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Comprendre et mesurer la polycrise

Depuis une cinquantaine d’années (notamment depuis la première crise pétrolière, en 1973), les crises mondiales se succèdent ou se chevauchent, dans la plupart des domaines : économie, finance, énergie, climat, société, géopolitique, etc. Ces dernières années, de l’invasion de l’Ukraine par la Russie à l’exacerbation du conflit israélo-palestinien, en passant par le repli protectionniste des États-Unis sur fond de rivalité avec la Chine, l’accélération du changement climatique et les catastrophes qui l’accompagnent, etc., le sentiment se renforce que les crises se multiplient et interfèrent les unes avec les autres, et que leur gestion devient de plus en plus complexe. C’est dans ce contexte qu’a émergé et se développe l’utilisation de la notion de « polycrise(s) », un concept sur lequel Antoine Le Bec a interviewé le chercheur Louis Delannoy qui nous éclaire ici sur ses principales caractéristiques et son utilité pour appréhender un monde de plus en plus instable.

Dans un monde perçu comme de plus en plus incertain et confronté à la multiplication de crises, le concept de « polycrise » est de plus en plus utilisé. Quelles en sont les origines et comment le définir ?

L.D. : Le concept de « polycrise » a été utilisé pour la première fois en 1993 par Edgar Morin et Anne-Brigitte Kern dans le livre Terre-patrie [1] pour décrire l’enchaînement de crises participant à la complexité du monde. Il a été ensuite relativement peu utilisé jusqu’en 2013 où Mark Swilling, un chercheur sud-africain, l’a mobilisé dans une perspective de long terme, notamment pour décrire les transformations sociétales. De manière plus médiatique, le terme a été utilisé par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker en 2018, mais uniquement pour évoquer la conjonction de trois crises : le Brexit, la crise migratoire et la stagnation économique. Le terme a ainsi été utilisé sans apprécier ses dimensions sous-jacentes.

Polycrise ou polycrises ?

On peut parler de polycrise au singulier comme au pluriel (polycrises) :

• Au singulier, le terme renvoie le plus souvent à l’échelle mondiale et entretient une idée de singularité de polycrise (au sens presque civilisationnel).

• Employé au pluriel, le terme englobe plus d’échelles (spatiales et temporelles), en reconnaissant l’existence simultanée de polycrises multiples, à différentes échelles locales et ayant chacune une temporalité propre.

Ces deux utilisations ne sont pas exclusives : on peut reconnaître un état de polycrise mondiale, tout en s’intéressant aux polycrises régionales ou locales (ce qui est par ailleurs le cas ici).

L.D.

L’utilisation de ce concept a par la suite connu un vrai boom avec la crise de la Covid. L’historien britannique Adam Tooze a contribué à le populariser, en le mobilisant de façon causale, avec l’idée qu’une crise peut en amplifier une autre. L’autre facteur important est son utilisation grandissante au sommet de Davos 2023 du Forum économique mondial, allant même jusqu’à être qualifié de buzzword (mot à la mode) à cette occasion par le magazine Time.

Le monde académique s’est saisi de la polycrise depuis environ trois ans et y consacre un nombre important de conférences, projets et publications. Ces recherches mobilisent des chercheurs de tous bords, mais principalement en économie, en relations internationales et en sciences de la durabilité — notamment par l’approche des systèmes socio-écologiques (Social-Ecological Systems en anglais). Ce dernier courant est assez peu connu en France, malgré la présence de certains chercheurs de renom, comme Sandra Lavorel (chercheuse à Grenoble, médaille d’or du Centre national de la recherche scientifique) ou Olivier Hamant (chercheur en biologie, directeur de l’Institut Michel Serres) qui affiche une proximité avec cette communauté. L’approche est revanche beaucoup plus développée dans le monde anglo-saxon, en Asie, en Afrique du Sud et en Suède.

Le terme « polycrise » a connu le destin inverse d’un concept comme l’anthropocène, qui a émergé dans la communauté scientifique avant d’être repris dans l’espace politique. Ceci peut expliquer que la définition de la polycrise ne fasse pas consensus. Dans une de nos dernières études, nous avons interviewé 50 chercheurs de la communauté et nous montrons qu’il y a quatre façons principales de comprendre ce concept. Un facteur important qui explique ces divergences d’appréhension est la prise en compte des échelles spatiale et temporelle. Certains vont comprendre ce concept comme décrivant une crise civilisationnelle inévitable, amenée à durer, et adopter une attitude fataliste, voire catastrophiste. D’autres soulignent que la polycrise peut exister à plusieurs échelles, locale, régionale ou mondiale, mais estiment qu’on a les capacités suffisantes pour pouvoir la traiter et donc qu’elle est délimitée dans le temps. La prise en compte des échelles spatiale et temporelle est dès lors déterminante et différencie la polycrise du concept de permacrise qui induit une permanence de la crise.

Personnellement, la définition que j’utilise de la polycrise renvoie à la convergence et à l’amplification des crises. Ce que l’on observe, c’est que des crises se manifestent, sans doute de plus en plus fréquemment mais, chose nouvelle, elles ne vont pas s’atténuer et tendent à s’autoamplifier, à se renforcer mutuellement.

Comment travaillez-vous en pratique avec ce concept ?

L.D. : Dans l’approche des systèmes socio-écologiques que nous mettons en œuvre, on définit une crise comme étant la somme de chocs (attaques terroristes, krachs boursiers…) et de creeping changes — que l’on pourrait traduire par « changements insidieux » en français. Cela renvoie à des phénomènes aux évolutions plus lentes, qui vont s’étaler sur des décennies et tendent à être passés sous silence : le recul démocratique, la résistance antimicrobienne, les inégalités intergénérationnelles, etc.

Nous développons en ce moment des bases de données pour répertorier ces phénomènes et avons publié, cet été, un premier article consacré aux chocs. Nous avons collecté des données dans 170 pays, de 1970 à 2019, avant de les regrouper dans un ensemble de catégories et d’analyser la distribution temporelle et spatiale de ces chocs, ainsi que leur « cooccurrence » (apparition simultanée).

Six types de chocs sont identifiés : écologiques (sanitaires, agricoles…), climatiques (sécheresses, inondations, canicules…), géophysiques (séismes, éruptions volcaniques…), économiques (crises bancaires, monétaires, de la dette…), technologiques (infrastructures, accidents industriels…) et conflictuels (conflits inter- et intra-étatiques, terrorisme…). Nous sommes néanmoins conscients des limites relatives à la disponibilité et à la qualité des données, notamment celles collectées entre 1970 et 2000 que je considère moins robustes que les statistiques plus récentes. Une part importante de ce travail visait à limiter au mieux les différents biais géographiques et temporels de ces données.

Dans ce travail consacré aux occurrences et à la répartition spatio-temporelle des chocs, quelles sont les tendances historiques que vous avez observées ? Comment les interpréter ?

L.D. : La conclusion principale de ce papier est que les chocs s’expriment de façon totalement différente selon les régions. On observe une augmentation de la cooccurrence des chocs de 1970 à 2000, dans la même année au sein d’un même pays, un facteur qui témoigne de la polycrise. Ce constat est valable à l’échelle mondiale, même si certaines régions connaissent plus de cooccurrences que d’autres, notamment l’Asie. Et à partir des années 2000, on observe que ces cooccurrences tendent à diminuer, sauf au Moyen-Orient et en Afrique où elles se stabilisent. Cela confirme que les échelles sont vraiment structurantes pour comprendre la polycrise. Nous ne sommes pas encore capables d’expliquer précisément ce nouveau régime : est-ce lié à l’interaction avec des changements insidieux ? Sans doute. Dans ce cas, lesquels ? C’est une perspective sur laquelle on est en train de travailler.

Un point important à noter est que nous avons mesuré l’occurrence des chocs, mais que nous ne discutons pas leur intensité. Par exemple, s’agissant des chocs climatiques, on observe bien un plateau de leur nombre à partir des années 2000 mais, en revanche, leur sévérité, en termes de personnes déplacées ou décédées, est en hausse sur cette période. Un autre résultat de ce travail est qu’un nexus [2] regroupant les conflits, les chocs technologiques et les chocs climatiques apparaît comme prédominant dans la cooccurrence des crises. Comprendre la polycrise, c’est aussi comprendre le cœur de ce nexus, c’est-à-dire les interactions entre ces phénomènes.

Évolution globale de l’occurrence des chocs par catégories entre 1970 et 2020 (graphique du haut) et évolution de la cooccurrence des chocs (graphique du bas)

Source : Delannoy Louis et alii, « Dynamics of the Polycrisis: Temporal Trends, Spatial Distribution, and Co-occurrences of National Shocks (1970-2019) », Global Sustainability, vol. 8, juin 2025.

Ces résultats décrivent des corrélations entre chocs. Dispose-t-on de moyens pour mieux comprendre les dynamiques de causalité ? Dans quel sens se jouent les relations entre les chocs ?

L.D. : Oui c’est tout à fait l’ambition de nos recherches actuelles. Cela passe par l’intégration des changements insidieux dans nos analyses : quelles sont les variables les plus importantes et comment peut-on éventuellement les mesurer par des indicateurs, sachant que tout indicateur porte intrinsèquement une vision du monde ? L’idée est également d’alerter sur les phénomènes qui nécessitent d’être mieux suivis. Nous sommes actuellement en train de travailler avec 25 chercheurs sur une nouvelle base de données portant sur ces changements insidieux (parmi lesquels le repli démocratique, la résistance antimicrobienne, le recul de la liberté de la presse, les inégalités intergénérationnelles, etc.). Après avoir identifié une quarantaine d’indicateurs potentiels, nous sommes en passe d’en cibler une quinzaine visant à décrire les principaux changements. L’objectif est d’étudier les interactions entre ces changements insidieux et les chocs, afin de tenter d’identifier des mécanismes explicatifs des crises.

À titre personnel, je suis de plus en plus attiré par les travaux empiriques, mais je me méfie de la modélisation, notamment économique, dont les hypothèses sous-jacentes font l’objet de vifs débats et dont les facteurs d’incertitude sont difficiles à estimer. Par ailleurs, j’estime que les modèles ne sont pas forcément les outils les plus à même d’entraîner des transformations sociétales.

Comment ces travaux peuvent-ils contribuer à une meilleure compréhension de la façon dont les organisations perçoivent et se représentent ces risques systémiques ?

L.D. : Nous avons récemment analysé les Global Risk Reports du Forum économique mondial. Ces travaux de cartographie des risques et de leurs interactions exercent une influence majeure. Mais en conduisant une analyse statistique de ces rapports, nous avons noté que la manière dont les risques systémiques sont traités est très conservatrice et comporte des biais. Le langage de ces publications a évolué entre les premiers rapports et les derniers, qui présentent ces risques globaux comme étant des problèmes pouvant simplement être résolus par des leviers de régulation. On perd ainsi la richesse du concept de risque systémique.

Par ailleurs, les Global Risk Reports s’appuient sur des sondages menés auprès d’environ 1 000 personnes aujourd’hui. Nous avons analysé comment les résultats de ces enquêtes et le texte des rapports se différencient en termes d’allusion aux objectifs de développement durable (ODD). On observe que, dans les sondages, les conflits ou les risques sur la biodiversité sont très hauts, mais qu’ils sont au contraire mis sous le tapis dans le texte du rapport (et cela est statistiquement significatif). À l’inverse, les risques économiques sont fortement mis en avant alors qu’ils sont moins bien classés dans les sondages. Il y a donc des biais cruciaux dans l’analyse faite de ces enquêtes.

Une autre approche est de comparer le texte ou les sondages des Global Risk Reports avec des bases de données historiques des chocs. On observe là aussi des biais. Par exemple, les risques économiques mis en avant dans ces rapports concernent très largement les pays de l’OCDE, mais ne sont pas significatifs pour des pays à faibles revenus, notamment en Afrique. Ce type de travail donne des clefs pour améliorer la façon dont les institutions peuvent améliorer leur perception des risques, et in fine y répondre de façon appropriée.

Conceptualisation des risques mondiaux relatifs aux ODD à partir des textes versus basées sur les enquêtes du Forum économique mondial

Commentaire : pauvreté, inégalités, biodiversité et conflit sont sous-représentés dans les publications comparativement aux réponses relevées dans les enquêtes ; à l’inverse, la croissance économique est davantage mise en avant.

Source : Delannoy Louis, Busson Mélis et Søgaard Jørgensen Peter, « Multi-decadal Analysis of Major Global Risk Assessments Reveals Consistent Biases and Low Predictive Capacity », article bientôt en évaluation par les pairs, p. 11.

Propos recueillis par Antoine Le Bec

  1. Paris : Seuil, 1993.

  2. Entrelacement, association de plusieurs éléments imbriqués formant un ensemble complexe (NDLR).

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