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Ensemble, bâtissons une société de progrès

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Ensemble, bâtissons une société de progrès
COLLECTIF , « Ensemble, bâtissons une société de progrès », Convention annuelle Systematic, 2020.

« Je suis très déçu, la réalité virtuelle et augmentée va passer sous le nez de l’Europe ! Car nous sommes sous-financés dans notre écosystème ! » Celui qui s’exprimait ainsi à la convention de Systematic Paris-Région, regroupement de six pôles de compétitivité numérique, sait de quoi il parle. Stan Larroque a créé la société Lynx et, avec ses 12 salariés, lance un casque autonome de réalité mixte à destination des professionnels. Il dispose d’un capital d’amorçage de deux millions d’euros grâce à une levée de fonds, en août 2019, auprès de business angels français. « Mais nos concurrents comptent leurs budgets en milliards, les GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft ] sont venus nous voir, mes amis de la Silicon Valley m’incitent tout le temps à y partir ! »

L’Europe ne fait pas ce qu’il faut pour empêcher la fuite de ses innovations, ses innovateurs et ses pépites. Nous ne sommes pas capables, constate l’économiste Christian de Boissieu, de retenir, faire revenir en France les meilleurs talents que nous formons et d’y attirer des talents non européens. La souveraineté numérique européenne n’est pas à préserver mais à construire. Nous sommes face à des colosses américains et chinois, rappelait Jean-Luc Beylat, président de Nokia Bell Labs France et de Systematic, qui a ouvert cette convention en rappelant que nous vivons à « l’ère des géants technologiques ». En tête des sociétés les plus cotées, à part le pétrolier Saudi Aramco, il n’y a que des acteurs du numérique : les Américains Apple, Amazon, Microsoft, Alphabet (société mère de Google), Facebook, devant les Chinois Alibaba et Tencent. Jean-Luc Beylat a appelé à une relance de l’innovation ouverte, de la recherche collaborative et déploré trop de méfiance. Le réflexe de la collaboration n’est pas assez répandu en France : selon Mathieu Weil, chef du service de l’économie numérique à la DGE [1], les Français ne travaillent pas assez avec les autres Européens et, ainsi, ratent beaucoup d’appels d’offres communautaires.


La diversité de nationalités et de secteurs des entreprises les plus capitalisées a disparu en 15 ans. Source : https://www.statista.com/chart/22677/the-age-of-the-tech-giants/

Préférence française au « non-français »

Le premier problème en France, ce sont les clients, constate Régis Saleur, qui dirigeSuper NovaInvest [2]. Avoir un fournisseur américain, cela fait plus sérieux. Des start-ups françaises en sont à se choisir un nom à consonance américaine ! Les PME (petites et moyennes entreprises) françaises trouvent plus facilement des clients outre-Atlantique ou en Asie qu’en France ! Les acheteurs des grands comptes français, selon Régis Saleur, ont horreur de l’innovation, veulent limiter les risques, préfèrent la Silicon Valley… Rien de nouveau : il y a 30 ans, la France s’équipait plutôt chez IBM que chez l’un de ses pionniers nationaux, morts depuis, pour qu’en cas de problème, l’on ne se voie pas reprocher d’avoir pris un risque inutile.

Régis Saleur confirme le propos de Stan Larroque : le problème des entreprises françaises, dans les deep tech, c’est qu’après avoir déployé leur premier produit, elles ne trouvent pas en Europe les 50, 100 millions d’euros nécessaires pour progresser et se lancer réellement sur le marché. Elles sont contraintes d’aller chercher des fonds non européens. L’innovation européenne, financée par les contribuables européens, profite alors à leurs concurrents. La mentalité des patrons du CAC 40 pose problème, déplore Régis Saleur. Ils ne comprennent pas qu’il faut acheter des start-ups et accepter de les payer cher. Ils croient pouvoir faire aussi bien en interne, éviter l’innovation ouverte, ignorant que les GAFAM se sont développés essentiellement par croissance externe !

Créativité étouffée

Régis Saveur ne mentionne pas un obstacle majeur. Il ne suffit pas d’inciter les gros à racheter des start-ups ; celles-ci sont généralement stérilisées lorsqu’elles sont absorbées par des organisations trop cloisonnées, tayloriennes et bureaucratiques. John T. Chambers a bâti la croissance rapide de Cisco sur 180 acquisitions de start-ups en 20 ans, mais il ne rachetait une entreprise que s’il y avait, outre une logique technique, une compatibilité de culture ; sinon, la greffe ne prenait pas.

Quand il y aura une volonté politique réelle, affirme Luigi Rebuffi, fondateur de l’ECSO (European Cyber Security Organisation), on pourra contraindre les grands groupes à prendre des risques et on trouvera, en Europe, l’argent nécessaire à la croissance des PME innovantes. Mais pour reconquérir sa souveraineté, il convient de définir des priorités en ciblant les investissements. Et de noter que la cybersécurité est encore méconnue en Europe. Un sujet particulièrement d’actualité dans la crise actuelle.

Préférence européenne

Une option politique indispensable, c’est l’instauration d’une vraie préférence européenne lors des achats. L’Europe doit rester un marché ouvert, mais sans naïveté, souligne Mathieu Weil. Christian de Boissieu, qui par ailleurs rappelle que le champ pertinent est l’Europe, même pour les relocalisations, réclame un Buy European Act, permettant d’espérer construire des GAFAM européens. Or, « depuis 20 ans, Bruxelles bloque les fusions », sous le prétexte de préserver la libre concurrence en Europe. Margrethe Vestager, actuelle vice-présidente de la Commission européenne, a, en février 2019, empêché le mariage du Français Alstom avec l’Allemand Siemens au nom de la libre concurrence. Une erreur selon l’actuelle ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher : « le marché n’est plus européen, il est mondial. […] Donc ça n’a pas de sens de regarder les parts de marché au niveau européen. » Le même credo ultralibéral — et la pression des lobbies — avait fait rejeter, il y a 10 ans, la création d’un SBA (Small Business Act) européen.

Regrettons qu’à la convention Systematic, l’on n’ait pas évoqué la nécessité de réserver un pourcentage des marchés publics régionaux et nationaux aux PME indépendantes européennes. C’est une condition incontournable pour la croissance — créatrice d’emplois — des PME innovantes, plus encore que leur accès à des fonds d’investissement. Ceci à cause de la « préférence non française » des acheteurs européens, qu’essaie de réduire notamment le Lab Pareto, créé par le CJD (Centre des jeunes dirigeants). Il n’a pas été question non plus d’une refonte du crédit d’impôt recherche, modifié par François Fillon en faveur des grands groupes.

Christian de Boissieu et Jean-Pierre Corniou, président d’Enjeu industrie & services à Systematic, ont insisté sur une autre nécessité : surmonter la peur de l’innovation au sens large, y compris organisationnelle, en développant la collaboration et des réseaux cultivant le respect mutuel. Jean-Pierre Corniou a conclu : « l’Europe a inventé les lumières, il faut les rallumer ! » Question de volonté !



[1] Direction générale des entreprises (DGE) du ministre français de l’Économie et des Finances.

[2] Principal fonds d’investissement deep tech en France, créé en 2017 par le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) et Amundi (groupe Crédit Agricole).

Site web
https://systematic-paris-region.org/evenement/convention-annuelle-systematic-ensemble-batissons-une-societe-de-progres/

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