L’arrivée au pouvoir de Donald Trump et de son administration a ouvert une séquence économique et politique particulièrement incertaine. À l’occasion du « Liberation Day », le président américain a annoncé un ensemble de tarifs douaniers d’une ampleur et d’un périmètre inédits dans l’histoire récente, porteur de ruptures majeures pour la structure du commerce international.
Confronté à la chute des indices des marchés financiers et à l’inquiétude des acteurs économiques et politiques, Donald Trump annonçait le 9 avril une pause de 90 jours dans l’application des tarifs réciproques visant de nombreux pays. Le 22 avril, il ouvrait la voie à une diminution du tarif de 145 % imposé à la Chine, résultant de l’escalade de la guerre commerciale entre Pékin et Washington. Les évolutions de la politique américaine restent très incertaines à court terme, mais au-delà de ce bruit de l’actualité, que nous disent ces événements des évolutions possibles du commerce et du système financier international à moyen et long termes ? Antoine Bouët, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), nous livre ses perspectives à ce propos.
Comment interprétez-vous la politique commerciale engagée par la nouvelle administration Trump ? Les moyens mis en place vous semblent-ils adaptés aux objectifs poursuivis ?
Antoine Bouët : Ce qu’il y a de frappant, c’est qu’il y a beaucoup d’erreurs d’analyse économique dans la politique mise en place par l’administration américaine. Cela témoigne d’une incompétence importante, dénoncée d’ailleurs par les économistes les plus reconnus. Cette politique protectionniste suit au moins deux logiques qui ne sont pas totalement compatibles entre elles.
La première semble être une vision « trumpiste » des relations commerciales internationales, où un déficit bilatéral vis-à-vis d’un pays est perçu comme une perte pour les États-Unis. Il y a une incompréhension des mécanismes de base de ce qu’est un déficit extérieur en termes de commerce, de biens ou de services. Avec notamment l’idée qu’un déficit extérieur est le reflet de pratiques déloyales des partenaires commerciaux, ce qui est loin d’être toujours le cas, tout comme il n’est pas forcément le résultat d’un manque d’avantages comparatifs.
Par analogie, si je gagne 4 000 euros par mois et que j’en dépense 5 000, ce n’est pas parce que les commerçants auxquels j’achète des biens ont des pratiques déloyales, c’est parce que je dépense trop. C’est ce que font les États-Unis depuis très longtemps. Ils accumulent des déficits extérieurs en biens, car ils ont peu d’épargne et une forte consommation de la part des ménages, ainsi qu’un déficit public très important. Il y a un excès de consommation par rapport à la production. Par ailleurs, les États-Unis possèdent un excédent dans les services et la balance des revenus, qui n’est jamais pris en compte dans l’analyse de Donald Trump.
Parmi les tarifs douaniers instaurés par les États-Unis, une partie est amenée à rester en place. Ce sont les 10 % de droits de douane sur tous les biens en provenance de tous les pays du monde. Ensuite, il y a ce qu’on appelle les « tarifs réciproques », individualisés par pays : 34 % annoncés pour la Chine, 20 % pour l’Union européenne, entre 40 % et 50 % pour des pays tels le Lesotho, Madagascar… Ces tarifs sont imposés dans une autre logique qui est, selon les justifications officielles, de réduire les importations des États-Unis en provenance de chacun de ces pays à un niveau qui permettrait de résorber le déficit bilatéral. Or, c’est une très mauvaise idée d’annuler les déficits vis-à-vis de chaque pays pour résoudre un déficit extérieur.
Pour reprendre l’analogie précédente, je ne vais pas cesser d’acheter à mon boucher, mon boulanger et l’ensemble des commerçants pour réduire mon déficit. Il convient plutôt d’identifier les biens pour lesquels il y a un excès de consommation et de se demander si ce déficit commercial est nuisible aux États-Unis. Je ne le crois pas car l’émission du dollar US leur permet de vivre au-dessus de leurs moyens. C’est comme si, effectivement, la banque ne vous disait jamais rien quand vous dépensez 5 000 euros alors que vous ne gagnez que 4 000 euros.
Cette logique trumpiste en percute une autre, invoquée par son conseiller à la présidence Stephen Miran. Elle renvoie au fait que les États-Unis fournissent depuis longtemps des biens publics internationaux que sont la sécurité, du fait de la supériorité militaire américaine, et une monnaie de réserve et de règlement assurant la fluidité des échanges internationaux via le dollar. L’administration Trump entend faire payer à ses partenaires la fourniture de ces biens publics et mobilise pour cela l’outil des droits de douane. Cela renvoie à une autre erreur d’analyse économique qui est de considérer que ce sont les étrangers qui paient le coût des droits de douane. Les études empiriques montrent que la hausse des tarifs douaniers est répercutée quasi intégralement dans les prix de vente sur les marchés intérieurs, et donc sur les ménages et les entreprises.
Les droits de douane réciproques particulièrement élevés sur la Chine s’inscrivent dans l’ambition américaine de découplage avec Pékin, qui traverse les administrations Trump et Biden depuis la fin de la dernière décennie. Ce découplage est-il possible ? Sous quelles formes ?
A.B. : L’expérience de la guerre commerciale initiée en 2018-2019 par Donald Trump montre qu’il y a eu effectivement un découplage partiel entre la Chine et les États-Unis : la part des importations américaines de produits manufacturés est passée de 22 %-23 % à 13 %. En parallèle, on s’est aperçu qu’il y a eu une recomposition de ces flux via des pays « connecteurs », comme le Viêt-nam, la Malaisie, l’Indonésie ou le Mexique. À chaque fois qu’il y avait sur un bien un flux Chine-États-Unis qui baissait, on avait sur ce même bien un flux en provenance d’un de ces pays tiers qui augmentait. Les produits auparavant directement exportés par la Chine aux États-Unis faisaient un transit ou étaient assemblés dans ces pays, tandis que les entreprises chinoises ont accéléré leurs implantations dans ces régions (investissements directs à l’étranger). Ces initiatives, relevant largement d’acteurs privés, ont permis à la Chine de mettre en place des contournements qui font que les États-Unis ne dépendent plus directement de la Chine sur certains produits, mais indirectement.
Aujourd’hui, on est dans une situation différente parce qu’il y a des augmentations des droits de douane vis-à-vis de tout le monde — bien qu’elles ciblent de façon plus sévère la Chine — et que des pays connecteurs comme le Viêt-nam sont également très ciblés. En espérant échapper à ces tarifs réciproques, le Viêt-nam a offert — c’est le cas aussi du Cambodge — une exemption totale de droits de douane sur les produits en provenance des États-Unis. Mais essayer de négocier avec l’administration Trump, c’est se lancer dans des discussions dont on n’est jamais sûr qu’elles vont déboucher sur quelque chose.
Malgré cette nouvelle donne, on ne voit pas comment le même système qui a contourné les tarifs douaniers mis en place lors de la première présidence Trump, ne tenterait pas de le faire à nouveau. L’un des principaux problèmes réside dans l’incertitude maximale sur la politique commerciale américaine dans les semaines et les mois qui viennent. Si le paysage politique et économique se calme pendant quelques semaines, Donald Trump est tout à fait capable de repartir dans ses ambitions protectionnistes, voire isolationnistes. Il y a une grande incertitude sur ce qui va se passer à la fin de la pause de trois mois des tarifs réciproques, prévue le 9 juillet 2025. En conséquence, la mise en place de réseaux de contournement et d’investissements directs pourrait ne pas se produire, ou du moins se faire de manière très réduite.
À moyen et long termes, à quelles recompositions pourrait-on assister dans la structure du commerce international ? Quel avenir pour le multilatéralisme ?
A.B. : La Chine va certainement chercher à concentrer son commerce extérieur en Asie, notamment en Asie du Sud-Est, afin de pouvoir constituer un réseau régional de partenaires commerciaux sur lesquels elle espère développer une relation beaucoup plus durable qu’avec les États-Unis.
La même problématique se pose pour l’Union européenne, qui cherche à définir une stratégie de représailles vis-à-vis des États-Unis, certes compliquée à mettre en œuvre. L’accord sur le Mercosur va être rediscuté et sera peut-être considéré plus favorablement en France. Le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement) conclu avec le Canada devra être confirmé puisqu’il a été mis en œuvre seulement partiellement en 2017. Par ailleurs, l’Union européenne va probablement chercher à conclure des accords commerciaux avec d’autres partenaires que les États-Unis, comme l’Inde ou l’Indonésie.
À moyen et long termes, on pourrait ainsi assister à la mise en place de stratégies d’évitement des États-Unis par leurs partenaires commerciaux actuels. Je pense que les États-Unis vont devenir un pays durablement isolé du reste du monde, même s’il y a un changement de parti au pouvoir, car ils sont désormais perçus comme un partenaire beaucoup moins fiable par de nombreux pays, notamment en Afrique et en Amérique du Sud.
Tout ce qui a été mis en place par les États-Unis depuis le 20 janvier 2025 va à l’encontre du multilatéralisme. Les tarifs pratiqués sont discriminatoires, dans le sens où ils pénalisent plus un partenaire qu’un autre, ce qui est interdit par les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ils remettent par ailleurs en cause les concessions commerciales que les États-Unis avaient offertes depuis longtemps (déconsolidation des tarifs). Beaucoup d’observateurs en concluent que le multilatéralisme est mort, mais je pense que l’on peut recréer un multilatéralisme sans les États-Unis, que l’on pourrait qualifier de « système commercial plurilatéral ». Il y a déjà des accords entre sous-groupe de pays membres de l’OMC. Par exemple, l’Organe de règlement des différends ne fonctionne plus, mais il y a un accord qui se substitue entre une trentaine de pays, dont l’Union européenne et la Chine. Il n’y a pas les États-Unis.
Quelles peuvent être les conséquences de la politique de l’administration Trump sur la place du dollar US dans le système monétaire et financier international ? On dit souvent que le seul moyen de bousculer la domination du dollar US serait que les États-Unis la remettent en cause. Est-ce qu’aujourd’hui on se dirige vers cette rupture ?
A.B. : Oui, c’est possible. Je pense qu’il faut effectivement reconstruire le système monétaire international, non plus autour d’une seule monnaie, le dollar US, mais autour de plusieurs comme l’euro et le renminbi. Ces monnaies pourraient servir au règlement de transactions internationales et à la constitution d’actifs financiers de réserve. Il y a des évolutions importantes à l’œuvre, mais pour autant le dollar US ne va pas disparaître brusquement. On ne peut pas avoir du jour au lendemain suffisamment d’euros et de renminbi à disposition, par exemple, des opérateurs du commerce international pour effectuer leurs transactions. Cela nécessiterait des déficits commerciaux plus importants en Europe et en Chine. L’importance du dollar US dans les investissements financiers va diminuer plutôt progressivement. Des réformes du système monétaire et financier doivent intervenir pour cela. Il faut que les banques centrales européenne et chinoise acceptent de mettre leurs devises davantage à disposition des opérateurs commerciaux et financiers. Il faut certainement en plus, pour la compétitivité de l’Europe, mettre en place une union des marchés de capitaux et une réforme du marché du crédit. Autant avec les droits de douane, on a un impact immédiat sur le commerce international, autant on va avoir au niveau monétaire et financier une évolution plus progressive vers un système multipolaire, qui restera basé sur le dollar US mais va donner une importance croissante à l’euro et au renminbi.
Propos recueillis par Antoine Le Bec, fin avril 2025







