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Économie, emploi - Société, modes de vie

La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie

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La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie
FOURQUET Jérôme et CASSELY Jean-Laurent , « La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie », Seuil, 2021.

Dans un précédent livre, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée [1], Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’IFOP (Institut français d’opinion publique), mettait en évidence un éclatement de la société française en une multitudes d’îlots, de plus en plus isolés les uns des autres. Paru en mars 2019 dans un pays subissant encore les soubresauts de l’épisode des « gilets jaunes », l’ouvrage avait été très remarqué car il donnait des clefs de compréhension des transformations sociales à l’œuvre dans le pays. Son intérêt résidait également dans l’originalité des indicateurs mobilisés par l’auteur, complétant les sources classiques que constituent les enquêtes d’opinion : on peut citer par exemple l’évolution de la diversité des prénoms donnés à la naissance au fil des décennies, ou encore la proportion de personnes tatouées selon les générations.

Dans La France sous nos yeux, Jérôme Fourquet s’associe au journaliste Jean-Laurent Cassely pour donner encore plus de relief au diagnostic. Le lecteur se voit ainsi doté de lunettes 3D permettant d’observer la France en croisant les dimensions géographiques, économiques, sociales et culturelles.

Les mutations économiques rappelées sont connues mais très structurantes, et leurs conséquences géographiques et sociales sont mises en évidence. Dans une France désindustrialisée désormais orientée vers les activités de service et de loisir, les usines dispersées ont fait place à des entrepôts implantés sur les principaux axes autoroutiers. Les commerces de centre-ville ont disparu au profit des zones commerciales périurbaines dont les ronds-points deviendront fin 2018 les lieux de rassemblement des gilets jaunes. Les emplois de service peu qualifiés des secteurs du transport, de la logistique et de l’aide à la personne ont remplacé les emplois industriels, et ont fourni une grande part des leaders de cette mobilisation où les syndicats n’avaient plus leur place.

La dimension géographique vient donc refléter ces mutations montrant les contrastes entre une France désirable et une France des « relégués », les deux pouvant coexister sur les mêmes espaces. Les phénomènes de « mise en tourisme » de certains territoires et de gentrification de certains quartiers de la petite couronne parisienne ou du Perche sont ainsi décrits, les premiers faisant l’objet d’une conquête (dont les postes avancés sont des microbrasseries et des tiers-lieux) de la part des « bobos » ne pouvant plus se loger dans Paris, le second validé comme lieu de télétravail idéal à deux heures de Paris à l’occasion des confinements. L’impact de ces migrations sur les prix de l’immobilier est également mis en évidence, les Basques n’arrivant plus à se loger dans les villes côtières vers lesquelles les posts du footballeur / surfeur Bixente Lizarazu sur Instagramont attiré une population de Parisiens au fort pouvoir d’achat.   

Dans les territoires périurbains et ruraux, les mutations sont également fortes, avec l’arrivée de néoruraux et l’aspiration des classes moyennes à ce que les auteurs appellent l’idéal « Plaza majoritaire », constitué de lotissements pavillonnaires implantés en périphérie des villes. Cette partie permet d’illustrer une des réussites du livre, la mise en évidence de la « démoyennisation » qui s’opère dans la société. Car cet idéal largement partagé, reposant sur le triptyque pavillon, voiture, piscine, se décline en autant de gammes, développées par les acteurs du commerce et des loisirs, qui reflètent l’étirement de la classe moyenne. Étirement vers le haut qui se traduit par la « premiumisation » de certains biens ou services traditionnellement populaires, comme les vacances au camping (rebaptisé hôtellerie de plein air par les acteurs du secteur) ou le barbecue Weber(400 euros pièce) qui devient un marqueur social. Mais il y a aussi l’étirement vers le bas révélé par l’essor des enseignes de hard discount et le succès des Dacia, véhicules à bas coût dont le groupe Renault a été le premier surpris par leur succès en France.  

Sur la carte de France, les auteurs font enfin apparaître une superposition de couches culturelles qui accentuent encore la polarisation. Sur les vestiges des France catholique et ouvrière se développe ainsi une couche importante et transverse d’influence de la culture américaine, avec ses traductions premium (49 % des catégories socioprofessionnelles supérieures ont déjà fait un voyage touristique aux États-Unis) et plus populaires (un chapitre étant consacré à la genèse et au développement de la danse country en France : 2 000 clubs et associations tout de même !). Dans cette partie culturelle, de nombreuses sources sont mobilisées, films, romans, mais surtout consommations alimentaires très révélatrices de l’éclatement des pratiques. La nourriture amenant naturellement au spirituel, les auteurs mettent également en évidence le patchwork des pratiques plus ou moins ésotériques permettant à des individus en quête de bien-être de pratiquer le yoga, de suivre une psychothérapie ou d’intégrer des communautés qui se positionnent de manière opportune sur ce créneau, s’adressant souvent à des publics spécifiques. On apprend ainsi qu’il y a plus d’églises évangéliques aujourd’hui en France qu’il n’y avait de temples protestants au moment de la signature de l’édit de Nantes, mais aussi que le chamanisme a le vent en poupe.   

Impossible pour les auteurs de faire l’économie de l’analyse de la traduction politique de ces phénomènes. On peut ici s’appuyer sur l’exemple de la carte des résultats des dernières élections européennes dans la Drôme, mettant en évidence le contraste entre les votes Europe écologie Les Verts (EELV) et Rassemblement national (RN), selon que l’on se situe dans la biovallée, terre d’asile de plusieurs vagues de néoruraux, ou en bordure de l’axe rhodanien, de ses lotissements périurbains et de ses entrepôts d’e-commerce aux emplois précaires, axe sur lequel figurent la plupart des points de blocage des gilets jaunes.  

L’originalité des indicateurs mobilisés et la qualité de leur mise en forme, notamment à travers de très nombreuses cartes, font de cet ouvrage un outil très utile pour essayer de comprendre les mutations sociétales à l’œuvre en France. On apprécie aussi le fait que les auteurs s’abstiennent de pousser trop loin l’interprétation qui peut être faite de leurs démonstrations, laissant le lecteur se faire son opinion ; la limite étant peut-être que chacun y trouve des ingrédients permettant d’alimenter sa propre grille de lecture idéologique.

 



[1] Paris : Seuil, 2019.

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