plan national qu’au niveau européen. Mais la cheffe de gouvernement italien n’a pas pour l’instant engagé les réformes structurelles nécessaires et forcément impopulaires, pour se concentrer sur des enjeux comme l’immigration ou la sécurité. Et sa popularité est très largement soutenue par les quelque 190 milliards d’euros reçus par l’Italie de l’Union européenne dans le cadre du plan de relance, dont les experts soulignent qu’ils ont permis au pays d’éviter de plonger en récession.
Dans ce contexte, combien de temps peut-on imaginer qu’ils restent en place ?
G.I. : Tout dépendra de leurs performances économiques et de leur capacité à résister à l’usure du pouvoir. Comme tous les autres acteurs politiques, ces partis connaissent des fortunes électorales variables selon les cycles politiques — on l’a vu en 2020 avec l’échec de Donald Trump ou, plus récemment en 2023, en Pologne, avec la défaite du PiS (parti Droit et justice).
Il ne faut pas exagérer la signification de leurs victoires ou de leurs échecs. Ces mouvements sont aujourd’hui des acteurs bien installés politiquement, indépendamment de leurs performances électorales, et ils représentent des courants d’opinion durablement ancrés dans le paysage démocratique.
Les régimes concernés profitent-ils de leur présence à la tête de l’État pour noyauter les institutions (a-t-on un peu de recul en la matière à la lumière de l’expérience autrichienne ou turque, par exemple) ?
G.I. : Oui, c’est une des grandes leçons des expériences de dirigeants d’extrême droite au pouvoir. Dans tous les cas, on observe des attaques systématiques à l’encontre des garde-fous institutionnels et des contre-pouvoirs — juges, médias, organisations non gouvernementales, parlements, cours constitutionnelles — qui visent à accroître le pouvoir de l’exécutif. Ces leaders autoritaires n’hésitent pas à instrumentaliser le pouvoir d’État et l’administration publique pour affaiblir les oppositions.
La Hongrie constitue un cas d’école de cette dérive illibérale, mais on observe des tendances similaires dans tous les pays dirigés par l’extrême droite — Inde, Argentine, Serbie, Turquie ou Pologne et Brésil jusqu’à très récemment. Le cas américain est lui aussi particulièrement préoccupant : depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a multiplié les attaques contre les principaux piliers de la démocratie libérale aux États-Unis : vindicte judiciaire contre ses opposants, purges massives au cœur de l’administration et de l’armée, menaces à l’encontre des médias et des universités, ou déploiement des forces armées sur le territoire américain. Quant à Giorgia Meloni, sa stratégie de normalisation ne doit pas masquer les attaques portées aux piliers institutionnels en Italie — preuve en est sa tentative actuelle de mise sous tutelle du pouvoir judiciaire.
Faut-il donc s’inquiéter de cette poussée mondiale de l’extrême droite ?
G.I. : L’ampleur de la vague extrémiste actuelle pose effectivement la question d’un possible point de bascule vers un ordre mondial autoritaire. Le rapport 2025 de l’institut V-Dem sur l’état de la démocratie dans le monde s’inquiète à cet égard d’une accélération du recul démocratique et de l’autocratisation à l’œuvre dans de nombreux pays, depuis une quinzaine d’années.
Le développement actuel des forces d’extrême droite s’intègre en outre dans un environnement géopolitique dominé par l’administration Trump aux États-Unis et la Russie de Vladimir Poutine, et les réseaux d’influence que ces deux puissances tentent aujourd’hui de mettre en place.
L’écosystème d’extrême droite est lui aussi en pleine mutation. On y trouve des milliardaires ultraconservateurs — Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin en France ; Elon Musk et Peter Thiel aux États-Unis —, des influenceurs des réseaux sociaux tel Tommy Robinson au Royaume-Uni, des think-tanks comme le Danube Institute hongrois ou la Heritage Foundation américaine, ou des médias conservateurs comme CNews en France.
Ces réseaux informels jouent un rôle majeur en termes de mobilisation et de propagation des idées d’extrême droite, au point de jonction entre les droites conservatrices et radicales. La fusion des droites est d’ores et déjà en marche au sein du Parlement européen entre conservateurs du PPE (Parti populaire européen) et partis extrémistes, sur des questions aussi sensibles que l’immigration ou le climat. Et on mesure aujourd’hui la fragilité de ce qu’il reste du cordon sanitaire dans des pays comme la France ou l’Allemagne.
À plus long terme, il faut garder à l’esprit que les enjeux qui portent le succès de ces partis sont structurels, interreliés et qu’ils ne sont pas amenés à disparaître : mondialisation, immigration ou changement climatique vont constituer des défis politiques majeurs dans les années à venir. Il faut y ajouter les nouveaux défis de l’intelligence artificielle, comme outil de désinformation et de propagande — Donald Trump et Viktor Orbán l’ont déjà bien compris — et, au-delà, comme facteur potentiellement aggravant des fractures sociales et économiques qui nourrissent le vote d’extrême droite.
Peut-on quand même distinguer quelques signes d’optimisme ?
G.I. : Sans aucun doute. Les échecs électoraux du PiS en Pologne ou de Geert Wilders aux Pays-Bas, en octobre 2025, montrent que le succès de ces partis n’a rien d’irréversible. En Hongrie, Viktor Orbán pourrait perdre les prochaines législatives, prévues en avril 2026, après un règne ininterrompu de 15 ans.
Les déconvenues récentes de Donald Trump face à la justice américaine, l’arrestation de Rodrigo Duterte aux Philippines ou la condamnation historique de Jair Bolsonaro au Brésil témoignent aussi de la résilience des institutions démocratiques face aux coups de boutoir de l’extrême droite.
À cet égard, les élections à venir en France, en Espagne, en Hongrie, en Pologne ou aux États-Unis, s’annoncent comme des échéances capitales. S’il demeure encore de multiples inconnues, l’issue de ces scrutins nous dira s’il faut craindre une nouvelle bascule autoritaire de régimes démocratiques profondément fragilisés par les crises successives depuis une quinzaine d’années.











