Depuis 2020, le Cigref, association dédiée aux enjeux numériques, publie chaque année son Rapport d’orientation stratégique (ROS). Ce rapport a pour objectif d’analyser les grandes tendances du numérique dans les grandes entreprises et administrations publiques françaises à l’horizon de la prochaine décennie. Le ROS 2025 propose quatre archétypes de la fonction numérique à l’horizon 2040. Futuribles, qui accompagne le Cigref depuis cinq ans dans la publication de ce rapport, a interviewé Pierre Skrzypczak, qui en a assuré la réalisation en tant que chargé de mission Stratégie et prospective au Cigref.
Quel est l’objectif du ROS et comment est-il construit ?
P.S. : Comme chaque année depuis maintenant six ans, le Cigref publie son Rapport d’orientation stratégique, le ROS, soutenu dans sa démarche par son partenaire historique Futuribles. Ce rapport vise à accompagner les entreprises et administrations françaises, membres du Cigref, dans leurs ambitions stratégiques en leur apportant des analyses prospectives rigoureuses sur les grandes transformations numériques présentes et à venir. L’un des objectifs principaux du ROS est de fournir une vision globale des enjeux numériques, replacés dans leur contexte, pour mieux éclairer les décisions à prendre dès aujourd’hui au service de la résilience et de la performance. La rédaction du ROS est le fruit d’un processus rigoureux et collectif : il associe analyse de la littérature et ateliers de travail avec un COS (comité d’orientation stratégique) composé de membres du Cigref et de personnalités qualifiées, ainsi qu’un COS jeunes, composé de 70 collaborateurs de moins de 30 ans, issus de 40 organisations membres du Cigref.

Archétypes de la fonction numérique pour 2040. Rapport d’orientation stratégique, Paris : Cigref, 2025, 126 p. Voir aussi la page Web dédiée
Quelles sont les principales tendances auxquelles les directeurs de systèmes d’information (DSI) sont et seront confrontés demain ?
P.S. : Une cinquantaine de tendances composent la cartographie des transformations de l’environnement numérique. La démarche d’analyse est structurée autour de cinq axes majeurs intégrant les enjeux tout à la fois géopolitiques, économiques, technologiques, éthiques et sociaux. Plutôt qu’en faire une liste exhaustive, je propose d’en extraire quelques messages clefs à l’horizon 2040 : la recomposition des équilibres mondiaux, le renversement des modèles d’affaires du Web et de la donnée, l’intégration massive de l’intelligence artificielle (IA) agentique dans les chaînes de valeur, les arbitrages en matière de ressources et d’énergie, et l’impact de ces changements sur les processus de travail et les modes de vie. Toutes ces transformations devront se traduire, pour les DSI, par une approche résiliente, non seulement selon des dispositions défensives et réactives, mais encore et surtout par une attitude fondamentalement proactive et réaliste.
En quoi consistent les archétypes des fonctions numériques que vous avez construits ?
P.S. : Le terme d’archétype peut sembler abstrait, mais il s’agit surtout d’un outil de modélisation stratégique. L’objectif est de proposer des profils-types volontairement contrastés, presque caricaturaux, afin de mieux révéler, en situation, les forces et les vulnérabilités des différents modèles de direction numérique. Ces archétypes ne sont pas des modèles à suivre, mais des points d’appui pour nourrir la réflexion prospective et guider les choix organisationnels.
Ils constituent une réponse concrète à la question centrale « Que pourrions-nous devenir ? », que nous nous sommes posée cette année ; chacun des archétypes incarnant une trajectoire possible pour la fonction numérique à l’horizon 2040.
La démarche adoptée repose sur une grille d’analyse composée d’une dizaine de critères représentatifs de la fonction numérique, comme la gouvernance, le positionnement stratégique, la relation aux métiers, le niveau d’autonomie, l’orientation technologique, etc. Pour chaque critère, plusieurs hypothèses ont été formulées. Le croisement de ces variables a permis de faire émerger des profils cohérents, illustrant des visions contrastées mais tout à fait plausibles de l’évolution des directions numériques.
Ces archétypes ne sont pas normatifs, ils ne décrivent ni des standards ni des organisations existantes. Ils mettent l’accent sur la diversité des trajectoires possibles, en fonction des ressources, des choix technologiques, des parties prenantes et des enjeux propres à chaque organisation. Sur cette base, la pertinence de chacun des archétypes pourra, et même devra, être questionnée, afin de permettre à chaque direction numérique de projeter sa trajectoire, ses priorités stratégiques et les leviers d’action propres à chacun.
Quelles réponses les organisations pourraient-elles apporter à ces grandes transformations ?
P.S. : La quatrième et dernière partie du rapport propose un ensemble de principes d’action permettant de passer des enseignements prospectifs à des mises en œuvre stratégiques, organisationnelles et opérationnelles concrètes.
La réponse principale que les organisations pourraient mettre en place ne consiste pas tant dans une résolution purement technique que dans une approche coopérative, multidimensionnelle, évolutive et ciblée, capable d’intégrer et de réévaluer les facteurs clefs de succès en interne, à la lumière des mutations rapides du contexte extérieur. C’est à ce prix que pourront se déployer durablement, et sous la forme d’un écosystème européen synergique et fécond, les politiques d’autonomie stratégique, le rééquilibrage des chaînes de valeur, la manœuvrabilité contractuelle, la maîtrise des technologies d’IA et leur usage raisonné, ainsi que la résilience environnementale des modèles d’affaires.
Propos recueillis par Cécile Désaunay







