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Réconcilier transition écologique et numérique

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La FING (Fondation Internet nouvelle génération) est un think-tank dédié à la compréhension et à l’anticipation des mutations liées aux technologies et à leurs usages. Elle mène régulièrement des réflexions sur ce sujet associant des entreprises, des institutions et des territoires. Elle vient de publier le rapport final de sa réflexion « Transition[1] », qui a exploré pendant trois ans les convergences possibles entre transition écologique et numérique. Renaud Francou, qui l’a pilotée, nous en présente les principaux résultats.

Quel était l’objectif de la réflexion Transition2 ?

Renaud Francou : « En 2015, suite au travail de prospective annuel de la FING “Questions numériques : transitions”, nous avons lancé ce défi, sous forme de provocation : “La transition écologique est l’horizon indispensable de nos sociétés, la transition numérique la grande force transformatrice de notre époque. La première connaît sa destination mais peine à dessiner son chemin ; la seconde est notre quotidien, une force permanente de changement mais qui ne poursuit pas d’objectif collectif particulier. L’une a le but, l’autre le chemin : chacune des deux transitions a besoin de l’autre !”

« Plusieurs autres acteurs, parmi lesquels l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), GreenIT.fr, le Conseil national du numérique, partageaient ce constat : cela a été le point de départ du programme Transitions².
 Pendant trois ans, nous avons rassemblé et animé une communauté d’innovateurs, de chercheurs, d’acteurs publics et de militants pour explorer les liens actuels entre numérique et écologie. Nous avons cherché à décrire de nouvelles feuilles de route, de nouveaux “agendas” pour une plus juste contribution du numérique à l’écologie.

« Il est clair que la situation d’aujourd’hui n’est pas satisfaisante. Le numérique pollue et les actions en vue d’en réduire les nuisances ne sont pas du tout à la hauteur du problème. Mais surtout, l’agenda transformateur du numérique, celui de la fameuse “transition numérique”, prend peu ou pas en compte celui de l’indispensable transition écologique. Tout en ayant le mérite d’exister, les feuilles de route actuelles d’innovation, de recherche ou d’action publique qui tentent de mettre le numérique au service de l’environnement demeurent marginales et très en-deçà des enjeux.

« Nous pensons qu’il y a encore beaucoup à faire, que le numérique (mais pas n’importe quel numérique !) peut et doit apporter une contribution plus décisive, plus puissante, plus partagée à la transition écologique. C’est ce que nous avons cherché à décrire dans L’Agenda pour un futur numérique et écologique [2], publication collective organisée autour de 20 défis : les mobilités durables, l’industrie du futur, la ville intelligente ET durable, la place des “communs”, des données, du low-tech…, et bien sûr, le numérique responsable. »

Quels sont les principaux enseignements de cet agenda ?

R.F. : « Au moins trois messages nous semblent importants à rappeler quand on s’interroge sur l’apport du numérique aux questions environnementales.

« Le premier, c’est qu’il y a besoin de créer une culture commune entre les acteurs du numérique et de l’écologie. Il est pratique de considérer la question écologique comme un ensemble de “défis”, problèmes ou objectifs, qu’il suffirait d’analyser un par un pour y proposer des “solutions”, c’est un rêve d’ingénieurs, à la source d’une multitude d’initiatives bien intentionnées qui mobilisent les technologies (notamment numériques) pour “répondre aux grands défis de l’humanité”. Le numérique est généralement l’infrastructure de mesure et de calcul de ces actions.

« D’une part, il s’agit d’une manière singulièrement étroite de considérer le numérique. Mais surtout, la question écologique est systémique, les problèmes sont inextricablement reliés les uns aux autres et ne peuvent pas se traiter séparément. Si le numérique doit aider à répondre à la crise (au sens de métamorphose) écologique, ce doit être en soutenant d’autres modèles de développement, d’autres formes de production, d’échange et de consommation. 
En résumé : travailler le numérique au service de l’environnement est donc une question moins de technologie que de jeux d’acteurs, de modes d’organisation, de nouveaux imaginaires.

« Le deuxième message est une invitation à considérer le numérique avant tout comme le support d’actions collectives. Par exemple, les dispositifs citoyens de mesure de la qualité de l’air (via des capteurs à bas coûts) ne changent les comportements que s’ils mobilisent ensemble des collectifs d’habitants d’un quartier ou d’un immeuble, de collègues, de parents. De même, les data sont une source majeure de création de connaissance, mais leur usage dans les organisations produit aussi du décloisonnement et contribue à “casser les silos”. Enfin, les mobilités durables sont d’abord une affaire de gouvernance, d’orchestration d’une multitude d’initiatives innovantes, et de nouvelles formes de partenariat et de collaboration entre acteurs privés et publics…

« La principale force du numérique au service de la transition écologique n’est donc pas à chercher du côté du calcul, mais de celui du partage, de la collaboration et du lien social. C’est du côté des approches collectives qu’il sera le plus à même de proposer des leviers de transformation.

« Le troisième message s’adresse aux innovateurs, mais aussi à ceux qui les accompagnent (incubateurs, accélérateurs, investisseurs, etc.). Pour réaliser la transition écologique, nous avons besoin d’innovation, mais pas de n’importe quelle innovation : des projets qui visent des impacts environnementaux ambitieux, explicites et crédibles, qui s’intéressent à ses impacts sur d’autres secteurs et acteurs, et surtout qui se donnent les moyens de vérifier qu’ils seront atteints, ce qui est encore trop peu le cas aujourd’hui.

« D’autre part, l’innovation ne jouera un rôle écologique positif que si le système d’innovation (l’ensemble des méthodes, des institutions et des dispositifs financiers qui rendent possibles, légitiment, sélectionnent des propositions innovantes) évolue pour donner autant d’importance à l’impact des projets (écologique et social, positif et négatif) qu’à la création de valeur économique. »

Quelles seront les conditions de réussite de la convergence entre numérique et écologie ?

R.F. : « Il ne suffira ni de numériser l’écologie ni d’écologiser le numérique, même si les deux sont nécessaires. Il faudra explorer les actions nouvelles qui émergent à leur croisement et ne pourraient pas s’imaginer autrement : exploiter réellement les potentiels collaboratifs du numérique, tirer parti du potentiel des nouveaux “communs” comme des nouveaux outils de mesure de la richesse, appuyer ensemble les dynamiques low-tech et open source, comme les sciences citoyennes (par exemple, le recensement collaboratif de la biodiversité), imaginer un numérique au service de la résilience et résilient lui-même…

« Mais cela n’ira pas de soi. Les modèles issus du numérique (ouverts, agiles, distribués, collaboratifs, etc.) ont démontré du potentiel de transformation dans toutes sortes de domaines, mais leurs apports aux questions écologiques n’ont rien d’évident. Ils restent des modèles : si on ne leur insuffle pas une vraie intention écologique, un objectif, les résultats ne suivront pas. Les promesses déçues de l’économie collaborative sont là pour nous le rappeler.

« Et pour être crédibles, l’industrie du numérique et ses utilisateurs devraient être les têtes de pont de l’économie circulaire, en proposant des produits éco-responsables, modulaires, réparables, recyclables et surtout, d’une durée de vie plus longue ; et des services clairement pensés dans un esprit de frugalité (en ressources informatiques et réseau). Des efforts existent, mais ils restent trop timides encore. Il est frappant que le numérique, qui vante si aisément sa capacité à dématérialiser et rendre plus efficient tout ce qu’il touche, s’applique si mal ce qu’il professe… »

Propos recueillis par Cécile Désaunay



[1] Voir la page Internet dédiée : http://fing.org/?Transition2

[2]Francou Renaud (sous la dir. de), L’Agenda pour un futur numérique et écologique, FING, 2019. URL : http://fing.org/IMG/pdf/Agenda-pour-un-futur-numerique-et-ecologique_2019_VF.pdf. Consulté le 21 mai 2019.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 5/07/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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