Tous les cinq ans, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) élabore des perspectives de population pour la France. À l’instar de celui diffusé fin 2021, le jeu récemment publié était vivement attendu, le décalage devenant par trop critique entre anticipations passées et réalités. L’actualisation opérée s’articulant sur des tendances récentes globalement plus dégradées, les perspectives 2026 illustrent donc des futurs mêlant quasi exclusivement baisse de population totale, déclin naturel et vieillissement démographique plus accusés.
Un recours accru à l’immigration
Toujours produites par la méthode des composantes [1], les nouvelles perspectives diffèrent très significativement des précédentes par les hypothèses sur lesquelles elles s’articulent.
• Pour la fécondité, les anticipations pérennisent les tendances récentes : baisse du nombre d’enfants par femme et élévation de l’âge moyen à la maternité (jusqu’à 33 ans en 2050 et au-delà). En limitant toutefois l’ampleur et la vitesse de baisse de la fécondité (hormis dans l’hypothèse basse), le risque est grand que les niveaux anticipés soient rapidement déconnectés des observations à venir, comme ce fut le cas avec les perspectives 2021. Tester une hypothèse de travail d’un enfant par femme (niveau dont sont désormais proches, au sein de l’Union européenne, la Lituanie, Malte et l’Espagne) n’aurait, peut-être, pas été inutile.
• Pour la mortalité, les gains d’espérance de vie escomptés sont plus faibles que par le passé. Si, dans les perspectives 2016, les gains attendus d’espérance de vie à la naissance variaient en moyenne sur la période de projection de 1,8 mois à 3 mois par an pour les hommes selon les hypothèses et de 1,1 mois à 2,3 mois par an pour les femmes, dans les nouvelles perspectives, les fourchettes de gains annuels s’ouvrent seulement de 0,9 mois à 2,5 mois pour les hommes et de 0,2 mois à 1,8 mois pour les femmes. Et encore ces anticipations qui prolongent les tendances de la période 2005-2025 [2] n’intègrent-elles pas la surmortalité des années 2020-2022. Donnant corps à l’idée que l’ère de l’allongement rapide des espérances de vie dû à la première révolution de la mortalité serait révolue [3], une variante mortalité constante à ses niveaux de 2025 pour les hommes comme pour les femmes est également testée.
• C’est relativement aux migrations internationales que les perspectives 2026 se démarquent le plus nettement des précédentes. Contributeur unique depuis 2025 à la croissance de la population nationale, le solde migratoire annuel moyen (entrées moins sorties du territoire) a été fixé égal à +150 000 jusqu’en 2070 dans la variante centrale, soit le solde moyen enregistré depuis cinq ans hors choc de la guerre en Ukraine. Un écart de +/- 80 000 par rapport à cette valeur centrale a été retenu pour les variantes haute et basse. Par comparaison avec les soldes retenus dans les perspectives antérieures, la progression est nette : le solde est multiplié par 2 dans les variantes centrale et haute ; par 3,5 dans la variante basse. Ce solde global a été réparti à égalité entre les hommes et les femmes indépendamment des variantes et conformément à la répartition par âge moyenne observée par le passé.
Pour faire face à l’atonie naturelle induite par la poursuite du déclin de la fécondité et, plus accessoirement, par des gains limités de durée de vie, une immigration nette renforcée apparaît donc comme le recours à privilégier.
Tableau 1. Hypothèses sous-tendant les projections de population pour la France à l’horizon 2070
Source : auteur (données INSEE).
Un effet relativement limité
Visions conditionnelles (Si la fécondité… et si la mortalité… et si la migration…, alors…) posées sans préoccupation des conditions de leur réalisation et très fortement déterminées par le présent, les perspectives 2026, à l’instar des précédentes, ne se fondent sur aucune véritable réflexion prospective. Comme tous les travaux de ce type, elles combinent des hypothèses dont la définition repose davantage sur les résultats d’une observation-extrapolation in vitro (donc essentiellement statistique) que sur ceux d’une analyse environnementale largo sensu. Si ces projections ne peuvent prétendre dire ce que sera l’avenir démographique, elles n’en illustrent pas moins les effets sur le volume et la structure par sexe et par âge de certaines combinaisons d’évolutions des trois composantes de la dynamique démographique. Force est de constater que, nonobstant les difficultés de sa mise en œuvre, l’hypothèse d’un solde migratoire renforcé ne débouche pas sur une inflexion radicale de la dynamique démographique de la France.
• À moins d’une remontée rapide et substantielle de la fécondité — associée ou non à une immigration nette durablement égale à + 230 000 personnes — et en dépit de la contribution non négligeable des immigrantes nettes à la natalité [4], la population de la France s’avère en effet moins nombreuse en 2070 qu’en 2023, le nombre d’habitants variant à terme entre 68,0 millions et 54,6 millions (graphique 1).
• Les soldes naturels continuent de se dégrader et fluctuent en 2070 entre – 296 000 et – 560 000.
• Le vieillissement de la population s’accentue fortement : en 2070, la proportion de jeunes de moins de 15 ans s’étend de seulement 8,7 % à 11,8 % (contre 17,2 % en 2023), celle des 65 ans ou plus étant comprise entre 30,2 % et 38,2 % (contre 21,2 % en 2023) et celle des 85 ans ou plus entre 7,8 % et 11,5 % (contre 6,3 % en 2023).
En dépit de leurs limites, les perspectives 2026 de l’INSEE ont toutefois pour mérite de révéler à la société française qu’elle ne pourra plus très longtemps s’exonérer de relever le défi du vieillissement par une politique générale d’adaptation à ce phénomène. Cela passe a minima par une réforme structurelle, et non simplement paramétrique, des retraites et par un traitement d’ampleur de la dépendance du grand âge auxquels doivent être associées les différentes strates de la population, « les enjeux étant clairement posés, les idées fausses déracinées, le débat honnêtement et amplement ouvert [5]. »
Graphique 1. Population de la France estimée de 1995 à 2023 et projetée de 2024 à 2070 selon plusieurs variantes contrastées* (en millions)
*De fécondité (FEC), d’espérance de vie (EV) et de population (POP)
Source : « Projections de population 2024-2070 pour la France », INSEE Première, n° 2108, juin 2026.
Le scénario central : a priori et occultation
Le qualificatif « scénario central » accolé à l’une des perspectives laisse à penser que celle-ci a plus de chances de survenir que les autres [6], ce qui n’est pas vrai mais lui confère, indirectement, un caractère prescriptif prévalant très largement en matière d’évaluation et d’orientation des politiques publiques [7].
Sur fond de fécondité abaissée et de faible allongement de la survie des individus, conjecturer pour ce scénario un solde migratoire durablement égal à 150 000 immigrants nets annuels permet certes de ne pas donner du futur une vision trop alarmiste, et conséquemment, de ne pas appeler à des révisions sociétales trop déchirantes. Mais c’est une conjecture qui ne va pas de soi.
D’une part, elle accorde plus de crédit aux observations de la période 2017-2022 (excédent migratoire moyen de 180 000 personnes), une période caractérisée par des événements démographiques exceptionnels — crise sanitaire des années 2019-2020, guerre en Ukraine en 2022 [8] — qu’à celles des années 2006-2016, globalement plus sereines en dépit de la crise financière de 2007-2008 ; des années pendant lesquelles l’excédent migratoire annuel moyen ne s’est élevé qu’à 60 000 personnes.
Cette conjecture occulte d’autre part que la forte hausse récente du solde migratoire a concerné bien d’autres pays européens que la France et a entraîné un net durcissement de la politique migratoire communautaire. Le 26 mars 2026, le Parlement européen a ainsi approuvé le concept de « hubs de retour », des centres ouverts dans des pays situés hors Union européenne dans lesquels seraient envoyées les personnes dont les demandes d’asile auraient été rejetées. Approuvé ne signifie pas voté mais une partie du chemin est faite ! Par ailleurs, le Pacte sur la migration et l’asile, adopté le 14 mai 2024, est entré en vigueur le 12 juin 2026. Ce pacte, qui change profondément la procédure d’asile (réduction des délais de recours, suppression du visa de régulation,…), est, à ce jour, loin d’être transcrit dans le droit français, mais il le sera peu ou prou à terme [9]. Les durcissements, actuels et à venir, des conditions d’entrée et de séjour des étrangers ne transformeront pas l’Union européenne et la France en citadelles inaccessibles, mais on peut penser qu’ils influeront quand même à la baisse sur les soldes migratoires.
Dans l’hypothèse d’un excédent migratoire annuel ramené à 70 000 personnes (solde anticipé en 2021 dans le scénario central), toutes choses égales par ailleurs, la population de la France en 2070 serait alors réduite de 10 millions de personnes et sa structure par âge plus vieillie par la base et par le sommet de la pyramide des âges (tableau 1) [10]. Ce n’est pas une conjecture forcément souhaitée, mais c’est une conjecture qu’il serait bon de ne pas trop tenir pour improbable.
Tableau 2. Caractéristiques de la population de la France selon plusieurs variantes de projection
Source : INSEE (« Projections de population 2021-2070 pour la France » ; « Projections de population 2024-2070 pour la France »).
Le scénario central : quelle faisabilité ?
150 000 immigrants nets annuels jusqu’en 2070 ! On doute que les auteurs du « scénario central 2026 » pensent une telle éventualité très vraisemblable. Non que les candidats à l’entrée sur le territoire soient par le monde en nombre insuffisant, mais parce qu’une grande partie d’entre eux souhaitant y trouver du travail, encore faudrait-il pouvoir leur en proposer à hauteur. Combien de créations nettes d’emplois seraient requises ? Dans quels secteurs d’activité ? Pour satisfaire quelles compétences ?
Alors que la France compte 8 % de sa population active au chômage, que la quantité de travail (nombre d’heures travaillées, ramené au nombre d’habitants en âge de travailler) y est la troisième plus basse des pays de l’Union européenne [11], que l’âge effectif de départ en retraite y demeure relativement précoce, des marges d’ajustement n’existent-elles pas avant qu’un besoin de 150 000 immigrants nets annuels ne se fasse sentir ? Notons simplement ici qu’avec un solde migratoire simplement égal à + 70 000, toutes choses égales par ailleurs, la population âgée de 15-64 ans (population d’âge actif) ne compterait en 2030 que 4 019 individus de moins qu’en 2023 (42 145 790 personnes contre 42 149 809) ; en 2040, elle en comptabiliserait 1 342 130 personnes de moins. À titre simplement indicatif, au premier trimestre 2026, France Travail recensait 3 295 100 personnes inscrites en catégorie A (personnes sans emploi) et 2 432 900 en activité réduite (catégories B et C).
Dans un tout autre domaine, 150 000 immigrants nets annuels jusqu’en 2070, au total, cela pourrait faire combien de personnes durablement installées sur le sol français et y ayant en toute logique fondé famille ? Parmi les 476 424 nouveau-nés que pourrait, selon le scénario central, compter la France en 2070, combien pourraient être nés d’au moins un parent né à l’étranger ? On mentionnera simplement ici que, de 1998 à 2024, leur proportion est passée de 14,6 % à 27,9 %, cette forte croissance contribuant à alimenter certains discours dénonçant le « grand remplacement » ou vantant a contrario la montée d’une « nouvelle France » jeune, urbaine et bigarrée. Nul doute que le scénario central des perspectives 2026 de l’INSEE nourrira bien des débats lors des scrutins électoraux de 2027 !
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La méthode des composantes est utilisée par la plupart des producteurs de perspectives démographiques. Elle consiste à faire évoluer l’estimation de population par sexe et par âge la plus récente : d’une part, en faisant naître chaque nouvelle année des enfants par application des taux de fécondité par âge anticipés à la population féminine en âge de procréer et en faisant mourir selon des probabilités de décès prédéfinies les personnes présentes en début de chaque année ; d’autre part, en ajoutant à ces évolutions naturelles les soldes migratoires masculins et féminins convenus à chaque âge. Pour les perspectives 2026, la population de départ est celle de 2023, année médiane et de référence de la période 2021-2025 pour laquelle ont été synthétisées les données collectées lors des cinq dernières enquêtes annuelles de recensement. ↑
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Dans le contexte récent de réduction marquée des gains de durée de vie, extrapoler les tendances d’une période aussi longue, par ailleurs expurgée des années de surmortalité dues au Covid-19, majore implicitement les anticipations. ↑
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Voir notamment Olshansky S. Jay et alii, « Implausibility of Radical Life Extension in Humans in the Twenty-First Century », Nature Aging, n° 4, 7 octobre 2024. ↑
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Les femmes immigrées sont supposées avoir la même fécondité que les non-immigrées : basse, centrale ou haute selon les variantes de projection. ↑
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Pour reprendre les termes de Robert Lion dans sa présentation du rapport Vieillir demain. Rapport du groupe « Prospective personnes âgées », Paris : La documentation française, 1980. ↑
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C’est, pour l’essentiel, à présenter ce scénario et ses implications qu’est notamment consacré l’INSEE Première n° 2108. ↑
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C’est le scénario central qui, notamment, fonde les travaux du Conseil d’orientation des retraites (COR), comme en atteste le 13e rapport publié le 11 juin 2026 et sous-tend le modèle Omphale de l’INSEE utilisé pour les travaux de démographie locale portant, entre autres, sur l’évolution future du peuplement du territoire. ↑
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Ces événements ont contribué à gonfler anormalement les soldes migratoires, la crise du Covid-19 en limitant les sorties du territoire et la guerre en Ukraine en accroissant fortement les entrées. ↑
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Le droit français évolue aussi par lui-même. On en veut pour preuve l’adoption, le mardi 16 juin, par l’Assemblée nationale d’une loi qui prévoit, entre autres, d’allonger jusqu’à 210 jours la durée de rétention des étrangers faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et déjà condamnés par la justice. ↑
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Les écarts entre la variante « migration basse 2026 » et le « scénario central 2021 » s’expliquent pour l’essentiel par le passage d’une fécondité ramenée de 1,8 enfant en moyenne par femme à 1,45 enfant ; La variante « migration nulle », toutes choses égales par ailleurs, illustre la dynamique de fond, la dynamique intrinsèque, de la population de la France ; une population dont les caractéristiques, hormis la taille plus réduite, s’avèrent globalement très proches de celles décrites par la variante « migration basse ». ↑
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Redoules Olivier et Gancel Célestin, « La durée effective du travail et sa quantité en France et en Europe en 2024 », Rexecode, Document de travail n° 98, 15 décembre 2025. ↑






