Editorial, Revue futuribles n° 443

Institutions - Recherche, sciences, techniques - Société, modes de vie

Prospective et politique

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Plusieurs risques sont inhérents à l’activité de prospective. L’un d’entre eux tient à l’influence qu’exerce sur nous l’actualité et à notre capacité de nous en affranchir lorsqu’on cherche à explorer les futurs possibles. Deux exemples éloquents en sont donnés dans ce numéro : le premier par Quentin Scavardo (p. 97) montrant combien les anticipations vis-à-vis de l’an 2000 élaborées quelques décennies auparavant furent marquées par les préoccupations dominantes de l’époque ; l’autre nous est révélé par le texte de Geoffrey Delcroix (p. 75) sur le rapport du National Intelligence Council qui est dominé par les événements de cette dernière année alors que le sujet est le monde à l’horizon 2045. Inversement, lorsque Matthieu Auzan­neau annonce une pénurie de pétrole dans l’Union euro­péenne d’ici 2030, alors que cette ressource est actuellement abondante et relativement bon marché (p. 65), force est de craindre, malgré la rigueur de sa démonstration, qu’il soit ignoré jusqu’au moment où il sera trop tard, comme ce fut le cas de ceux qui avaient annoncé la possibilité de nouvelles pandémies !

Un deuxième risque résulte des travaux de prospective qui, rappelant que l’avenir est imprévisible de manière certaine, soulignent à juste titre la diversité des futurs possibles, ce qui, souvent, déconcerte leurs commanditaires en quête d’assurances. Cette réaction, certes naturelle, est révélatrice d’une incompréhension quant à l’utilité et aux limites de l’anticipation ; surtout, elle résulte d’une sous-estimation des vertus de l’incertitude en l’absence de laquelle nous n’aurions aucune liberté ni de décision ni d’action sur l’avenir. Les décideurs oublient ainsi que, sans anticipation, ils ne peuvent qu’essayer de s’adapter aux urgences et, trop confiants dans leurs capacités d’adaptation, ils deviennent esclaves d’événements sur lesquels ils n’ont plus aucune maîtrise. Tel est le cas, par exemple, lorsqu’une chaîne de production se trouve soudainement à l’arrêt faute d’un microprocesseur exclusivement produit à Taiwan, ou que nous sommes privés de masques et vaccins lorsque ceux-ci seraient nécessaires pour juguler une pandémie.

Si la prospective est à la mode bien qu’insuffisamment appliquée, pratiquée avec sérieux, elle ne saurait affirmer avec certitude ce qui peut advenir, être garante d’un avenir qui, heureusement, reste très largement à construire. C’est une chance sous réserve que les acteurs le comprennent et soient eux-mêmes porteurs de projets à long terme désirables et donc mobilisateurs. Cela est peut-être une évidence pour nombre de chefs d’entreprise comme pour tous ceux qui sont au contact des réalités du terrain (agriculteurs, artisans, élus locaux...) et comme pour chacun d’entre nous confronté à des choix en vue d’assurer à ses descendants une éducation et une formation adéquates, voire d’investir dans un logement et de s’endetter sur 15 ou 20 ans.

Cette capacité à anticiper, a fortiori à définir un projet à long terme, semble de plus en plus rare parmi ceux qui briguent les plus hautes fonctions publiques, et plus encore lorsqu’ils en sont investis. Ils paraissent en effet alors tant obnubilés par le court terme qu’ils en oublient le temps long tellement nécessaire à la conduite du pays, qu’il s’agisse d’éducation nationale, de transition écologique ou d’investissements dont le bénéfice, s’il y en a, reviendra à leurs successeurs.

Au moment d’écrire cet éditorial, quelques jours avant le déconfinement du 9 juin en France, règne une certaine euphorie : la croissance économique repart, les offres d’emplois sont, dit-on, nombreuses, les restaurants et lieux de spectacle rouvrent, les vacances approchent... Pouvons-nous cependant nous satisfaire de cette embellie et considérer qu’elle est porteuse d’avenir ? Pouvons-nous vivre sans autres perspectives ni projet à long terme, sans désir ni espoir autre que celui de goûter les plaisirs de l’instant ? Voire nous contenter collectivement de déclarations sujettes à caution comme celle ayant suivi l’accord des 27 membres de l’Union européenne pour « réduire de 55 % d’ici 2030 nos émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 1990 » (voir p. 126) ou celle des pays du G7 finances suite à leur accord intervenu à Londres le 5 juin, pour soumettre les multinationales à un impôt d’au moins 15 % dans les pays où elles font des bénéfices. Ne boudons pas ces bonnes nouvelles mais n’en soyons pas dupes ; leur mise en œuvre prendra du temps et de telles annonces ne sauraient rétablir par enchantement la confiance perdue dans les institutions publiques — voir les articles de Pierre Bréchon sur « les valeurs des Européens » (p. 5) et de Gilles Ivaldi sur « la montée du populisme autoritaire » (p. 25).

Si une majorité d’Européens trouve que « la démocratie est un bon système », beaucoup n’y croient qu’à moitié, prêts à se laisser convaincre par d’autres systèmes. En témoigne d’ailleurs le succès, au travers des réseaux sociaux, des thèses complotistes bâties sur des fake news qui entraînent une fragmentation sociale, voire une radicalisation, qui pourrait devenir un facteur d’explosion, sinon le prétexte, comme la Covid, à l’instauration de mesures liberticides.

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