Comment produire et partager des données fiables sur les pollutions lorsque les habitants doutent des chiffres existants, ou découvrent qu’ils n’existent pas ? Depuis une quinzaine d’années, une réponse originale a émergé en France : les Instituts écocitoyens (IEC). Né à Fos-sur-Mer dans un territoire fortement pollué, le modèle repose sur la convergence entre savoirs citoyens et expertise des scientifiques, au sein d’un cadre indépendant. Alors que les instituts écocitoyens et les réflexions s’en inspirant se multiplient en France, Quentin Bisalli a interrogé Christelle Gramaglia — directrice de recherche au sein de l’Unité mixte de recherche (UMR) G-EAU (Gestion de l’eau, acteurs, usages) à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) de Montpellier, et présidente de l’Institut écocitoyen en santé environnementale de l’Aude (IECSEA) — sur l’originalité du modèle et ses perspectives.
Pouvez-vous rappeler ce que sont les instituts écocitoyens, et dans quel contexte ils sont nés ?
C.G. : Les instituts écocitoyens (IEC) sont des objets un peu hybrides. Ce sont des tiers lieux où se rencontrent les questions, demandes et savoirs expérientiels et locaux des citoyens d’une part, les compétences et l’expertise technique des scientifiques d’autre part — deux formes de savoir différentes et complémentaires, qui ne sont pas pensées au départ pour se parler.
Le premier institut créé est celui de Fos-sur-Mer, en 2010. Il y a alors un projet d’incinérateur d’ordures ménagères, qui doit s’ajouter à une zone déjà saturée d’activités industrialo-portuaires. Malgré des mobilisations très fortes, avec des occupations sur site, le projet voit le jour. Les habitants demandent alors des données sur les niveaux d’exposition cumulés, les incidences de cancers, etc., et comprennent qu’aucune de ces données n’existe.
En contrepartie de l’installation de l’incinérateur, la commune perçoit une taxe, assez importante. Certains élus locaux ont donc l’idée de mettre à profit une partie de celle-ci pour concevoir un nouvel organisme, indépendant, qui produirait ces données scientifiques qui n’existent pas. L’institut, développé par Philippe Chamaret — qui en est toujours le directeur — repose sur plusieurs piliers : un conseil scientifique, une équipe en propre, et un conseil d’administration où peuvent siéger à la fois les activistes et les habitants, mais aussi potentiellement les entreprises qui le souhaitent.
L’institut a décidé de travailler de manière conjointe sur les pollutions qui concernent toutes les matrices : l’eau, le sol, l’air et le vivant jusqu’à la santé humaine. Et il a commencé à faire ses premières études en intégrant une dimension participative, quand cela était pertinent. Par exemple, il n’y a pas forcément besoin d’habitants pour compter des particules, même si c’est pour répondre aux questions que ceux-ci se posent. À l’inverse, quand vous faites des suivis de lichen, ou que vous organisez des pêches scientifiques, il y a un vrai intérêt à faire participer les habitants.
Ce compagnonnage entre citoyens et scientifiques produit des choses différentes, comme l’ont notamment montré les travaux de Donna Haraway. L’exemple de la pêche est assez parlant. En travaillant avec les pêcheurs locaux, les scientifiques ont modifié leur protocole concernant le choix du bio-indicateur, et sont passés du serran, un poisson peu présent dans le golfe de Fos, au congre, moins documenté par la recherche scientifique, mais qui a l’avantage d’être très sédentaire au moins les 10 premières années de sa vie. Il est aussi présent partout tout en étant moins apprécié des pêcheurs. Finalement, le congre s’est révélé être un bien meilleur bio-indicateur que ce qui avait été envisagé. Il a, depuis, fait l’objet de publications scientifiques internationales.
Les travaux de l’institut ont ainsi permis des changements incrémentaux plus ou moins directs : l’identification de points chauds de mercure que l’on pourrait corréler avec la fin d’une dérogation administrative en faveur d’un industriel qui a enfin changé de procédé, la mise en place d’un registre des cancers, et plus globalement la reconnaissance par les autorités de l’état de santé dégradé des populations de Fos-sur-Mer.
On entend beaucoup parler des instituts écocitoyens depuis quelques années : qu’est-ce qui explique leur essor récent ? Quelle place occupent-ils dans la fabrication de la connaissance scientifique et la prise de décision politique ?
C.G. : Leur essor récent peut paraître soudain, mais il couvait depuis longtemps. Chaque contexte est différent, mais partout où les instituts écocitoyens émergent, on retrouve à peu près la même combinaison : une crise locale, créée par une absence de données ou une situation de blocage, et un climat de défiance. Les instituts apparaissent alors comme une manière de sortir des blocages, de repolitiser ces sujets — au sens noble du terme. Ce sont d’ailleurs souvent des élus, démunis face à ces problématiques, qui initient ou soutiennent la création des instituts.
L’objectif est de produire de la connaissance dans un cadre apaisé, en traitant les controverses, ce qui passe par l’implication et le contrôle de toutes les parties prenantes, pour que les résultats soient indiscutables. À l’IEC de l’Aude, par exemple, nous avons plusieurs collèges (collectivités, scientifiques, associations, acteurs économiques, citoyens) et un système de pouvoirs et de contre-pouvoirs qui permet d’équilibrer et d’éviter la mainmise d’une catégorie d’acteurs particulière. Ce n’est pas toujours évident, il y a parfois des tensions, mais globalement cela fonctionne bien.
Cet essor tient aussi au fait que le modèle de Fos est devenu visible. Philippe Chamaret, le directeur de l’IEC de Fos, a communiqué sur son expérience et, aujourd’hui, accompagne plusieurs nouvelles initiatives.
Trois autres structures se désignent officiellement comme IEC. L’ECSEA, dans l’Aude, dans lequel je suis engagée, a été créé il y a deux ans. Il a la particularité d’être à l’échelle d’un département qui est l’un des plus pauvres de France, avec un important passif industriel (friches, sites miniers et activités toujours présentes), et qui fait face à des risques combinés. L’Institut écocitoyen de la vallée du Mont-Blanc est né à la fois d’une mobilisation citoyenne et d’un soutien des élus face à une situation littéralement irrespirable. Celui de Lyon s’inscrit lui dans le contexte particulier de la contamination locale aux polluants éternels. Il y a aussi l’Observatoire écocitoyen de Montreuil, dont le modèle est un peu différent : à l’inverse des instituts qui sont des tiers lieux, ces observatoires sont en général ancrés dans une municipalité voire une université.
Beaucoup d’autres projets sont en réflexion ou en phase de lancement, par exemple avec les mobilisations autour des clusters de cancers pédiatriques dans l’Ouest de la France, ou des projets en cours de réflexion à Lille ou Dunkerque. On sent que cela fourmille un peu, même si pour l’instant le nombre de projets concrétisés reste limité.
Quels liens l’écosystème des instituts écocitoyens français entretient-il avec des démarches similaires à l’international ?
C.G. : Les instituts écocitoyens restent un modèle spécifique. Il existe de nombreux projets de sciences participatives, des initiatives citoyennes de contre-mesure, des observatoires, des laboratoires ouverts…, qui nous inspirent et qui se nourrissent de l’expérience des IEC, mais qui restent souvent à l’initiative du monde scientifique. En Grande-Bretagne, des collectifs mobilisés sur les pollutions des rivières regardent le modèle français avec intérêt. Au Portugal, à l’Observatoire hommes milieux d’Estarreja (CNRS, Centre national de la recherche scientifique), l’équipe se demande comment intégrer davantage les citoyens dans la production de connaissances sur les risques et la santé environnementale, en s’inspirant notamment de Fos. Au Sénégal, à Sébikotane, un observatoire écocitoyen des changements environnementaux s’est structuré dans une zone marquée par des activités de recyclage des métaux, avec des échanges entre scientifiques, élus et habitants — là encore avec le soutien du CNRS.
Ces circulations sont aussi inspirantes pour nous. On a vu au Sénégal du théâtre forum autour des questions de pollutions et de santé environnementale, qui propose des formes différentes de médiation, mais aussi une autre manière de poser les questions — on est dans la recherche-création. Je pense aussi aux travaux de Max Liboiron au Labrador, qui travaille sur les déchets plastiques et les conséquences sur les écosystèmes et l’alimentation des populations des premières nations, en intégrant des principes anticoloniaux. Ce n’est pas forcément réplicable tel quel en France, mais c’est très intéressant sur le plan de la relation entre science et territoire, pour savoir comment faire de la science de manière responsable. L’idée est de ne pas rajouter au fardeau des populations locales, mais au contraire de travailler main dans la main avec les citoyens dans une perspective d’autonomisation (empowerment).
Quels sont les défis d’avenir et les perspectives pour les instituts écocitoyens ?
C.G. : Les instituts écocitoyens sont aujourd’hui à un moment charnière. Ils commencent à être identifiés, y compris par les services et les agences de l’État, qui sont intéressés par leurs accomplissements. L’enjeu maintenant est d’embarquer tout le monde, de travailler en collaboration en apportant la dimension territoriale aux acteurs nationaux, mais sans être non plus perçus comme étant sous tutelle.
Il reste que le modèle est fragile, d’autant que les subventions locales sont dépendantes des résultats électoraux, et qu’au niveau national on est plutôt tenté de réduire les coûts et sabrer les agences.
Nous avons besoin, pour penser le devenir des IEC et leur essaimage, de s’accorder sur quelques principes, pour éviter une forme « d’institut écocitoyen-washing ». Nous avons pour cela organisé deux festivals dans l’Aude en 2024 et 2025, et nous travaillons à une charte des IEC, même s’il ne s’agit pas d’imposer un modèle unique — il y a une diversité à préserver, tous les IEC sont différents.
Certains principes paraissent néanmoins non négociables, au premier rang desquels la demande citoyenne et le contrôle citoyen sur les données produites. Un IEC ne peut pas non plus devenir un simple service municipal bis, ni être capté par un acteur économique ou institutionnel. Il y a aussi des jalons à poser, pour bien cibler les actions et les apports de la science citoyenne, qu’il ne s’agit pas de mobiliser tout le temps au risque de l’épuisement. En revanche, à des moments clefs — définition des questions, conception des protocoles, collecte, interprétation, diffusion — la présence citoyenne est très importante. Elle nous oblige à penser différemment. Quand on reste entre scientifiques, on identifie souvent les voies d’exposition principales, les phénomènes majoritaires. Au contraire, embarquer les citoyens nous amène parfois à emprunter des chemins plus inattendus (tout en respectant évidemment les règles de la rigueur scientifique), mais souvent plus féconds, et de capter des signaux faibles.
Au-delà de ces principes, les IEC doivent mieux communiquer sur la plus-value qu’ils apportent en matière de réponse à des questions locales concrètes complexes — selon moi, ils représentent un véritable chaînon manquant de l’action publique environnementale et sanitaire. Il faut le montrer et le dire plus. Cela suppose de développer les liens qui rassemblent déjà les IEC et autres observatoires pour travailler de manière complémentaire à consolider le dialogue entre citoyens, collectivités et scientifiques. Il ne s’agit pas non plus d’être partout, mais de se coordonner et d’intervenir de manière concertée. On peut espérer que dans le futur, les services de l’État et les agences identifient les IEC comme des partenaires de terrain utiles, qui les aident dans leurs missions de service public. De mon point de vue, les IEC constituent une véritable innovation scientifique et démocratique française qui gagne aussi à être connue en Europe, pour étendre encore le réseau des partenaires et gagner en efficacité.








