Camille Escudé est professeure agrégée de géographie et docteur du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) en sciences politiques. Ses travaux portent sur les relations internationales en Arctique, et plus précisément sur la construction de coopérations politiques régionales depuis la fin de la guerre froide. Membre du groupement de recherche « Arctique : enjeux pour l’environnement et les sociétés » (GDR AREES) du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), ainsi que du Comité national français des recherches arctiques et antarctiques (CNFRAA), elle contribue à l’Observatoire de l’Arctique de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) depuis 2019. Compte tenu du regain de tensions observé ces dernières années dans la région arctique et des ambitions affichées par Donald Trump à l’égard du Groenland, Juliette Guilbaud l’a interrogée pour Futuribles afin de faire le point sur les multiples enjeux relatifs à l’espace arctique.
Pourriez-vous nous dresser un panorama des principaux États impliqués en Arctique, ainsi que leurs revendications ou intérêts particuliers ?
C.E. : Cinq États riverains de l’océan Arctique ont un accès direct à ses eaux : le Canada, les États-Unis (Alaska), la Russie, la Norvège et le Danemark (Groenland). Dans une définition plus large, tous les pays dont une partie du territoire se situe au nord du cercle polaire sont considérés comme arctiques, ce qui inclut la Finlande, la Suède et l’Islande. La Russie est l’acteur principal de la région arctique, avec environ la moitié du territoire et de la population (deux millions d’habitants sur quatre). Elle y investit depuis le début du XXᵉ siècle et particulièrement sous Vladimir Poutine depuis 2007. L’Arctique représente une part significative du produit intérieur brut (PIB) et des exportations russes, malgré sa faible population. Des villes comme Mourmansk (300 000 habitants) et Norilsk ont été créées pour exploiter les ressources naturelles. La Russie développe la route maritime du Nord depuis plus d’un siècle et possède la moitié de la flotte mondiale de brise-glace.
L’Arctique européen est la région la plus développée, grâce au Gulf Stream qui empêche la formation de glace de mer. La Norvège y est très active (tourisme, hydrocarbures offshore), tandis que la Finlande et la Suède exploitent des mines. L’Islande et le Groenland, territoire autonome du Danemark, dépendent essentiellement de la pêche.
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Dans l’Arctique américain, le Canada reste relativement en retrait et concentre plutôt son développement au sud. Il y existe néanmoins des mines et du pétrole, des ressources halieutiques. Les États-Unis ont acheté l’Alaska il y a environ 150 ans, mais on peut reconnaître à Donald Trump d’avoir réaffirmé l’intérêt américain pour l’Arctique à partir de 2019.
D’autres acteurs manifestent-ils un intérêt pour la région ?
C.E. : L’intérêt de la Chine pour l’Arctique s’est fortement affirmé depuis une dizaine d’années. Pékin développe à la fois un volet scientifique — sur les régions polaires en général — avec des centres de recherche, de nombreuses publications et des accords bilatéraux, et un volet économique particulièrement ambitieux. Cet intérêt est également politique : en 2018, la Chine s’est proclamée « near-Arctic state [quasi-État arctique] » dans son Livre blanc sur l’Arctique. Elle investit dans des nouvelles routes de la soie polaires, des infrastructures ferroviaires et routières dans les pays nordiques, dans des projets miniers (avec un échec notable au Groenland mais des liens financiers étroits avec l’Islande).
L’intérêt d’autres États se manifeste via leurs candidatures au statut d’observateur au Conseil de l’Arctique, principal forum de discussion créé en 1996. En 2013, la Chine est devenue observatrice, en même temps que l’Inde, Singapour, la Corée du Sud ou encore l’Italie. Aujourd’hui, 13 États sont observateurs. Dans les années 1990-2000, ils étaient principalement européens, mais depuis 2010, des pays asiatiques se sont joints. L’invasion de l’Ukraine en 2022 a entraîné un retrait des États européens d’un certain nombre de projets (gaziers notamment, par exemple à Yamal), laissant plus de place à des acteurs non européens.
Quelles candidatures déposées ou projets de candidature méritent une attention particulière ?
C.E. : La Turquie et la Grèce, ainsi que certains pays d’Amérique du Sud, comme l’Argentine ont postulé. Les observateurs ne participent pas aux discussions politiques, mais peuvent contribuer aux groupes de travail scientifique. Pour être acceptée, la Chine a mis en avant son expérience dans ce qu’elle appelle le « troisième pôle » (l’Himalaya), tout comme l’Inde. La situation est ambiguë : refuser de nouveaux observateurs risque de pousser ces États à s’organiser ailleurs pour discuter des enjeux polaires ; mais les États arctiques souverains ne souhaitent pas non plus voir d’autres acteurs intervenir dans ce qu’ils considèrent comme leur pré carré. Depuis 2013, la dynamique est clairement à la fermeture : la Suisse a dû postuler plusieurs fois avant d’être acceptée.
Parmi tous ces acteurs, y en a-t-il dont les intérêts pourraient converger ou s’opposer dans la région ?
C.E. : La coopération, qui fonctionnait jusque-là sur le plan scientifique et fonctionnel malgré des désaccords géopolitiques, s’est fortement dégradée depuis 2022. Un exemple frappant est celui de la région de Barents, à la frontière entre la Norvège et la Russie. Jusqu’en 2022, les liens y étaient très forts : la frontière était largement ouverte et les citoyens des deux pays pouvaient la franchir facilement. Une partie importante de la population était bilingue. Désormais, il existe une division nette entre la Russie et les sept autres États arctiques (Arctic Seven ou Like-Minded). C’est dans l’Arctique européen que ce raidissement est le plus visible. La frontière finno-russe, ouverte depuis la guerre d’hiver des années 1940-1950, est désormais matérialisée et fermée. Les échanges ont cessé, et les États occidentaux se sont retirés de leurs projets industriels en Russie. Les tensions montent également dans les sphères militaire et stratégique : multiplication des documents stratégiques, remilitarisation des territoires, hausse des exercices militaires des deux côtés. Le Conseil de l’Arctique ne fonctionne plus qu’au plan scientifique, tandis que les discussions politiques sont très difficiles avec la Russie, et la Russie s’est retirée d’autres cadres comme la coopération euro-arctique de Barents. Par ailleurs, le « rideau de fer » qui se referme en Arctique laisse très peu de marge de manœuvre aux acteurs économiques.
Pouvez-vous anticiper les stratégies que les principaux acteurs de la région mettront en œuvre pour investir l’Arctique ?
C.E. : Aux États-Unis, la stratégie américaine en Arctique évolue en fonction des alternances politiques. Cette zone est devenue un symbole dans l’affrontement entre démocrates et républicains. Tant que Donald Trump, ou un président partageant sa vision énergétique, sera au pouvoir, les investissements dans les hydrocarbures se poursuivront malgré les efforts de restriction entrepris sous Joe Biden.
En Russie, la stratégie est beaucoup plus stable. Depuis 2007, Vladimir Poutine affirme clairement l’importance de l’Arctique. La Russie voit dans le réchauffement climatique un accélérateur potentiel du développement arctique. L’Arctique russe attire de nouveaux habitants, notamment des travailleurs venus des anciennes républiques soviétiques. Le principal frein pour Moscou est financier, en raison de la guerre et du retrait des entreprises occidentales.
Pour la Chine, l’Arctique est une opportunité : la Russie ayant perdu ses partenaires occidentaux, Pékin est devenu indispensable. Les investissements chinois s’accélèrent depuis une dizaine d’années, et encore davantage depuis 2022 : prise de relais dans les projets industriels abandonnés par les Européens, développement du volet polaire des nouvelles routes de la soie, investissements portuaires.
En matière d’instruments de gouvernance, lesquels seront essentiels pour la région ? La rivalité des puissances remet-elle complètement en cause les dispositifs préexistants ?
C.E. : Les prémices du Conseil de l’Arctique remontent à la fin des années 1980, au discours de Mikhaïl Gorbatchev appelant à une coopération environnementale — le terrain d’entente le plus évident entre tous les acteurs. Entre 1996 et 2022, soit pendant 25 ans, le mécanisme a globalement bien fonctionné, malgré des tensions ponctuelles : l’invasion de la Crimée ou la première présidence de Donald Trump. En 2019, ce sont les États-Unis de Donald Trump qui, pour la première fois, ont fait échouer une déclaration ministérielle commune des huit États arctiques. Beaucoup de chercheurs parlaient alors d’un « exceptionnalisme arctique » : alors que des conflits existaient ailleurs, l’Arctique demeurait une région où la coopération fonctionnait, en raison d’intérêts pratiques très forts, d’une dépendance mutuelle entre États et d’enjeux environnementaux critiques.
Depuis 2022, le Conseil de l’Arctique est à l’arrêt et la Russie s’est retirée du Conseil euro-arctique de la mer de Barents. Des cadres juridiques continuent de fonctionner, notamment dans le domaine du droit de la mer. L’Organisation maritime internationale (OMI) est parvenue à un consensus sur le code polaire en 2019. Celui-ci limite l’utilisation du fioul lourd dans les eaux polaires, même si certains regrettent les nombreuses dérogations obtenues par le Canada, les États-Unis ou la Russie. En 2018, le moratoire interdisant la pêche dans l’océan Arctique central a été signé, qui réunit les cinq États riverains, ainsi que de grandes nations de pêche comme l’Union européenne (UE), le Japon ou la Corée. C’est le premier accord juridiquement contraignant portant sur une zone centrale de l’océan Arctique. On peut y voir une avancée importante ou regretter qu’il s’agisse d’un moratoire portant sur une zone où la pêche n’est de toute façon pas encore possible, puisqu’il y a toujours de la banquise en hiver et alors que ce moratoire est limité dans le temps.
Depuis 2022, les forums et conférences se sont multipliés ou ont pris davantage d’importance. Deux forums annuels jouent aujourd’hui un rôle central : l’Arctic Frontiers, qui se tient à Tromsø, en Norvège, et l’Arctic Circle Assembly, organisée à Reykjavik, en Islande. Ces conférences se veulent ouvertes et inclusives. Elles accueillent des États arctiques et non arctiques, mais aussi des entreprises, des chercheurs, des organisations non gouvernementales (ONG), des groupes de pression. Tous les participants y sont placés sur un pied d’égalité, contrairement au Conseil de l’Arctique où existe une hiérarchie claire entre pays membres et observateurs. Les pays occidentaux y participent activement et n’y invitent pas la Russie. L’Arctic Circle Assembly dispose de forums satellites organisés à Abou Dabi, Singapour, Tokyo. En parallèle, la Russie organise désormais ses propres conférences — notamment à Saint-Pétersbourg —, auxquelles les États occidentaux participent peu, tandis que de nombreux États non occidentaux (asiatiques, du Golfe, sud-américains, etc.) y sont présents en nombre.
Voyez-vous quelques scénarios possibles pour l’Arctique dans les 20 prochaines années ?
C.E. : Le scénario qui me semble le plus probable est que les activités économiques continueront de croître sans que l’Arctique ne devienne un hub commercial mondial. Ces développements resteront assez étanches : d’un côté, les sept États arctiques occidentaux alignés ; de l’autre, la Russie. De plus, une division entre l’Arctique états-unien et l’Arctique européen n’est pas à exclure.
Un conflit ouvert à court ou moyen terme me paraît peu vraisemblable. En revanche, on peut anticiper une crispation et une augmentation des tensions, qui resteraient toutefois dans un registre de faible à moyenne intensité. Je crois plutôt à un développement séparé de l’Arctique : d’un côté, la Russie, de plus en plus dépendante de partenaires économiques et commerciaux, comme la Chine et peut-être d’autres ; de l’autre, les pays occidentaux.
L’arrivée de Donald Trump au pouvoir, d’une part, et la guerre en Ukraine, d’autre part, semblent avoir rapproché les États européens et rendu leurs politiques arctiques — jusque-là très décousues — plus coordonnées. Cela se voit notamment au Groenland. Ce territoire, qui avait quitté la Communauté économique européenne (CEE) à la fin des années 1980 et ne voulait plus entendre parler de l’Union européenne, paraissait attiré par les investissements chinois, russes ou américains. Il semble aujourd’hui se tourner davantage vers l’UE, face aux velléités agressives d’annexion états-uniennes.
Côté États-Unis, la situation reste incertaine, mais une augmentation de l’investissement économique sans affrontement direct paraît probable. On peut s’attendre à un renforcement des engagements américains et canadiens dans leur Arctique respectif. L’Histoire offre plusieurs précédents de tentatives américaines d’acquisition du Groenland, mais les événements récents sont d’une nature absolument inédite. Les arguments avancés par Donald Trump sont à la fois économiques et stratégiques. Les premiers — accès aux ressources naturelles et aux routes maritimes — relèvent davantage du fantasme que de la réalité. Les seconds me semblent plus immédiatement déterminants, notamment en raison de la présence croissante de navires chinois et russes dans la région. Ils sont pourtant, eux aussi, largement contredits par les renseignements français et les observations d’autres pays partenaires.
Ce qu’on observe ici tient peut-être avant tout à la politique intérieure américaine : la volonté de Donald Trump de laisser une empreinte historique en annexant un territoire. Face à ses déclarations, le Danemark a choisi de proposer des accords militaires avantageux et offert de céder sa souveraineté sur une base militaire. Les États-Unis ont refusé. Paradoxalement, cette intransigeance pourrait avoir pour effet de rapprocher le Groenland de l’UE.
Donald Trump ne s’arrêtera probablement pas là, mais une annexion constituerait un choix particulièrement risqué. L’opinion publique américaine, y compris la base électorale MAGA (Make America Great Again), ne semble pas favorable à une telle option. Une invasion supposerait en outre de briser l’Alliance atlantique, ce qui serait très difficile à faire accepter aux électeurs américains et n’aurait pas beaucoup de sens. Le scénario le plus vraisemblable reste donc celui d’un accord négocié : les États-Unis accepteraient la main tendue du Danemark pour y déployer plus de soldats ou y implanter de nouvelles bases militaires.
Ce qui paraît certain, en revanche, c’est que le Groenland est profondément attaché à son autonomie et aspire à terme à l’indépendance. Les déclarations fracassantes de Donald Trump ont paradoxalement pour effet de rapprocher l’île de l’UE, qui apparaît à ses yeux comme un allié fiable et constant.
Pourquoi pas de conflit ouvert ?
C.E. : Il n’y a pas de différends frontaliers en Arctique, contrairement à d’autres régions du monde. Le dernier accord maritime a été conclu pacifiquement entre la Norvège et la Russie en mer de Barents. Le dernier différend terrestre, sur l’île Hans entre le Groenland et le Canada, a été réglé en 2022, là encore de manière bilatérale et pacifique.
Les seuls différends potentiels concernent les revendications de zones économiques exclusives (ZEE) étendues dans l’océan Arctique central. Les ZEE existantes ne se chevauchent pas ; ce sont les ZEE étendues qui peuvent se superposer. Mais les enjeux économiques y sont faibles : environ 95 % des ressources de l’Arctique se trouvent déjà dans les ZEE existantes et incontestées. Les 5 % restants sont situés dans des zones non fixées et, de toute façon, inexploitables aujourd’hui.
Tous les États concernés respectent le droit international : ils déposent leurs revendications auprès de la Commission des Nations unies pour les limites du plateau continental. Les enjeux symboliques sont également limités. La Russie n’a pas besoin de revendiquer davantage, elle dispose encore d’immenses réserves inexploitées dans son propre Arctique. Il faut noter que les États-Unis ne peuvent déposer aucune revendication puisqu’ils n’ont pas ratifié la convention des Nations unies sur le droit de la mer (Montego Bay).
Par ailleurs, les États arctiques dépendent les uns des autres pour développer leurs ressources dans cette zone, personne n’a intérêt à déclencher un conflit. Toutefois, une hypothèse plausible reste celle d’un débordement de conflit, un spillover : un drone, un navire, un incident sur un autre théâtre qui déborderait en Arctique.
Voyez-vous des points de bascule à surveiller dans les prochaines années ?
C.E. : Un point de bascule important concerne la présidence du Conseil de l’Arctique, actuellement entre les mains des États nordiques et européens — le Danemark, le Groenland et les îles Féroé — jusqu’en 2027. On peut se demander ce qui se passera lorsque la présidence reviendra aux États-Unis ou à la Russie : le Conseil cessera peut-être d’exister.
Si la guerre entre la Russie et l’Ukraine se terminait à court ou moyen terme, une logique de guerre froide perdurerait sans doute en Arctique, après cette parenthèse de coopération d’environ 25 ans.
Du côté américain, les prochaines élections aux États-Unis pourraient également constituer un point de bascule — potentiellement plus positif pour la coopération et le multilatéralisme arctique si un président démocrate était élu.
Propos recueillis par Juliette Guilbaud







