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Privations matérielles : ce que disent les indicateurs

En France, une hausse en 2022 après 10 ans de stabilité

En 2022, en France, 14 % des ménages étaient en situation de privation matérielle et sociale, selon l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), soit presque trois points de plus qu’en 2021. Vacances, logement, loisirs, alimentation, habillement, etc., cette note de veille analyse l’étendue des privations subies par les Français, et leur évolution.

Pour estimer les privations matérielles et sociales, l’INSEE interroge la population à partir d’une liste de 13 questions, telles que « avez-vous des impayés de mensualités d’emprunt, de loyer ou de facture ? » ou « ne pouvez-vous maintenir votre logement à bonne température par manque de moyens financiers ? » (tableau ci-dessous). Un ménage est considéré en situation de privation s’il répond « oui » dans 5 cas au moins sur les 13.

Les privations en France en 2022

L’évolution de l’indicateur est malheureusement difficile à interpréter précisément car l’INSEE a changé de méthode entre 2019 et 2020. Ceci dit, au cours des dernières années, le taux de privation est resté relativement stable. Il était de 13,7 % en 2014, il est de 14 % en 2022. Malgré la baisse du chômage depuis 2015, le sentiment de privation évolue peu. Ce phénomène est cohérent avec la stagnation des revenus d’une grande part de la population entre 2014 et 2018 au moins [1].

Cet indicateur global de privation matérielle et sociale est moins intéressant que les données détaillées des différents critères de privation [2]. Dans l’enquête de l’INSEE, 10 % de la population déclare se priver de besoins de base comme chauffer suffisamment son logement et s’acheter des vêtements neufs. Un pourcentage similaire de la population indique ne pas pouvoir payer son loyer ou ses factures à temps. Ce niveau est finalement assez proche du taux de pauvreté — dont le seuil est fixé à 50 % du niveau de vie médian — qui concernait 8 % de la population en 2020. L’INSEE indique par ailleurs que 10 % des personnes interrogées se sentent exclues de la société, un taux qui s’élève à 27 % parmi les personnes qui sont en situation de privation matérielle et sociale.

Évolution du taux de privation matérielle et sociale

Source : INSEE. © Observatoire des inégalités.

Pas moins de 30 % des personnes interrogées estiment qu’elles ne pourraient pas faire face à une dépense imprévue d’un montant de 1 000 euros, ce qui en dit long sur les difficultés d’épargne des catégories populaires. Dans ce domaine, les inégalités sont énormes. De même, un quart de la population indique ne pas avoir les moyens de remplacer un meuble hors d’usage, ou encore de partir en vacances. La consommation de masse est très loin d’être accessible à tous les milieux sociaux. Une fracture existe entre ceux qui en profitent et ceux, certes minoritaires mais loin d’être marginaux, qui demeurent à l’écart de la société de consommation. Pour les seconds, la multiplication des messages appelant à consommer alimente un sentiment de frustration.

Les données de privation, qui reflètent la subjectivité des personnes interrogées, doivent être utilisées avec précaution. Ainsi, 4,1 % de la population déclare ne pas avoir les moyens de posséder deux paires de chaussures, chiffre supérieur à la part de ceux qui affirment ne pas pouvoir se payer une voiture personnelle (3,5 %) ; comparaison pour le moins difficile à expliquer. Sans doute mesure-t-on ici plutôt la part de personnes qui pensent ne pas avoir besoin de plus d’une paire, que la part de celles qui ont vraiment les moyens d’avoir deux paires.

L’INSEE a par ailleurs supprimé du questionnaire les biens de consommation que sont le réfrigérateur, la télévision et le téléphone, « car leur trop grande fréquence dans la population ne les rendait pas pertinents pour définir un état de privation matérielle ». En soi, l’adaptation, au cours du temps, de la liste des privations est significative de l’évolution des normes de consommation de la société. Enfin, la notion de « privation sociale » demeure assez vague. L’indicateur comprend une question concernant le fait de ne pas pouvoir se réunir régulièrement avec de la famille et des amis faute de moyens, mais ne mesure pas réellement l’isolement social — qui peut être lié à des problèmes d’argent, mais non exclusivement.

À l’avenir, on peut imaginer que, comme pour la télévision et d’autres objets de consommation, l’élévation du niveau de vie conduise, sur le long terme, à réduire certaines privations. Par exemple, dans le domaine du logement, le fait de vivre dans un logement bien isolé et d’une surface convenable, ou dans le domaine des loisirs, le fait de pouvoir partir en vacances, d’assister à des spectacles, etc., devraient évoluer positivement. Mais pour cela, il faudrait une reprise durable de la hausse du niveau de vie des Français ; ce qui impliquerait le retour à une inflation plus modérée. Or, en 2022, la hausse des prix a conduit à une détérioration assez nette : par exemple, la part des ménages qui déclaraient ne pas pouvoir se payer régulièrement une activité de loisir payante a augmenté de 12,6 % à 15,9 %. Il est probable le même phénomène perdure en 2023. Enfin, pour atteindre l’objectif d’un abaissement du taux de privation matérielle et sociale, il faudrait que la hausse moyenne des revenus soit mieux partagée et profite davantage aux catégories les plus modestes.

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Source : cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société.

  1. Après 2020 les données ne sont pas encore connues.

  2. Malheureusement, l’INSEE a divisé de moitié le nombre de questions présentées, réduisant d’autant l’intérêt de l’exercice.

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