En l’espace de quelques années, la situation de paix relative et de concertation internationale qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a été profondément bouleversée. Invasion de l’Ukraine par la Russie et retour de la guerre en Europe, terrorisme du Hamas et réponse d’Israël par la destruction quasi complète de la bande de Gaza en violation du droit international, repli protectionniste des États-Unis sur fond de post-vérité voire de néocolonialisme économique, etc. : la scène internationale et les alliances sont en pleine recomposition, et les enceintes multilatérales dans lesquelles les enjeux internationaux étaient jusqu’ici discutés semblent en passe de perdre le peu d’efficacité qu’elles avaient. Organisation mondiale du commerce, organisations internationales relevant de l’architecture onusienne, Cour pénale internationale, etc. : reste-t-il une chance pour que ces institutions retrouvent suffisamment de poids et de légitimité pour favoriser la reprise de dialogues constructifs entre États ?
Pour nous éclairer sur ce sujet, Futuribles a interrogé Guillaume Devin, politologue, professeur émérite à Sciences Po et chercheur associé au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI). Spécialiste de la sociologie des relations internationales, de la diplomatie multilatérale et des organisations internationales, il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont le plus récent est Notre Système international. Une approche politique des relations internationales (Paris : Le Cavalier bleu, 2025) et également fondateur du Groupe de recherche sur l’action multilatérale (GRAM).
Comment expliquer la crise de légitimité que traversent les organisations multilatérales aujourd’hui ?
G.D. : Poser la question de la légitimité suppose de réfléchir à la question de l’efficacité des organisations multilatérales et de leur représentativité. La question de la représentativité soulève immédiatement le problème de certains organes multilatéraux, à commencer par le Conseil de sécurité des Nations unies, considéré comme représentatif d’un monde post-1945 qui a considérablement changé. Concernant l’efficacité des organisations multilatérales, le bilan est mitigé. Certes, ces institutions peinent souvent à régler de manière définitive des enjeux majeurs, qu’il s’agisse de conflits, de situations de pauvreté ou de pandémies. Mais il y aurait — et on risque malheureusement de s’en apercevoir naturellement, dans les mois à venir, avec la réduction des financements liés au désengagement américain — bien plus de personnes vulnérables, plus de réfugiés abandonnés, plus de maladies, si ces organisations n’intervenaient pas. En 2025, 12,8 millions de personnes déplacées (dont 6,3 millions d’enfants) risquent de ne plus avoir accès à des interventions sanitaires vitales en raison du recul des financements humanitaires dans les pays d’accueil [1].
Dans un contexte mondial marqué par un glissement vers des régimes plus autoritaires, peut-on anticiper un abandon de ces espaces de négociation ? Peut-on encore coopérer ou construire un consensus lorsque les acteurs eux-mêmes doutent de la fiabilité de leurs partenaires ?
G.D. : Certains signaux sont préoccupants. Les États-Unis ont quitté l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), et refusent de se soumettre à un examen périodique universel sur la situation des droits humains par le Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies (ONU). La Hongrie a exprimé son intention de se retirer de la Cour pénale internationale (CPI) et d’autres puissances semblent remettre en cause les règles communes. La grande difficulté est de faire en sorte que le plus grand nombre d’États respectent les décisions qui ont été adoptées par les institutions internationales, alors que ces enceintes multilatérales qui ont été construites par les États peuvent aussi être défaites par eux.
Quelle évolution peut-on attendre des institutions multilatérales ? Réformes, contournements, remplacements ?
G.D. : Depuis 1945, il y a eu une augmentation très significative du nombre d’organisations internationales, dans et hors cadre des Nations unies — UNESCO, Organisation météorologique mondiale, Organisation internationale du travail, Organisation mondiale du commerce… —, ce qui pose d’ailleurs le problème de l’enchevêtrement des compétences des unes et des autres, et contribue à l’opacité du système. Aujourd’hui, on peut dire que le monde est devenu un système d’organisations internationales : à chaque nouveau défi, les États ont répondu par la création de nouvelles organisations, aboutissant à un ensemble particulièrement complexe.
Nous sommes dans une situation assez contradictoire où un certain nombre d’États affirment vouloir plus de résultats avec moins de moyens. C’est en particulier le cas, régulièrement, de la part des gros contributeurs. On touche là une question tout à fait importante dans le système multilatéral : son financement est très déséquilibré. Plus des deux tiers du budget des Nations unies est financé par une dizaine d’États.
Ressources des organes des Nations unies en 2023 et principaux donateurs
Source : « Revenue by Government Donor », Nations unies, CEB (Chief Executives Board), 2023.
Sentiment de lourdeur dans les délibérations, coût de leur fonctionnement : les organisations internationales génèrent des insatisfactions. Plusieurs États, notamment les grands contributeurs, tendent à se tourner vers des structures plus souples dans lesquelles la décision est moins contraignante ou qui leur permettent d’affirmer davantage leur leadership. Cette approche « clubbiste » (G7, G20, BRICS+ [2], etc.) concurrence partiellement les organisations internationales. Elle a un effet ambivalent : d’un côté, elle témoigne d’une extension de la concertation multilatérale, mais de l’autre, elle fragilise le multilatéralisme à vocation universelle, notamment l’ONU et ses institutions spécialisées.
Selon moi, une perspective essentielle pour le renouvellement du multilatéralisme serait de quitter le face-à-face interétatique et d’ouvrir les débats, les discussions, les décisions aux sociétés selon des mécanismes à inventer. Depuis les années 1990, sur la base de l’article 71 de la Charte des Nations unies, les enceintes multilatérales onusiennes ont engagé un élargissement de leurs parties prenantes (organisations non gouvernementales, entreprises, think-tanks, universités, etc.).
Dans la plupart des cas, le statut de ces acteurs non étatiques demeure consultatif, mais le mouvement est amorcé. La participation des acteurs sociaux aux organisations internationales est engagée et cela, malgré la résistance de nombreux États, à commencer par ceux des régimes les plus autoritaires qui ne tolèrent pas le pluralisme chez eux. Il y a là un enjeu considérable pour l’avenir.
Avez-vous une idée du format que pourrait prendre cette ouverture des organisations aux sociétés ?
G.D. : En premier lieu, il pourrait s’agir d’une participation plus active au sein du Comité économique et social de l’ONU (ÉcoSoC) qui devrait lui-même être revitalisé et investi de plus d’autorité par les autres organes des Nations unies (notamment le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale). En deuxième lieu, ces acteurs sociaux, représentant un intérêt collectif tourné vers la promotion du bien commun, pourraient être systématiquement associés aux délibérations de l’Assemblée générale des Nations unies et même à celles du Conseil de sécurité. À court terme, cela constituerait un grand progrès, avant d’envisager une insertion plus avancée dans les processus décisionnels. On dispose déjà de quelques dispositifs d’association des acteurs non étatiques aux organisations internationales pouvant faire école : au sein d’ONU-Sida, dans la composition du Comité sur la sécurité alimentaire de la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ou dans l’organisation du Conseil de l’Europe. Avec Bertrand Badie, Rony Brauman, Emmanuel Decaux et Catherine Wihtol de Wenden, nous avons publié un ouvrage, il y a une quinzaine d’années : Pour un autre regard sur la migration [3], dans lequel nous proposions un dispositif multi-acteurs, associant pouvoirs publics, syndicats, employeurs, représentants de la société civile, pour accompagner les politiques nationales et internationales de la migration. Cet exercice pourrait être prolongé pour bien d’autres politiques publiques internationales.
Le multilatéralisme peut-il s’adapter à la multipolarité ? Comment concilier diversité et normes communes ?
G.D. : Si l’on note dans le monde une pluralité de puissances (anciennes et nouvelles), aucune ne représente un « pôle ». Ainsi, par exemple, contrairement à la période de la guerre froide, celles que l’on pourrait définir comme des « grandes puissances » ne suscitent pas ou très peu d’attraction (ce qui est le propre d’un pôle). Les États-Unis sont de moins en moins convaincants, leur démocratie étant plus ou moins vacillante. La Russie reste une puissance pauvre. La Chine est un modèle qui peut attirer certains pays en développement, mais tout le monde se méfie de ses tentations hégémoniques. L’Union européenne pourrait attirer grâce à son modèle social et démocratique, mais elle reste une puissance militaire limitée.
Cette situation multipolaire sans polarité a des effets ambivalents. D’abord, elle offre beaucoup plus d’autonomie aux États, qui sont moins contraints par des alliances et peuvent se permettre, par conséquent, d’être « mutipositionnés ». L’Inde en est un bon exemple : elle n’est plus non alignée, mais multi-alignée. Cette autonomie est favorable à un multilatéralisme plus horizontal, moins hiérarchique, et plus respectueux des différences. Cependant, l’autre aspect de l’ambivalence, c’est que le système lui-même reste polarisé. Il est peuplé d’un certain nombre d’États dont les régimes s’opposent de plus en plus nettement, notamment autour de la question de l’état de droit.
Alors, comment concilier diversité et normes communes ? Dans un système international très hétérogène, la tâche est difficile. Il faut continuer à privilégier la concertation, desserrer le face-à-face interétatique en introduisant la parole des sociétés et, d’un point de vue procédural, tenter de substituer au consensus paralysant des modes de scrutin à la majorité qualifiée, comme il en existe déjà, mais dans des enceintes multilatérales très techniques, il est vrai.
Quelles trajectoires peut-on envisager pour le multilatéralisme à l’horizon 2040 ? Et quels sont les indicateurs à surveiller pour anticiper ces évolutions ?
G.D. : Pour examiner les trajectoires possibles du multilatéralisme [4], il est intéressant de suivre les dynamiques de la mondialisation et la prégnance des démocraties dans le monde.
Le multilatéralisme s’est développé dans la deuxième moitié du XIXe siècle à un moment où le monde s’est « rétréci » et « décloisonné », avec la création de nouveaux moyens de communication (télégraphe, téléphone) et l’accélération des modes de transport (navires à vapeur, aéronautique). L’interdépendance est devenue le paradigme dominant jusqu’à aujourd’hui. Toutes les questions (environnement, santé, droits humains, migrations, développement, guerres civiles, etc.) possèdent désormais une dimension internationale : aucun acteur ne peut y faire face seul ; la coopération s’est invitée comme une nécessité fonctionnelle, à défaut d’être animée par une volonté politique suffisante. Même malmené, le multilatéralisme ne disparaîtra pas, ou il faudra le reconstruire sur les décombres. Son objectif principal consiste à domestiquer les interdépendances, pour leur faire produire du bien commun plutôt que des conflits mondialisés. Cette idée repose sur le postulat que la coopération est un jeu à somme positive.
Selon moi, cette conception est fondamentalement libérale. Elle s’inscrit dans le prolongement d’un certain type de régime politique, que Raymond Aron appelait des démocraties pluralistes constitutionnelles, c’est-à-dire des régimes qui garantissent des sociétés ouvertes et l’état de droit. S’il n’y a pas d’état de droit, il n’y a aucune raison de respecter les règles de droit. Et si les sociétés ne sont pas ouvertes, il n’y a aucune raison de faciliter des échanges coopératifs, parce qu’un échange coopératif implique nécessairement une forme d’ingérence. Pour coopérer, il faut accepter d’être vulnérable. Je ne nie pas que cet ordre libéral ait été utilisé pour le meilleur (la promotion des droits humains) comme pour le pire (la déstabilisation des régimes différents).
Quelques mots pour conclure ?
G.D. : En s’inspirant de la fameuse théorie du comportement coopératif du politologue américain Robert Axelrod, on pourrait souhaiter une diplomatie bienveillante mais réaliste : choisir la coopération, mais rester ferme face aux défections [5].
Plus généralement, il faut encourager la démocratisation, c’est-à-dire soutenir les sociétés, les organisations et les groupes qui militent en sa faveur, mais dans le respect des souverainetés. La démocratisation des sociétés et des régimes dynamise la coopération internationale ; la fermeture des sociétés et l’autoritarisme des régimes se contentent d’une simple coexistence internationale.
Pour finir, on retiendra que les puissances moyennes démocratiques constituent le pilier du multilatéralisme actuel, notamment celui incarné par l’ONU et ses diverses agences. D’abord parce qu’elles sont démocratiques et acceptent le principe de l’ouverture au cœur du mécanisme coopératif. Ensuite parce que, contrairement aux grandes puissances qui peuvent pratiquer un multilatéralisme à la carte, elles ne peuvent pas agir seules et doivent donc utiliser les relations multilatérales comme une carte essentielle de leur politique étrangère. En ce sens, l’avenir du multilatéralisme, dans ses formes actuelles, dépend largement des puissances moyennes démocratiques.
Propos recueillis en septembre 2025 par Juliette Guilbaud
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Voir « UNHCR: Funding Cuts Threaten the Health of Nearly 13 Million Displaced People », UNHCR-USA (antenne du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés aux États-Unis), mars 2025. ↑
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BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), récemment élargi à d’autres pays (Arabie Saoudite, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Indonésie, Iran). ↑
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Pour un autre regard sur les migrations. Construire une gouvernance mondiale, Paris : La Découverte (Sur le vif), 2008. ↑
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Pour cette réponse, voir aussi Devin Guillaume, « L’avenir du multilatéralisme », contribution rédigée à l’occasion du colloque « D’Henri La Fontaine à Donald Trump : la fin de l’utopie multilatérale ? » organisé en janvier 2020 par la Fondation Henri La Fontaine de Bruxelles. ↑
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La théorie du comportement coopératif de Robert Axelrod, dite du « Tit for Tat » ou « donnant-donnant », fait référence à une stratégie tirée de la théorie des jeux qui invite à choisir d’abord de coopérer, puis à reproduire à chaque tour le comportement de l’autre (coopération ou trahison). Dans le cadre d’interactions répétées, la coopération peut émerger et se maintenir car elle récompense la confiance et sanctionne la défection. Cette stratégie s’est révélée particulièrement efficace dans le dilemme du prisonnier. Voir Axelrod Robert, The Evolution of Cooperation, New York : Basic Books, 1984. ↑








