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Ovnis, l’enquête déclassifiée

Analyse de livre

C’est au sujet radioactif des « phénomènes aérospatiaux non identifiés » (PAN) — anciennement dénommés OVNIS (objets volants non identifiés) — que Sylvain Maisonneuve a décidé de consacrer son premier ouvrage. Un choix pour le moins audacieux pour cet ancien avocat de 38 ans, tout juste sorti de cinq années de conseil au ministère français de l’Économie et des Finances et qui n’a, a priori, rien d’un illuminé.

Maisonneuve Sylvain, Ovnis, l’enquête déclassifiée, Paris : Albin Michel, mai 2025, 240 p.

Lors de la parution de son livre, il expliquait sa démarche : « Je m’intéresse depuis longtemps au sujet, parce qu’il pose à la fois des questions existentielles et des enjeux stratégiques. Mon expérience en ministère m’a appris une chose : ce que l’on croit impossible, faute de l’avoir encore compris, est souvent ce qui finit par nous surprendre. » Le point de départ de son enquête est simple : l’existence des ovnis est une réalité et nous devons en comprendre la nature. Mais si, depuis quelques années, les États-Unis avancent rapidement sur ce sujet brûlant, la France, elle, reste à la traîne, et c’est cette carence hexagonale que Sylvain Maisonneuve a voulu pallier.

« La très grande majorité des cas s’explique parfaitement, admet l’auteur. Que ce soit l’entrée de comètes dans l’atmosphère, la multiplication des satellites de télécommunication, les vols de drones, d’avions, de lanternes chinoises ou encore l’intervention de phénomènes orageux atypiques comme les farfadets ou les jets bleus, ces méprises sont légion. » Oui, mais… « Selon le Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (GEIPAN), qui dépend du Centre national d’études spatiales (CNES), 3 % [des dossiers] restent inexplicables. » Et ces 3 % sont loin d’être négligeables. Ils soulèvent même des questions vertigineuses en termes de sécurité nationale, sur notre compréhension des lois de la physique ou encore quant à l’existence potentielle d’autres formes de vie dans l’Univers. Selon Sylvain Maisonneuve, « il ne s’agit pas de croire, mais de comprendre ».

Aux États-Unis, l’histoire commence il y a presque 80 ans. En 1947, le pilote Kenneth Arnold rapporte avoir observé en vol, près du mont Rainier, neufs objets volants au comportement et aux performances très inhabituels. Malgré la crédibilité du témoin, l’U.S. Air Force choisira de nier la réalité de l’événement. Le même schéma se reproduira en 1948 avec le cas Roswell, alors même que des éléments matériels viennent s’ajouter au dossier : les débris d’un ovni qui se serait écrasé non loin de cette petite ville du Nouveau-Mexique. Pour contrer l’impuissance de l’armée américaine face à ces phénomènes, le Pentagone et la Central Intelligence Agency (CIA) établissent une stratégie de désinformation et de dénégation méthodique. Et ils le feront avec succès, pendant les sept décennies qui suivront. En Amérique comme en Europe, le sujet « ovnis », systématiquement associé à des délires complotistes ou sectaires, devient alors ridicule. Les archives déclassifiées de la CIA, citées dans le livre, sont sans ambiguïtés : « Le “debunking” a pour objectif de réduire l’intérêt du public pour les soucoupes volantes. Cette éducation peut être accomplie par les médias de masse comme la télévision, les films et les articles de journaux. Une technique serait de choisir des incidents déroutants en première analyse et qui reçoivent ensuite une explication. »

Une « éducation » qui nourrira immanquablement le complotisme, car les événements sont spectaculaires et ne peuvent pas être entièrement cachés à l’opinion publique. Prenons l’exemple emblématique des « lumières de Phoenix », en 1997 : plusieurs sources lumineuses, ainsi qu’une grande masse sombre triangulaire, survolent cette ville dans la nuit du 13 mars. Le nombre de témoignages est tellement massif — des milliers — qu’il oblige les autorités locales à organiser une conférence de presse pour répondre aux questions de la population. Alors que les autorités militaires tentent de noyer le poisson en parlant de « fusées éclairantes tirées dans le ciel au cours d’un exercice », Fife Symington, le gouverneur de l’Arizona, fait de son côté intervenir un comédien déguisé en extraterrestre pour discréditer l’affaire… Circulez, il n’y a rien à voir. Dix ans plus tard, à l’occasion d’un entretien télévisé, l’ancien élu reviendra sur cet épisode et avouera avoir menti. Il déclarera avoir vu, lui aussi, un vaisseau passer au-dessus de sa tête. « Je suis sérieux, confesse-t-il au journaliste abasourdi, c’était quelque chose qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu voir. C’était plus grand qu’un porte-avions, difficile à discerner avec ses lumières embarquées. Mais c’était totalement silencieux. » Il ajoutera être persuadé qu’il s’agissait de « quelque chose d’un autre monde ».

L’ouvrage de Sylvain Maisonneuve, très bien documenté, regorge d’exemples du même genre : le survol de la Maison Blanche par des objets inconnus en 1952, l’affaire de Socorro au Nouveau-Mexique en 1964, les apparitions de la base de Malmstrom en 1967 — où des ogives nucléaires ont été neutralisées sans explication —, la vague d’observations de la vallée de l’Hudson en 1981, jusqu’aux incursions au-dessus de la base ultrastratégique de Langley — pendant trois semaines ! — en 2023… En réalité, le phénomène est ininterrompu depuis presque 80 ans aux États-Unis, comme dans le reste du monde : en France, en Italie, en Belgique, au Mexique, au Zimbabwe, en Australie, en Russie, au Japon, au Brésil…

Aujourd’hui, l’omerta ne tient plus. Après des décennies de déni et de dissimulation, le gouvernement américain, sous la pression de la population, tente de faire bouger les lignes et les déclarations officielles (élus, militaires, pilotes de ligne, universitaires…) se multiplient. Mais c’est en 2017, avec les révélations du New York Times, que le cours des événements va vraiment changer. L’article, cosigné par la journaliste Leslie Kean, est à l’initiative de Christopher Mellon, ancien sous-secrétaire adjoint à la Défense chargé du renseignement sous Bill Clinton, puis George Bush, et Luis Elizondo, un ancien agent du contre-espionnage américain. Ce dernier est catégorique : le département de la Défense dispose bien d’un programme secret qui enquête sur les ovnis et il en apportera la preuve avec des vidéos enregistrées par des avions de chasse F-18, qu’il a réussi à faire déclassifier. Le retentissement de cet article mènera, en avril 2020, à la reconnaissance officielle du phénomène ovnis par le gouvernement. S’en suivra, sous la pression d’un certain nombre de sénateurs, un rapport publié par le Pentagone et le Bureau du directeur national du renseignement (ODNI), en 2021 : un document de neuf pages, sans image ni vidéo et ne présentant aucun incident détaillé. Le deuxième rapport, publié l’année suivante, ne sera guère plus fouillé.

Le phénomène étant désormais officiellement reconnu, pourquoi le Pentagone ne se montre-t-il pas plus transparent quant aux preuves dont il dispose ? Selon Sylvain Maisonneuve, entre autres hypothèses, il pourrait s’agir d’une stratégie de divulgation par étapes, pour préserver la stabilité sociale et la sécurité nationale, le but de la manœuvre étant de préparer l’opinion à accepter cette nouvelle réalité, avant de sortir des dossiers plus importants. Quoi qu’il en soit, si les évidences matérielles manquent toujours cruellement, depuis cinq ans, les déclarations fracassantes de hauts responsables se multiplient, à l’image de celle de John Brennan, l’ancien directeur de la CIA sous Barack Obama, qui s’exprimait à propos des vidéos authentifiées par le Pentagone dans un entretien avec l’économiste Tyler Cowen, en 2020 : « Je pense que certains des phénomènes que nous observons continueront à rester inexpliqués et pourraient, en réalité, être un type d’événements résultant de phénomènes que nous ne comprenons pas encore, et qui pourrait impliquer une sorte d’activité que certains pourraient qualifier de forme de vie différente. » Difficile d’être plus explicite.

En conclusion de cet essai captivant, Sylvain Maisonneuve dresse un constat qui devrait toutes et tous nous interpeller : « Pour le moment, face au bouillonnement qui existe outre-Atlantique, le Vieux Continent a des allures de morne plaine. Tout se passe comme si les révélations intervenues ces dernières années aux États-Unis n’avaient pas eu lieu, comme si l’opinion publique, médiatique et politique restait à l’ère du déni. » Pourtant, dans ce domaine, le France fut un temps pionnière avec la publication du rapport COMETA, intitulé Les OVNI et la Défense. À quoi doit-on se préparer ? [1], auquel ont notamment participé des membres du CNES et du GEIPAN, des généraux…, et qui fut remis en main propre au Premier ministre français (Lionel Jospin), en 1999… Que s’est-il passé depuis ? À peu près rien.

Alors qu’aux États-Unis, les témoignages continuent de se succéder devant le Congrès — certains allant jusqu’à évoquer explicitement une « menace alien » —, en France, le sujet reste largement méprisé. Les questions soulevées par ces déclarations sont pourtant d’une importance majeure. En termes de prospective, avec le changement climatique et l’intelligence artificielle, les phénomènes aérospatiaux non identifiés font partie de ces problématiques que l’on peut qualifier sans exagération « d’existentielles » pour l’humanité du XXIe siècle. Une humanité qui pourrait être moins seule, dans ce vaste Univers, qu’elle ne le pensait jusque-là.

  1. COMETA, Les OVNI et la Défense. À quoi doit-on se préparer ?, Monaco : Éditions du Rocher, 2003 (1999).

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