Revue

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Prendre soin des villes qui viennent

Parmi ses diverses formations à la prospective, l’association Futuribles International propose, une à deux fois par an, une session portant sur l’avenir des villes (« Futurs de villes »), coordonnée par Isabelle Baraud-Serfaty et organisée autour d’une série d’interventions thématiques. Gaspard Chameroy a assisté à la session de l’automne 2025 et en présente ici les principaux enseignements [1].

Les 2 et 3 octobre 2025, Futuribles International accueillait à Paris une trentaine de praticiens, chercheurs et décideurs pour une session de formation consacrée aux « futurs de villes ». Deux jours denses où se sont croisés paysagistes, urbanistes, élus locaux, architectes, acteurs de l’économie sociale et solidaire ou de la mobilité, dans un moment rare d’intelligence collective. Derrière la diversité des interventions, un fil rouge s’est dessiné : celui d’une ville qui, confrontée à la raréfaction des ressources, doit apprendre à durer, à réparer et à coopérer.

L’eau, matière première du futur urbain

« Le futur de l’eau dictera-t-il le futur des villes ? » demandait Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste. La question, d’apparence technique, ouvrait en réalité sur un changement de paradigme : l’eau comme matrice d’un urbanisme du vivant.

Entre excès et manque, inondations et sécheresses, c’est tout le modèle urbain hérité du XXe siècle qui vacille. Les paysagistes, longtemps cantonnés à l’embellissement, deviennent aujourd’hui des stratèges de la résilience. Ils conçoivent des sols poreux, des bassins versants urbains, des arbres capables de ralentir le cycle de l’eau autant que de rafraîchir la ville.

Cette nouvelle écologie urbaine repose sur trois intelligences : géographique, collective et artificielle. La première rappelle que les bassins versants, plus que les limites administratives, constituent l’échelle pertinente pour aménager durablement. La deuxième engage les habitants et les élus dans la cogestion des espaces de nature, condition d’une acceptabilité sociale réelle. La troisième, via les outils numériques et les capteurs, permet d’anticiper, de mesurer, d’optimiser.

Mais ce triptyque n’a de sens qu’inscrit dans une économie politique renouvelée. Car l’eau, ressource commune, exige des modèles économiques capables de réconcilier performance écologique et viabilité foncière. En Île-de-France, par exemple, la création de noues ou de zones d’expansion des crues réduit les surfaces constructibles et bouleverse les bilans d’opérations. La question de la gouvernance de l’eau est donc aussi une question de partage de la valeur et, plus largement, de vision du territoire.

Mobilités : de la possession à la coopération

Dans une intervention à la fois précise et percutante, Thomas Matagne (président d’Ecov, société développant des solutions de covoiturage) a rappelé ce paradoxe français : 81 % des kilomètres parcourus chaque jour le sont en voiture individuelle. L’automobile demeure la solution de mobilité dominante, surtout dans les territoires périurbains et ruraux où le transport collectif reste rare. Et pourtant, deux places sur trois ne sont pas occupées dans les véhicules en circulation.

L’enjeu n’est donc plus de construire, mais d’optimiser le système existant. Le covoiturage public proposé par Ecov vise à transformer la voiture privée en service collectif, à l’image d’un réseau express régional (RER) routier. Stations physiques, horaires fixes, incitations financières, application en temps réel : tout y est, sauf le rail. Les premiers résultats montrent qu’une telle approche peut réduire la motorisation des ménages et les émissions, tout en créant du lien social dans des territoires souvent qualifiés de « décrochés ».

Mais au-delà des chiffres, ce modèle interroge la gouvernance de la mobilité. La dépendance à la voiture découle moins d’un choix individuel que d’un système collectif — celui d’un territoire organisé autour de l’« autosolisme [2] ». Rompre avec cela suppose de dépasser la séparation historique entre infrastructures publiques et usages privés. Autrement dit, considérer la mobilité comme un bien commun : à la fois service public, enjeu de souveraineté locale et levier d’équité territoriale.

Le passage à des véhicules électriques ou autonomes ne suffira pas, si le taux de remplissage demeure faible. Les technologies ne sont efficaces qu’inscrites dans un projet de société plus sobre, fondé sur la mutualisation et la coopération. Ce que l’on entend partager, ici, ce n’est pas seulement un trajet, c’est une manière de vivre ensemble.

Foncières solidaires : l’économie de l’usage contre l’économie de la rente

« Entre utilité sociale et logique d’investisseur », les foncières solidaires esquissent un autre rapport à la propriété. Alexandre Born (directeur général de Bellevilles, foncière immobilière responsable) en a présenté les contours : lever des fonds auprès d’investisseurs citoyens, institutionnels ou associatifs, pour réhabiliter logements, commerces, tiers-lieux ou friches, avec un objectif d’impact social plus que de rendement financier.

Ce modèle, encore marginal, pourrait bien devenir l’un des piliers de la revitalisation des villes moyennes et des périphéries rurales. Il repose sur un triple équilibre :

  • juridique, avec des dispositifs antispéculatifs ou de démembrement pour garantir la pérennité de l’usage ;
  • financier, en acceptant des rendements modestes mais stables ;
  • social, en associant les habitants à la gouvernance et à la valeur créée.

On voit poindre là une économie postcapitalistique sans être anticapitaliste, où la recherche de valeur d’usage se substitue peu à peu à la valeur d’échange. La pierre, plus qu’un placement, redevient un commun.

Mais ces foncières sont fragiles : elles dépendent de la confiance, du cadre fiscal et du soutien des politiques publiques locales. Sans relais institutionnel, la « ville solidaire » risque de rester une niche. L’enjeu est donc d’articuler ces initiatives à des dispositifs de planification urbaine capables de leur donner une échelle et une durée.

Les communes face à la finitude

Laure Cardinal, directrice des finances de la ville de Saint-Denis, a livré un témoignage saisissant sur la pénurie silencieuse qui gagne les collectivités locales. Dans un contexte de désengagement de l’État, de vieillissement démographique et de contraintes climatiques, la question n’est plus de faire plus, mais de choisir ce que l’on décide encore de faire.

Le service public local, tel qu’il s’est construit au XXe siècle, repose sur l’abondance : de personnel, de moyens, d’espace. Or la décennie qui vient impose une autre logique — celle du soin et de la priorisation. Dans le sport, l’action sociale, la culture, la maintenance urbaine, les élus doivent désormais arbitrer entre besoins vitaux et missions symboliques. L’enjeu n’est pas seulement budgétaire, mais civilisationnel : quelle société voulons-nous préserver ?

La diffusion du numérique et l’intelligence artificielle offrent des marges d’efficacité, mais ne sauraient remplacer la présence humaine. Le défi, ici, est de maintenir le lien, d’éviter que la rationalisation ne devienne déshumanisation. La commune du futur ne sera pas plus riche, mais peut-être plus intelligente — au sens premier : capable de relier ce qui, jusqu’ici, était séparé.

Culture et banlieue : le laboratoire du commun

Dernière étape du voyage : Clichy-sous-Bois et Montfermeil. Cathy Bouvard (Ateliers Médicis) a raconté une autre manière de faire la ville : par la culture, la création et la reconnaissance mutuelle. Les Ateliers Médicis, « Villa Médicis des banlieues », sont à la fois école, résidence d’artistes et fabrique sociale. On y forme des jeunes issus des quartiers populaires aux métiers artistiques ; on y accueille des créateurs en résidence dans les écoles primaires ; on y bâtit un bâtiment en réemploi, pensé avec les habitants.

Ce modèle repose sur une conviction simple : l’art est un langage commun là où le politique échoue souvent à faire lien. Dans un territoire marqué par les inégalités et les fractures identitaires, la culture devient espace de médiation, d’apprentissage du désaccord et de réinvention du collectif.

Cette démarche, profondément ancrée dans le local, n’en demeure pas moins ouverte au monde. C’est peut-être là l’un des enseignements les plus puissants de cette session de formation : les banlieues ne sont plus des marges. Elles sont le laboratoire de la ville à venir, celle qui parle depuis sa diversité et non plus à sa place.

Quelques enseignements

De la fabrique à la maintenance : un basculement civilisationnel

Ce que les interventions proposées lors de cette formation dessinent en creux, c’est la fin d’un cycle historique : celui de la ville productiviste, centralisée, planificatrice. L’avenir urbain se joue désormais dans l’entretien, la coopération, la sobriété et le soin. On ne bâtit plus pour croître, mais pour durer. On ne cherche plus à imposer une forme, mais à composer avec le vivant, les habitants, les contraintes.

Ce basculement exige une approche véritablement systémique, croisant hydrologie, économie, gouvernance, sociologie et culture. C’est sans doute là que réside la force des démarches portées par Futuribles : relier des mondes qui s’ignorent trop souvent — celui des ingénieurs et des artistes, des élus et des entrepreneurs, des chercheurs et des praticiens.

Vers une nouvelle grammaire du futur urbain

Au terme de ces deux jours, un consensus s’est esquissé : les futurs de villes ne se déclinent pas en scénarios technologiques, mais en capacités collectives. La clef n’est pas de prévoir, mais d’apprendre à se transformer ensemble. De la gestion de l’eau à la maintenance des rues, du covoiturage public à la foncière solidaire, de la commune sous contrainte à la banlieue créative, se dessine une même grammaire :

  • faire avec plutôt que faire pour,
  • entretenir plutôt que construire,
  • coordonner plutôt que contrôler,
  • transmettre plutôt que projeter.

Cette grammaire n’abolit pas les tensions ; elle les reconnaît comme constitutives du politique. Car la ville n’est pas un objet fini : c’est un processus de soin collectif, un organisme vivant dont nous sommes, tour à tour, architectes, habitants, passeurs et réparateurs.

En somme, les « futurs des villes » ne résident ni dans les mégaprojets ni dans les promesses technologiques, mais dans notre capacité à articuler la sobriété et la justice, la technique et la culture, le court et le long terme. Là se joue la véritable prospective : non pas prédire le monde, mais le rendre habitable.

Pour aller plus loin, voir également le billet de synthèse publié par la coordinatrice de la formation, Isabelle Baraud-Serfaty.

  1. À l’exception de celles de Jérôme Denis et Achille Bourdon.

  2. Qui renvoie au fait que les véhicules sont occupés uniquement par le conducteur (pas de passagers à ses côtés).

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