Revue

Revue

Histoires et avenirs de l’éducation

Analyse de livre

Dans un flot incessant de débats sur l’avenir de l’éducation — souvent limités à des opinions partisanes plutôt qu’alimentés de considérations éclairées —, Jacques Attali a l’ambition de nous réconcilier avec un sujet ô combien piégé, celui du sens, des finalités et de l’avenir de l’éducation. Non par allégation de poncifs dont nous sommes abreuvés jusqu’à plus soif par certains pseudo-penseurs du moment, mais par un retour aux sources de ce qui a fait que l’humanité s’est emparée de la construction des savoirs, des cultures, des idéologies, des techniques et des mœurs, et a tenté d’organiser leur transmission à sa descendance.

Attali Jacques, Histoires et avenirs de l’éducation, Paris : Flammarion, novembre 2022, 480 p.

En nous décrivant, au détour d’une revue de question historique interculturelle documentée, les cheminements qui ont progressivement abouti à la constitution de systèmes éducatifs, il nous permet de mesurer leur fonction politique. De la création en Mésopotamie du premier système d’écriture cunéiforme à nos jours, il illustre avec minutie combien la transmission du savoir et des connaissances est indissociable d’une vision sélective au profit d’élites, combien elle participe de la répartition et de l’exercice du pouvoir — et donc de ses dérives comme de ses manipulations. Sans omettre de relever en quoi, dans leur genèse, les systèmes éducatifs ont invariablement été destinés à transmettre des valeurs, ici religieuses, là militaires, l’auteur nous entraîne ensuite dans une mise en perspective de l’évolution de l’éducation dans ses finalités sociales et économiques, emblématiques du XIXe siècle.

« Le savoir transmis est toujours celui qui protège l’ordre existant, presque jamais celui qui pousse à se rebeller, à changer, à remettre en cause, à penser autrement. » C’est ainsi que Jacques Attali ouvre le chapitre intitulé « Transmettre les exigences du capital », chapitre qui pourra sembler, à certains lecteurs, de portée quasi révolutionnaire. Les rapprochements et les divergences entre les modèles éducatifs français et les autres nous montrent en effet à quel point, en ce siècle de l’instruction publique gratuite, laïque et obligatoire, « le lien entre croissance et éducation commence à devenir évident », à quel point il a semblé temps de « produire des diplômés à la chaîne » pour faire fonctionner les prémisses d’une économie que l’on ne qualifie pas encore mais que l’on pressent mondialisée…

Selon l’auteur, le XXe siècle se distingue, en ce qui le concerne, par la mise en œuvre de politiques de massification de l’enseignement selon différents modèles, chacun caractéristique des contextes sociaux nationaux qui le sous-tendent. Majoritairement, ces politiques se sont souvent décidées au détriment de la qualité des pratiques éducatives et des besoins des apprenants. Seules des préoccupations d’ordre économique vont s’imposer, au mépris parfois de la fonction inclusive de l’enseignement.

Jacques Attali ne se prive pas, à ce titre, d’instruire le procès du système français d’enseignement national. Il juge la situation du pays particulièrement préoccupante, notamment du fait de certains de ses choix idéologiques — parfois étayés par des théories pseudo-scientifiques improvisées — et de leur impact sur les performances d’une Éducation nationale peu encline à l’innovation. En France, les résultats des élèves se situent aux antipodes, mentionne l’auteur, de ceux de pays comme la Finlande qui ont choisi de privilégier le bien-être des élèves, de susciter sans précipitation l’éveil des aptitudes, la créativité, en privilégiant l’interactivité, la collaboration avant toute idée de systématisation des apprentissages. Résultat ? La Finlande peut s’enorgueillir d’être dotée du « meilleur système éducatif mondial », rappelle-t-il. En tout cas le plus performant aux yeux de PISA (le Programme international pour le suivi des acquis des élèves).

Finalement, que conclure de ces chapitres d’histoire de l’éducation et des constats qu’ils relèvent ? Peut-on en extraire quelques invariants qui permettraient de discerner ce que pourraient devenir les modes de transmission des savoirs dans le futur ?

Jacques Attali nous propose, dans un chapitre intitulé « Demain : Homo barbaricus ou Homo hypersapiens », une liste quasi exhaustive de leçons du passé utiles à notre compréhension pour éviter l’écueil d’un risque dystopique de « deux cauchemars » : celui de l’effondrement des systèmes éducatifs, et celui de l’entrée de l’humanité dans une civilisation où l’humain serait réduit à un simple « artefact bourré d’artefacts ». Préconisant l’élaboration d’un « Code mondial de l’enfance », l’auteur conclut son chapitre en appelant de ses vœux la naissance « de quelque chose comme un réseau global d’intelligences individuelles constitutives d’une nouvelle intelligence collective », susceptible faire naître une « hyperconscience ». Et comme Jacques maîtrise admirablement l’Attali, il ponctue son propos d’un point d’orgue énonçant « vingt recommandations pour le monde », « vingt recommandations spécifiques pour la France » et « vingt recommandations spécifiques pour le lecteur », d’autres encore pour les parents…, et pour ses lecteurs en général.

On ne peut que se réjouir d’avoir en mains un ouvrage qui fera référence non seulement pour sa richesse historique mais surtout pour sa clairvoyance : un système éducatif n’existe jamais indépendamment des intentions implicites des acteurs politiques et sociaux qui le décident. Il se définit ensuite par sa logique interne autant que par l’attente sociale qui pèse sur lui. Au travers de cette fresque historique, Jacques Attali réussit à nous alerter sur le fait que, plus que jamais, l’éducation à la française traverse une zone de turbulences : en proie à une crise existentielle, son modèle mérite d’être préservé si et seulement si il est capable de renouer avec ses objectifs initiaux, qu’il a trop souvent détournés, et ce quelle que soit la volonté de ses concepteurs. Car lorsqu’on analyse de près les grands principes pédagogiques de l’école de Jules Ferry, on ne peut qu’admirer leur cohérence avec le projet politique qui les a mis en place. Constat qui reste à méditer, notamment dans un moment de contre-performance avérée des dernières réformes de l’Éducation nationale…

#Éducation. Formation #Histoire #Perspectives #Politique sociale

Inscrivez-vous à la newsletter

Tous les mois, recevez une sélection de nos dernières publications, des prochaines formations et des événements à venir. Et ponctuellement des informations sur les activités de Futuribles.

 

Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de Futuribles et ponctuellement des informations sur les activités de Futuribles. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans la newsletter. En savoir plus sur la gestion de vos données et vos droits.

 

Futuribles International est un centre de réflexion sur l’avenir.
Ses travaux visent à comprendre les grandes transformations en cours. Ils intègrent la dimension du temps long en insistant sur les marges de manœuvre des acteurs et les stratégies possibles.