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Démographie : des EPHAD ou des crèches ?

La chronique prospective de Julien Damon

La dynamique de vieillissement est alimentée par une progression de l’espérance de vie et par une faible fécondité. Alors qu’en France, les centenaires étaient 1 000 en 1970, ils sont 30 000 en 2020 et pourraient être plus de 200 000 en 2070. De leur côté, dans un contexte de baisse significative de la fécondité, les enfants de moins de trois ans sont de moins en moins nombreux. Et les projections n’envisagent pas de reprise significative. Alors, en période de puissantes contraintes budgétaires, des choix forts pèsent sur les politiques publiques. Une question se fait jour : faut-il mettre l’accent sur les services destinés aux aînés ou aux tout-petits ?

Les chiffres

Depuis 2010, l’indicateur conjoncturel de fécondité [1] en France est passé de plus de 2 enfants par femme à moins de 1,7 en 2023. Le nombre annuel de naissances a lui chuté, sur la même période, de plus de 830 000 à moins de 680 000. Alors que ce niveau n’avait pas été connu depuis 1945, le nombre quotidien de naissances est passé, en moyenne annuelle, sous le seuil de 2 000. En mars 2024, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) a recensé 1 763 naissances. C’est le chiffre le plus bas de l’histoire récente, si on excepte l’étiage de janvier 2021, neuf mois après le premier confinement. Le chiffre, jugé alors exceptionnellement bas, était de 1 742 [2].

Au sujet des impacts d’une telle tendance, l’observation est redoutablement simple : puisque les bébés sont les actifs à venir, moins d’enfants aujourd’hui c’est, à paramètres de la protection sociale inchangés, moins de cotisants demain. C’est aussi, dans un contexte de vieillissement, moins de parents de nouveaux descendants et moins d’aidants et de soignants pour des ascendants dépendants. La pyramide des âges se déforme avec un vieillissement par le haut (plus de personnes âgées) et par le bas (moins de jeunes). Ses étages supérieurs s’évasent, avec des ratios de dépendance démographique (rapports entre le nombre des actifs sur les retraités, par exemple) qui se dégradent. Tout ceci pèse puissamment sur l’actualité et, surtout, sur les perspectives du pays. Ces mouvements entraînent des interrogations légitimes sur la viabilité du modèle social et sur les solidarités entre générations [3].

Parmi les moteurs du vieillissement de la population, en parallèle avec la progression de l’espérance de vie, une baisse de la fécondité contribue à un déséquilibre croissant, marqué par une proportion grandissante des personnes âgées. Un aspect singulier du vieillissement se situe dans le nombre de centenaires. Ils étaient, en France, un millier au début des années 1970. Ils sont 30 000 au début des années 2020. Selon le scénario central des projections démographiques de l’INSEE, ils pourraient être plus de 200 000 en 2070, représentant alors, tout de même, 0,3 % de la population. En un demi-siècle leur nombre a été multiplié par 30. Dans le demi-siècle qui vient, ce nombre pourrait être multiplié par sept [4].

Notons, au passage, que dans 85 % des cas, ces centenaires sont des femmes. Et cette prédominance ne devrait pas s’effriter à l’avenir.

Il est loisible de comparer la dynamique d’augmentation du nombre de centenaires, avec celle de la diminution du nombre de très jeunes enfants. Prenons donc, sur un siècle, de 1970 à 2070, en rétrospective et en projection, les centenaires et les moins de trois ans, cibles de la politique d’accueil de la petite enfance (crèches, etc.). La force de la progression des très âgés et la baisse substantielle déjà passée et encore envisagée du nombre de petits enfants sont puissantes.

Si les projections du nombre de personnes âgées prêtent assurément à la discussion technique, en fonction d’hypothèses sur l’espérance de vie et les migrations, celles concernant les petits enfants prêtent à des débats plus fournis, tout simplement car les degrés d’incertitude sont plus élevés (les personnes âgées de demain et d’après-demain sont nées, à la différence des bébés qui ne sont pas encore arrivés. Cette précision à l’esprit, notons qu’en 1970, les enfants de moins de trois ans étaient 2,5 millions. Au début des années 2010, ils étaient encore 2,4 millions. À l’horizon 2070, ils devraient être moins de deux millions. D’autres scénarios sont établis par l’INSEE, mais l’image centrale est claire.

Nombre de centenaires et d’enfants de moins de trois ans en France (1970-2070), selon le scénario central de l’INSEE

Champ : France métropolitaine jusqu’en 1990, France hors Mayotte de 1991 à 2013, France entière à partir de 2014.
N.B. : de 2015 à 2019, le nombre de centenaires a chuté en raison du déficit des naissances lors de la Première Guerre mondiale.
Source : INSEE.

Les politiques publiques concernées

Les enfants de moins de trois ans sont la cible de la politique française dite de la petite enfance, avec les crèches, les assistantes maternelles et les modalités d’indemnisation du congé parental. Les centenaires ne sont pas, en tant que catégorie d’âge, une cible explicite de l’action publique. Cependant, l’évolution de la population centenaire est une indication possible de l’évolution de la population âgée dépendante et, plus précisément, de la population vivant en EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). En effet, résider en EHPAD avant 80 ans est très rare (4 % des cas). À 90 ans, 20 % des gens vivent en institution. C’est à 100 ans que la vie en maison de retraite (dont on doit rappeler qu’il s’agit de l’ancienne désignation des EHPAD) devient plus fréquente que la vie à domicile.

Les deux tendances de la baisse de la natalité et du vieillissement par le haut ont donc nécessairement des conséquences importantes sur ces deux domaines du secteur médico-social : un accueil de la petite enfance qui nécessiterait (le conditionnel est d’importance) moins de moyens, et un accueil des personnes âgées dépendantes qui en commanderait bien davantage.

Pour bien montrer, en un unique graphique, toute la vigueur et toute la robustesse de la dynamique à l’œuvre, une représentation saisissante rapporte les proportions respectives, sur le même laps de temps (1970-2070), des plus jeunes (les moins de trois ans), aux plus âgés (les plus de 80 ans). Au début des années 1970, quand naissait la politique publique d’accueil de la petite enfance (les moins de trois ans, donc), la cible de cette politique balbutiante représentait 5 % de la population française. Les octogénaires et leurs aînés comptaient pour 2 % de la population. Durant la décennie 2000, ces deux sous-populations, jeune et âgée, représentaient chacune 4 % de l’ensemble des personnes vivant en France. À l’horizon 2070, les petits enfants pourraient ne plus représenter, selon le scénario central de l’INSEE, que 3 % des Français, quand les plus de 80 ans devraient eux rassembler 12 % de la population totale.

Évolution de la proportion des enfants de moins de trois ans et des adultes de plus de 80 ans en France (1970-2070) selon le scénario central de l’INSEE

Champ : France métropolitaine jusqu’en 1990, France hors Mayotte de 1991 à 2013, France entière à partir de 2014.
Source : INSEE.

Quels arbitrages à venir ?

Ce passage par le très grand âge et les très jeunes enfants vaut pour rappeler quelques faits et formulations démographiques élémentaires. Toutes les personnes qui seront centenaires en 2070 sont déjà nées. Aucun des bébés qui naîtra dans deux ans n’est déjà là, mais leur mère l’est. Ces évidences rappelées soulignent que la démographie repose sur de fortes inerties. Une faible fécondité, sur le long terme, a pour conséquence essentielle, toutes choses, notamment l’immigration, égales par ailleurs, une accentuation du vieillissement par le haut.

Le papy-boom, qui, au demeurant, est d’abord un mamy-boom, a des répercussions sur les ressources et les priorités de la protection sociale, sur la productivité, sur les équipements nécessaires dans les espaces privés comme dans l’espace public. Les impacts détaillés se discutent. Des questions se posent toutefois de manière abrupte, dès aujourd’hui. À l’échelle d’une collectivité territoriale, selon le niveau de vieillissement de sa population, faut-il investir dans des crèches ou dans des EHPAD ?

Un responsable politique habile en rhétorique ne tranchera pas et répondra les deux. La contrainte budgétaire pèse cependant. Surtout, l’élu, s’il a des élections à l’esprit, doit penser politiquement. Ses électeurs, concernés directement par la petite enfance, ne le sont que pendant trois ans, quand ils ont un enfant, un peu plus quand ils en ont plusieurs. Ses électeurs, s’ils sont retraités, le seront en moyenne pendant 25 ans. De surcroît, les jeunes ménages vont vivre une infériorité démographique plus marquée, par rapport aux ménages plus âgés. Ce désavantage se double d’une infériorité politique car ils votent moins. Pour tout dire, dans un pays vieillissant, la cause des enfants, pour sympathique et nécessaire qu’elle soit, ne génère pas un soutien évident.

Dans le contexte contemporain, les pouvoirs publics sont, à l’échelle nationale, engagés dans les deux voies. Pour les petits enfants, il s’agit d’organiser un service public de la petite enfance (SPPE), avec développement quantitatif et qualitatif d’une offre de modes de garde répondant aux demandes, avec également révision des modalités d’indemnisation du congé parental. Tout ceci est nécessairement coûteux. Pour les dépendants, il s’agit de déployer un service public départemental de l’autonomie (SPDA) afin, là aussi, de répondre aux demandes. De même, les coûts sont élevés. Si l’État ne marque pas de préférence pour un âge ou pour l’autre aux deux extrêmes de la vie, du côté des collectivités territoriales l’alternative crèches versus EPHAD est clairement formulée.

Le dernier dilemme, national comme local, procède des ressources humaines : dès aujourd’hui, la réalisation des ambitions, en termes de crèches ou d’EHPAD, bute sur un écueil de taille. Les métiers sont peu attractifs et les prévisions de pénurie de professionnels, expliquées par de maigres rémunérations et des conditions de travail difficiles, sont préoccupantes. D’ores et déjà, des équipements — crèches ou EHPAD — doivent fermer ou limiter leurs capacités car les gestionnaires ne trouvent pas le personnel pour les faire fonctionner.

L’alternative crèche ou EHPAD est une question clef pour l’avenir des politiques sociales. Et des problèmes graves se posent dès à présent concernant les crèches et les EHPAD. Ces deux équipements iconiques de politiques sociales prioritaires seront davantage en concurrence sur un plan budgétaire, sur un plan politique et sur le plan des ressources humaines.

  1. Selon l’Institut national d’études démographiques, l’indicateur conjoncturel de fécondité est la somme des taux de fécondité par âge d’une année. Il peut être interprété comme le nombre moyen d’enfants que mettrait au monde une femme si elle connaissait, durant toute sa vie féconde, les conditions de fécondité observées cette année-là.

  2. Pour davantage d’observations et d’analyses, voir Damon Julien, « Baisse de la fécondité : quelles politiques publiques ? », Analyse prospective, n° 292, 7 mars 2024, Futuribles International.

  3. Sur ces affaires générationnelles et les signaux d’alarme, voir les ouvrages, aux tons contrastés mais parfois avec le même titre, de Louis Chauvel, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris : Presses universitaires de France, 1998 ; de Serge Guérin et Pierre-Henri Tavoillot, La Guerre des générations aura-t-elle lieu ? Paris : Calmann-Lévy, 2017 ; de Maxime Sbaihi, Le Grand Vieillissement, Paris : éd. de l’Observatoire, 2022 ; ou de Frédéric Monlouis-Félicité, La Guerre des générations aura-t-elle lieu ?, Paris : Les Belles Lettres, 2022.

  4. Sur les centenaires, voir Blanpain Nathalie, « 30 000 centenaires en France en 2023, près de 30 fois plus qu’en 1970 », INSEE Première, n° 1943, avril 2023.

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