Sylvie Laurent, historienne et américaniste, ancienne chercheuse associée à Harvard et Stanford, aujourd’hui enseignante à Sciences Po, déconstruit rigoureusement un récit largement établi : celui d’une Silicon Valley présentée comme naturellement progressiste, libertaire et émancipatrice, porteuse d’un avenir démocratique façonné par la technologie. La Contre-révolution californienne montre au contraire que l’essor du capitalisme numérique s’inscrit, dès les années 1980, dans une matrice idéologique profondément réactionnaire, articulant néolibéralisme économique, conservatisme moral, hiérarchies raciales et sexuelles, et réinvestissement mythologique de la puissance américaine. La thèse centrale est moins celle d’une dérive que d’une continuité : la technologie n’a pas trahi un idéal démocratique originel, elle en a été l’un des instruments de contournement.
L’analyse s’ancre dans le contexte de crise profonde que traversent les États-Unis à la fin des années 1970. Face au sentiment de déclin national, la réponse reaganienne ne se limite pas à une reconfiguration économique : elle passe par la réinvention d’un imaginaire de puissance fondé sur la restauration d’un ordre social hiérarchisé. La figure de l’homme blanc, chrétien, entrepreneur et méritant y est centrale, tandis que l’égalitarisme, les politiques de redistribution, les droits sociaux et les conquêtes féministes et antiracistes sont disqualifiés c



