Bien comprendre l’état de la démocratie passe par un inventaire « des ressources émergentes […] et de la robustesse des pratiques démocratiques à l’échelon local » estime Yannick Blanc, président de Futuribles International. Ce sont justement ces pratiques démocratiques locales autour des enjeux de l’eau qu’ont observées les Ateliers des métamorphoses d’Eau de Paris lors de leur séance du 9 décembre 2025. L’idée de cette réflexion prospective engagée avec Loïc Blondiaux [1], Emeline Hassenforder [2] et Adeline Paradeise [3] est de comprendre comment évoluera la gouvernance locale de l’eau dans un contexte de perte de confiance des citoyens à l’égard des institutions représentatives et de tensions autour du partage de la ressource. Du fait de sa fonction essentielle, l’eau peut-elle favoriser l’émergence d’un nouvel ordre démocratique en France ?
Blondiaux Loïc, Hassenforder Emeline et Paradeise Adeline, « L’eau, sentinelle d’un renouveau démocratique. Contestation, judiciarisation, participation, quelles voies pour l’eau demain ? », Atelier des métamorphoses (ADM, Eau de Paris), n° 14, 9 décembre 2025 (podcast publié le 23 février 2026).
De l’eau technique à l’eau politique
Depuis la sécheresse de 2022 et les révélations sur les pollutions dites « éternelles », l’eau a quitté le registre technique dans lequel les acteurs locaux la cloisonnaient depuis 1964 pour devenir un objet politique, intimement lié aux conditions de vie des Français. Aujourd’hui, les nouveaux enjeux de pollution et de santé font que les citoyens revendiquent un droit de regard sur la gestion de l’eau, là où hier la gouvernance du sujet s’organisait essentiellement entre experts.
Conséquences ? Les dynamiques d’expression démocratique locale associées aux questions climatiques et environnementales se transposent désormais pleinement au monde de l’eau. Entre contestation, judiciarisation et participation citoyenne, la question est de savoir si un modèle d’expression va dominer les autres ou si un continuum émergera de ces trois dynamiques.
Pour une démocratie délibérative
Pour maintenir sa légitimité, la démocratie représentative n’a pas d’autre choix que d’intégrer en son sein des mécanismes participatifs, le vote ne suffisant plus à faire démocratie. Cette évolution que le politologue Loïc Blondiaux nomme « démocratie délibérative » repose sur l’intégration d’espaces de réflexion citoyenne au cœur même des institutions existantes. Les élus gardent leur rôle de décideurs, mais leurs choix s’appuient davantage sur l’expérience des usagers et sur la discussion entre différents points de vue, afin de rendre les politiques publiques plus solides et mieux acceptées.
Ces mécanismes participatifs connaissent en France une progression notable à différents niveaux territoriaux : national, régional, intercommunal, local. Le nombre de collectivités locales s’étant engagées dans des budgets participatifs est passé de 7 en 2014 à 460 en 2024. Les saisines de la Commission nationale du débat public (CNDP) ont été multipliées par plus de quatre entre 2014 et 2022. Les conventions citoyennes, quant à elles, en sont à leur troisième édition en 2025, largement plébiscitées par les Français selon la récente enquête du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) « Délibération citoyenne et confiance dans la politique démocratique ».
Un nouveau contrat social
Ces innovations démocratiques traduisent une double dynamique : la volonté croissante des élus d’ouvrir les processus décisionnels et la disposition des citoyens à s’en saisir. Elles ne sont toutefois pas exemptes d’ambiguïtés et de critiques. Certains experts estiment que la représentation nationale des citoyens participants à ces initiatives est contestable. D’autres que trop de participation tue la participation. Enfin, le risque d’« acceptologie [4] » fragilise la confiance des Français en ce type de démarche. La participation peut alors paraître comme un outil de validation plus qu’un véritable espace de coconstruction des politiques publiques.
Emeline Hassenforder, qui met en œuvre depuis 20 ans des démarches participatives dans le domaine de l’eau, estime qu’il faudra en organiser davantage dans les années à venir tant les tensions sur l’eau s’accroissent. Ces démarches ne seront crédibles pour les citoyens et les experts que si elles relèvent d’une ingénierie irréprochable. Elles doivent être claires et transparentes sur leurs objectifs, répondre à un problème concret qui aboutisse à une décision publique, accorder plus d’importance au processus qu’aux résultats et fournir un effort pour inclure les personnes habituellement exclues de la participation.
La chercheuse souligne ô combien ce dispositif mis en œuvre sur des problématiques d’eau doit se penser en complémentarité avec la démocratie représentative et être propre aux spécificités de chaque territoire. Selon Emeline Hassenforder, c’est un nouveau contrat social autour de la gestion de l’eau que ces démarches établissent.
Le débat contradictoire, terreau de la démocratie
Pour autant, la participation n’est pas la fabrique du consensus. Les démarches de participation citoyenne sont apparues dans la législation et dans le système politique français à la suite de conflits très importants. Quand elles sont mises en œuvre, elles font surgir des points de vue contradictoires. Toute démarche participative suppose donc l’existence de désaccords, de confrontations d’intérêts et de rapports de force.
À l’inverse, la participation ne constitue pas toujours le débouché privilégié du conflit. Lorsqu’elle est perçue comme consultative, insuffisamment contraignante ou sans effet tangible sur la décision finale, les citoyens peuvent privilégier d’autres leviers. La judiciarisation apparaît alors comme un instrument d’action stratégique. En 2024, plus de 22 000 contentieux liés à l’environnement ont été traités par les juridictions françaises.
Le secteur de l’eau n’échappe pas à cette évolution des rapports de force. Ce début d’année 2026 est assez révélateur de ce qui se joue en France. En janvier, 200 plaignants contre les PFAS [5] ont assigné les industriels Arkema et Daikin Chemicals devant le tribunal judiciaire de Lyon. En février, une plainte contre X pour mise en danger d’autrui en raison de PFAS a été déposée dans les Vosges par trois associations.
La judiciarisation n’est ni un accident ni une dérive isolée, affirme Adeline Paradeise de l’association Notre affaire à tous. La justice devient l’arbitre de conflits, une arme très efficace dans un rapport de force défavorable aux citoyens.
Continuum ou opposition ?
Selon Loïc Blondiaux, les tensions actuelles liées à l’eau préfigurent des conflits qui vont se durcir face à la moindre disponibilité de la ressource. Ces conflits d’usage risquent d’emporter les institutions démocratiques si on ne prévoit pas les cadres qui permettent de construire la décision et de gouverner les communs. Entendons par cadres, la contestation, la judiciarisation et la participation citoyenne, pensées comme un continuum d’actions et dont l’enjeu est de construire une démocratie de l’eau ou une « démocratie écologique ». La contestation peut ouvrir un espace de débat, la participation structurer la délibération et la judiciarisation intervenir lorsque les engagements pris ne sont pas respectés ou lorsque les arbitrages apparaissent insatisfaisants.
Dans cette lecture, la judiciarisation ne serait plus perçue comme l’échec de la participation, mais comme l’un de ses ultimes prolongements, précise Adeline Paradeise. Elle constituerait une forme de garantie externe, assurée par l’état de droit, susceptible de renforcer la crédibilité des dispositifs participatifs en assurant que les décisions prises ne demeurent pas lettre morte. De même, la contestation publique, les manifestations, les pétitions et les interpellations médiatiques, pourraient jouer un rôle à la fois d’alerte, de remise en cause ou de soutien aux autres démarches.
Dans le domaine de l’eau, ce continuum émerge. À des mouvements de contestation locale se greffent des contentieux à l’initiative d’associations, de citoyens ou de régies publiques comme Eau de Paris ou Eau du Grand Lyon. Parallèlement, des dispositifs institutionnels convoquant les citoyens sont mis en place : en France certains sont jugés exemplaires, comme celui engagé par le syndicat mixte de la Drôme et l’assemblée citoyenne de Grand Lyon. La France suit en cela la Tunisie et la Belgique qui font figure de laboratoires démocratiques décentralisés autour de l’eau, illustrant cette volonté d’intégrer les habitants et les acteurs locaux dans la gouvernance de ce « commun politique ».
L’essence de la démocratie tient moins à l’absence de conflit qu’à sa capacité à l’organiser. La démocratie de l’eau pourrait ainsi devenir un laboratoire d’expériences entre dialogue, mobilisation et droit, non pas trois voies concurrentes, mais trois dimensions d’un même processus d’expression citoyenne. C’est à cette forme de démocratie locale que doivent se préparer les acteurs de l’eau demain.
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Professeur de science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP) ; membre depuis 2020 de la Commission nationale du débat public. ↑
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Chercheuse en ingénierie et évaluation des démarches participatives dans le domaine de la gouvernance de l’eau et des territoires, Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). ↑
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Juriste chargée de contentieux chez Notre affaire à tous, spécialiste en droit de l’environnement. ↑
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Instrumentalisation de démarches participatives destinées principalement à légitimer des décisions déjà arrêtées. ↑
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Acronyme anglais pour « substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées ». ↑








