Les plans d’adaptation pour, par exemple, « préparer une France à + 2,7 °C en 2050, + 4 °C en 2100 » sont nécessaires, mais beaucoup de réponses au réchauffement du climat se joueront localement, avec des élus locaux qui seront en première ligne, car le réchauffement prend des formes variées selon la géographie. Surtout, il va rendre politiques des sujets qui jusqu’à présent étaient largement techniques, a fortiori lorsque les finances municipales sont sous tension et imposent des choix. Pour preuve : l’exemple du déneigement à Montréal, qui offre une rafraîchissante illustration des liens entre changement du climat, formes urbaines, modes de vie, et évolution de la ligne de partage public / privé dans la prise en charge des services urbains [1].
La capitale québécoise vient de connaître deux hivers historiques. Mi-février 2025, 74 centimètres de neige sont tombés en quatre jours, ce qui n’était pas arrivé depuis 1898. L’hiver précédent avait lui aussi été historique, pour la raison inverse : c’était le deuxième hiver le plus chaud au Québec depuis qu’on y mesure les températures (1871). Qu’il y ait beaucoup ou peu de neige, dans les deux cas, la question du déneigement est majeure. Car, paradoxalement, le moins de neige se traduit par des coûts de déneigement plus importants, puisque le réchauffement climatique conduit à davantage de cycles de gel-dégel : l’eau se dilate lorsqu’elle gèle, de sorte que le gel, le dégel et la recongélation de l’eau peuvent, au fil du temps, causer d’importants dommages aux routes, bloquer les canalisations et rendre les trottoirs beaucoup plus glissants et dangereux. Le déneigement des rues détermine le quotidien des habitants, pour se déplacer et aller d’un point à un autre ou, tout simplement, pouvoir sortir, ou pas, de chez eux.
Un déneigement coûteux qui devient un sujet politique
À Montréal, comme dans les autres villes québécoises, le déneigement relève de la municipalité. Le coût du déneigement y est très élevé et en forte augmentation. Le centre-ville est dense, il y a donc peu de place pour mettre la neige et il fait trop froid pour la laisser fondre, d’où le fait que la municipalité entreprend plusieurs fois par an des opérations complexes de déneigement, avec l’acheminement de la neige vers des décharges. Les coûts de déneigement ont fortement augmenté, parfois même doublé d’une année à l’autre (ils expliqueraient l’augmentation des taxes foncières de 4,9 % en 2024). Or, les finances locales des municipalités québécoises sont fragiles. Dans ce contexte, en particulier à Montréal, les économies sur le déneigement sont scrutées avec attention.
Surtout, d’autres mesures d’économie résultent des choix qui sont faits concernant le déneigement. Mais, déjà, faut-il déneiger ou encourager les habitants à rester chez eux, y compris en fermant les écoles ? Quoi qu’il en soit, la municipalité considère que les gens vont sortir, de toute façon, et veut éviter qu’ils se blessent. En effet, l’augmentation des cycles de gel-dégel augmente la probabilité que la neige devienne de la glace, bien moins adhérente.
Faut-il déneiger les chaussées ? Ou les pistes cyclables ? Ou les trottoirs ? De plus en plus, une concurrence se joue, du point de vue du déneigement, entre ces différentes parties de la rue. La neige rend plus visibles les priorités accordées aux voitures, cyclistes, piétons. Faut-il déneiger tous les trottoirs ou un trottoir sur deux ? Faut-il allonger le délai de déneigement ? Faut-il distinguer le déneigement des trottoirs des rues locales (pouvant prendre plusieurs jours) du déneigement des rues prioritaires (artères principales, zones scolaires et zones situées près des résidences pour personnes âgées), déneigées sous 24 heures ? Ainsi, alors que la neige était auparavant un sujet technique, elle devient maintenant un enjeu public ; il y a une « politisation » de la neige. Lorsqu’elle devient glace, que le coût du déneigement augmente et que les finances municipales sont sous pression, que signifie aujourd’hui « bien déneiger » ?
Le déneigement des trottoirs à Saint-Lambert
Source : site Internet de la ville de Saint-Lambert, page « Déneigement »
La neige, quel partage public-privé, collectif-individuel ?
La mise en politique du déneigement constitue un bon exemple des discussions à venir sur l’offre de services publics dans un contexte de fortes mutations des modes de vie et de contrainte financière publique. Quelle doit être la « proposition de valeur » d’une politique de déneigement ? À qui s’adresse-t-elle en priorité ? Comment se met-elle en œuvre ? Avec quels acteurs ? Avec quels coûts et quelles ressources ? Si on ne peut pas déneiger à la fois les trottoirs, les pistes cyclables et la chaussée, ou s’il ne faut peut-être pas déneiger tous les jours, c’est parce que cela coûte cher et que des arbitrages s’imposent.
Outre les priorisations évoquées ci-dessus, l’impact du déneigement sur les finances municipales conduit à réinterroger la ligne de partage entre le service public et ce qui relève de la prise en charge individuelle, par les habitants ou riverains. La progressive extension des compétences des municipalités québécoises témoigne d’une prise en charge collective d’actions auparavant individuelles. Au milieu du XIXe siècle, « chacun devait se débrouiller pour trouver de l’eau, pour gérer ses déchets. Chaque propriétaire entretenait son bout de trottoir en bois. Quand une tâche exigeait la contribution de plus d’une famille, une corvée était organisée [2]. » Puis, avec l’urbanisation et l’industrialisation, « les investissements nécessaires pour acheminer l’eau, pour assurer les déchets et pour assurer la lutte aux incendies dépassent les capacités des particuliers et des entreprises privées », et « le collectif prend le pas sur l’individuel : les institutions municipales prennent la relève [3] ».
De même, au XIXe siècle, le déneigement ne relevait pas de la responsabilité de la ville de Montréal, mais de celle des citoyens. Or, désormais, le balancier semble repartir dans l’autre sens. La question se pose par exemple de savoir si c’est à la collectivité de déneiger les fameuses ruelles, si caractéristiques de l’urbanisme montréalais des années 1890-1930 et désormais emblématiques d’une réappropriation de l’espace public par les riverains. La municipalité a répondu qu’elle déneigerait si la ruelle répond à certains critères (être asphaltée et parallèle à une artère commerciale, ou servant à des livraisons commerciales ou de voie d’accès incendie, ou de ruelle publique) et que, dans le cas contraire, les riverains devront faire appel à un entrepreneur privé. Dans 10 hivers, qu’en sera-t-il ?
Gestion du déneigement, entre public (ville) et privé (riverains)
Source : auteur ; schéma de principe Ibicity, sous réserve de vérification.
Là encore, la neige constitue un révélateur des choix opérés. La simple observation des trottoirs enneigés de Montréal et, par exemple, de ceux de New York, permet de distinguer ceux qui sont déneigés par la collectivité et ceux qui le sont par les riverains : à Montréal, le déneigement, qui est de la responsabilité de la commune, est homogène, tandis qu’à New York, où il incombe aux riverains, le bout de trottoir devant une maison n’est pas déneigé de la même manière que le bout de trottoir d’à côté. Cette problématique, aussi vieille que les trottoirs de Pompéi [4], traverse fondamentalement la fabrique et la gestion urbaine : qu’est-ce qui relève d’une opération d’ensemble versus d’une somme d’opérations individuelles ? L’exemple québécois est à nouveau riche d’enseignements. Il rappelle que le collectif n’est pas forcément la collectivité mais peut consister en une communauté d’habitants, à l’image des « corvées », par exemple lors du grand nettoyage de la ville au sortir de l’hiver.
© Wandering views (Montréal) / Apurva Madia (New York) / Shutterstock
Identités liées au climat, neige ici, soleil ailleurs
Comment évolue la délivrance des services urbains lorsque le réchauffement climatique conduit à transformer les besoins des habitants dans un contexte de finances locales contraintes ? Comment doit évoluer ce qui relève de la municipalité, du collectif ou de l’individu [5] ?
À Montréal, le réchauffement climatique politise la question du déneigement et la rend très visible. L’exemple québécois montre que la réponse est politique, et même anthropologique [6]. Le déneigement est une réponse, largement culturelle, à l’environnement naturel. Or, quand celui-ci se modifie, l’humain lui-même se modifie. Lorsque c’est toute une ville qui avait l’habitude de vivre avec la neige, c’est l’identité de la ville qui change, ainsi que la manière dont on la vit : « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver / Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige [7]. »
Mais ces questions traversent toutes les géographies. L’ombre, par exemple, est au soleil ce que le déneigement est à la neige, et de ce côté-ci de l’Atlantique ou plus au sud en Amérique, c’est sans doute autour de la mise en place d’un « service public du rafraîchissement », voire d’un « service public de l’ombre », que les municipalités devront se positionner, avec des plantations d’arbres (sur le domaine public et privé), des fontaines rafraîchissantes, des ombrières, des « ciels de rue », des incitations à l’installation de volets, etc.
Peut-être verra-t-on sur les trottoirs des rues françaises la même « parade de l’ombre » qu’à West Beach en Floride, « moyen de transport public lent invitant les passants à faire glisser des parasols surdimensionnés le long d’un rail pour négocier et se rassembler de manière agréable » ? À Los Angeles, en 2019, alors les autorités recouvraient des centaines d’arrêts de bus et plantaient 90 000 arbres, le maire de la ville insistait : « l’ombre est de plus en plus perçue comme un bien précieux, alors que les crises du changement climatique et des inégalités convergent ». Il ajoutait : « l’ombre est une question d’équité », rejoignant ainsi l’affirmation de l’architecte écossaise-ghanéenne Lesley Lokko sur le fait que « l’ombre est une ressource publique ». Si le climat des villes du Sud devient celui des villes du sud de l’Europe, il y a tout à parier que l’ombre aussi va devenir politique, soulevant les mêmes questions que le déneigement.
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Cette chronique s’appuie sur l’article publié par l’autrice dans la revue AOC le 16 décembre 2024 : « Où va le blanc des villes lorsque la neige fond ? » Il est aussi en ligne sur le site Ibicity. ↑
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Voir le chapitre « La mission des municipalités change », in Pedneaud-Jobin Maxime, Libérer les villes. Pour une réforme du monde municipal, Montréal : XYZ (Réparation), 2023. ↑
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Ibidem. ↑
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Cf. le podcast « Les trottoirs comme vous ne les avez jamais vus », Géographie à la carte, 8 juin 2023, France Culture. ↑
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La question du déneigement d’une ville relève ainsi d’une problématique différente de celle de la baisse de l’enneigement des stations de ski en France, où l’enjeu est surtout touristique et économique (cf. la question « Où est votre neige ? » posée par Alexandre Monnin dans Politiser le renoncement, Quimperlé : éd. Divergences, 2023). ↑
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Rahm Philippe, « Traditions en migration », AOC, 13 février 2025. ↑
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Source : « Mon pays », chanson de Gilles Vigneault (1965) ; texte repris dans la chanson « Demain l’hiver » de Robert Charlebois (1967). Voir aussi les textes de Louis-Edmond Hamelin sur la « nordicité du Québec » et les travaux de Daniel Chartier sur l’imaginaire du nord et de l’hiver. Également le chapitre « La notion d’hivernité. Apprivoiser la glace et la neige », de Norman Pressman, fondateur de l’Association internationale des villes d’hiver, dans le formidable ouvrage coordonné par Mirko Zardini, Sensations urbaines. Une approche différente de l’urbanisme, Montréal / Baden : CCA (Centre canadien d’architecture) / Lars Müller Publishers, 2005. ↑






