Philippe Chalmin est professeur émérite d’économie à l’université Paris Dauphine-PSL. Depuis sa fondation en 1986, il préside CyclOpe, institut de recherche qui publie chaque année un rapport complet sur les marchés mondiaux des matières premières. Terres rares, lithium et autres petits métaux ont beau rester stratégiques à ses yeux pour la transition énergétique, et même critiques pour les pays occidentaux tant la Chine en domine le raffinage, il invite également, dans cet entretien, à déplacer la focale vers deux métaux historiques : le cuivre et l’étain.
Métaux « critiques », « stratégiques », « rares »… : que faut-il entendre par ces termes ?
P.C. : Évacuons tout d’abord le mot « rare ». Il ne s’applique qu’à une petite famille de 17 métaux que l’on regroupe sous l’appellation « terres rares ». Le nom est d’ailleurs trompeur car les minerais ne sont pas particulièrement présents en quantité limitée. On y retrouve par exemple le dysprosium ou le samarium, mais, et on s’y trompe parfois, ni le lithium ni le cobalt. Terres rares, lithium et cobalt sont tous, en revanche, des métaux « stratégiques » car indispensables à la transition écologique, mais aussi à la diffusion du numérique dans l’économie, et aux industries de la défense pour d’autres. Par « critiques », aux États-Unis ou en Europe, on désignera surtout ceux dont la production est quasi exclusivement localisée en Chine.
Par production, il faut comprendre raffinage, et non extraction minière, une distinction sur laquelle vous insistez dans vos travaux…[1]
P.C. : Exactement, un minerai peut ne pas être critique quand le métal qui en est issu l’est. Le degré de criticité se trouve surtout au stade de la métallurgie. Les marchés de ce qu’on appelle les « petits métaux » sont longtemps restés à échelle restreinte, voire confidentielle. Leur dimension stratégique n’était pas évidente pendant plusieurs décennies et on soulignait surtout le caractère polluant des usines d’extraction. Elles ont alors migré à partir des années 1990 vers la Chine. Celle-ci a mené une véritable stratégie pour saisir des opportunités en la matière. Comme le montrent les travaux du journaliste Guillaume Pitron, le cas des terres rares est assez saisissant. Dans les années 1980, les deux tiers de la production mondiale étaient assurés par une entreprise française, Rhône-Poulenc (devenu ensuite Rhodia), dont l’usine principale se trouve du côté de La Rochelle. Elle a récemment fait l’objet d’un investissement de la part du belge Solvay. Reste qu’aujourd’hui, la Chine concentre plus de 90 % de la métallurgie des terres rares.
Mine et métallurgie, c’est une confusion fréquente, que Donald Trump, notamment, fait aussi parfois ?
P.C. : Les États-Unis exportaient vers la Chine leurs minerais de terres rares depuis le site gigantesque de Mountain Pass en Californie où ils sont extraits. Donald Trump a beau s’intéresser à l’Ukraine ou au Groenland pour le sous-sol, ce n’est pas à ce stade que se situe le goulot d’étranglement. Autres exemples, ni sur le lithium ni sur le cobalt, les Occidentaux n’ont de problèmes miniers. Le monde est même en surcapacité au point que les prix se sont effondrés. Tout se joue au niveau de la métallurgie. La Chine est même allée plus loin en conquérant l’aval de la chaîne de valeur pour produire aimants permanents ou batteries qui sont très demandeurs en terres rares. Cela vaut aussi pour de nombreux petits métaux, lithium, cobalt, manganèse, germanium, gallium ou graphite…
Et ce ne sont pourtant pas ces petits métaux qui vous paraissent les plus préoccupants à moyen terme ?
P.C. : Il ne faut pas raisonner en univers technologique constant. Les technologies évoluent, les besoins également : aujourd’hui, graphite et lithium sont incontournables pour les batteries, mais on se rend compte que des substitutions sont possibles. Tous ces petits métaux sont plus ou moins interchangeables entre eux, comme le nickel et le cobalt par exemple. Les solutions sont parfois plus coûteuses, mais elles existent. Rien ne garantit par ailleurs qu’il y aura besoin de lithium pour les batteries dans 20 ans. Les nouvelles générations de batteries se tournent vers le fer ou le manganèse, petite filière dont le groupe français Eramet est un acteur majeur, mais également vers une alternative sodium-ion. Aux dires de certains experts, cette dernière annoncerait la fin de l’hégémonie du lithium. J’ai donc pour ma part tendance à déplacer un peu la focale vers les grands métaux, deux en particulier.
En quoi le tableau est-il différent de ce côté-ci ?
P.C. : Six métaux non ferreux sont cotés au London Metal Exchange (LME) : le cuivre, l’étain, le nickel, le plomb, le zinc et l’aluminium. Laissons le plomb et le zinc qui ne sont pas considérés comme stratégiques. L’aluminium, lui, ne génère pas d’inquiétude. Il est même en surproduction. Idem pour le nickel, qui sert à fabriquer l’inox. Les deux autres, cuivre et étain combinent une dépendance à la Chine avec, à la différence des petits métaux, des incertitudes minières.
Le marché du cuivre a l’air pourtant de bien se porter, du moins cela semblait être le cas jusqu’au Liberation Day de Donald Trump ?
P.C. : Selon moi, le grand métal stratégique du XXIe siècle, c’est le cuivre. Il reste incontournable dans la transition énergétique pour transporter et stocker l’électricité ; il n’y a pas d’alternative. L’offre de ce métal est aujourd’hui encore excédentaire, mais pour peu de temps a priori. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que la demande ne sera couverte qu’à 70 % en 2030 avec les capacités de production actuelle, alors qu’elle devrait augmenter de 50 % d’ici 2050. L’offre en effet ne devrait pas suivre. Il y a des ressources, mais contrairement aux petits métaux qui ont fait l’objet d’investissements, un problème minier apparaît [2] : aucun grand projet n’est en cours. Le seul, peut-être, mené par Rio Tinto doit faire l’objet d’une décision de la Cour suprême aux États-Unis car il se trouve sur les terres sacrées d’une tribu apache.
Or, le développement de complexes miniers est long : souvent une quinzaine d’années s’écoule entre le lancement d’un projet d’envergure et le moment où le complexe tourne à plein régime. C’est également coûteux : pour produire 300 000 tonnes de cuivre, c’est un investissement d’une dizaine de milliards de dollars US. Ces projets demandent aussi une grande stabilité politique des pays producteurs, ce qui n’est souvent pas le cas en raison de la malédiction des matières premières. Les tenants de l’environnement s’y opposent en outre souvent. Il faut aussi des infrastructures pour acheminer le minerai vers les usines de raffinage, problématique à laquelle se confronte notamment la Zambie.
Et au niveau de la métallurgie, nous retrouvons des problématiques similaires aux petits métaux, la Chine assurant 44 % du raffinage mondial. Il y a même une surcapacité métallurgique. Les raffineurs sont d’ailleurs aujourd’hui prêts à travailler à perte en attendant l’inversion du marché car il serait trop cher de mettre les usines à l’arrêt pour les redémarrer plus tard. Compte tenu de son poids, la Chine peut saturer le marché et bloquer le développement de rivaux. Les droits de douane mis en place par Donald Trump a priori n’y changeront rien. La solution se trouve peut-être du côté du recyclage. Des entreprises qui en disposent abondamment, comme la RATP ou Orange, commencent à s’intéresser à cette ressource inutilisée d’ailleurs.
Et concernant l’étain ?
P.C. : L’étain, c’est un paradoxe. Il a été jusqu’ici stratégique deux fois : de l’Antiquité à la Renaissance pour fabriquer des armes ; puis à la fin du XIXe siècle pour fabriquer du fer blanc, le matériau des boîtes de conserve. Le premier contrat lors de la création du LME, c’est un contrat d’étain. Sur ce marché, si on cote à trois mois, durée assez singulière, c’est parce que c’était la durée pour qu’un navire amène en Angleterre de l’étain de Malaisie. Ce métal a perdu de sa superbe ensuite, mais il retrouve une jeunesse depuis une quinzaine d’années avec l’industrie des semi-conducteurs dans laquelle il est indispensable pour les soudures. La Chine en est le premier raffineur, sans toutefois disposer de minerai qui provient aujourd’hui en particulier du Myanmar, plus précisément de l’État sécessionniste du Wa, qui a cessé pendant près d’un an d’exporter, ou du Congo qui se trouve en pleine guerre civile. Là aussi donc, des problèmes miniers apparaissent.
Le Chili qui nationalise la production de lithium, l’Indonésie qui freine les exportations de nickel… : les problèmes miniers pourraient-ils aussi apparaître bientôt sur le marché des petits métaux par la constitution d’une sorte d’« OPEP » métallurgique » ?
P.C. : Je n’y crois pas vraiment. Beaucoup d’initiatives semblables à l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) ont été lancées dans les années 1970, comme le CIPEC (Conseil intergouvernemental des pays exportateurs de cuivre), qui avait son siège à Paris ; ses pays membres ont échoué à tenir le marché. L’IBA (International Bauxite Association) n’a pas connu davantage de succès. C’était un contexte marqué par le rapport Halte à la croissance ? [3], à partir duquel beaucoup pensaient que les pénuries allaient se multiplier et le pouvoir revenir aux pays producteurs. Rien de tout ceci n’a survécu. Cette année, c’est face à l’effondrement des prix du cobalt que la République démocratique du Congo a décidé un embargo sur les exportations puis la mise en place de quotas. Ce sont des actions défensives, l’inverse de ce qu’était l’OPEP à ses origines. Seule la Chine peut utiliser l’arme des matières premières mais de manière limitée. Dans les années 2000, en raison de tensions avec le Japon, Pékin avait mis en place des quotas à l’exportation de terres rares, rapidement levés car l’arme est à double tranchant : les industriels japonais et américains avaient alors investi dans la recherche afin de pouvoir s’en passer. Malheureusement, la leçon semble avoir été vite oubliée.
Propos recueillis par Timothée David.
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Voir également sur le sujet : Lamblin Véronique, « Quelle criticité pour quels métaux des transitions numérique et énergétique ? », Analyse prospective, n° 265, 17 février 2022, Futuribles International (NDLR). ↑
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C’est également ce que relève en conclusion un rapport publié par l’Institut français des relations internationales (IFRI) en juin 2025 : « les risques pour la transition énergétique ne sont pas liés à l’épuisement des réserves potentielles de cuivre, mais plutôt aux retards potentiels dans l’exploration et l’exploitation » (NDLR). ↑
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Meadows Donella et alii, The Limits to Growth, New York : Universe Books, 1972 (traduction française : Halte à la croissance ?, Paris : Fayard, 1972). ↑








