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Éducation - Société, modes de vie

L’Éducation prioritaire en France. Bilan et devenir d’une politique emblématique

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L’Éducation prioritaire en France. Bilan et devenir d’une politique emblématique
JELLAB Aziz , « L’Éducation prioritaire en France. Bilan et devenir d’une politique emblématique », L’Harmattan, 2020.

À quelques mois d’une énième réforme de l’enseignement prioritaire, Aziz Jellab nous propose une lecture approfondie et sans concessions des liens, parfois des tensions, existant entre question sociale et question scolaire, qui en ont balisé la conception puis la trajectoire, et qui pourraient en orienter les prochains ajustements. Remontant à la genèse de cette politique inédite en son temps — en nous rappelant au passage qu’il avait fallu attendre 1981, soit plus de 20 ans, pour que le modèle anglo-saxon d’« éducation compensatoire » soit importé en France —, il introduit son propos par un retour historique rappelant que cette approche éducative, centrée tantôt sur un public cible, tantôt sur une dynamique territoriale, fut sans ambiguïté un précurseur de celle de discrimination positive, concept pourtant aujourd’hui dénigré.

C’est dès les premières pages de son essai que l’auteur met au débat l’idée désormais admise selon laquelle l’éducation prioritaire est devenue, au fil des années, le miroir grossissant des contradictions du système éducatif : à la fois essayer de reproduire ce que le modèle de Jules Ferry avait de performant, promouvoir une pédagogie adaptée à un public en errance scolaire, tout en permettant à une élite d’émerger, si possible, dans des territoires les plus éloignés de la culture dominante. C’est à cette occasion que, se référant à un panel d’auteurs issus de théoriciens comme de praticiens en sociologie de l’éducation, il se risque à bousculer le concept d’excellence et à lui décocher quelques flèches bien aiguisées. Entre utopie et pragmatisme, nous rappelle-t-il, le choix est clair car il est « inséparable d’une conception de la justice, puisque la vocation initiale de l’éducation prioritaire a été la lutte contre les inégalités sociales de réussite et en faveur de leur réduction ».

Se pencher sur les différentes vies qu’ont connues les politiques éducatives prioritaires (les trois âges de l’éducation prioritaire selon Jean-Yves Rochex) ne peut autoriser l’impasse sur l’idée que le slogan d’« égalité des chances », étendard des initiateurs de la massification et de la démocratisation de l’enseignement public, ne fut pas toujours adapté à la situation. Souvent intimement liée au concept d’« égalité de traitement », cette formulation en trompe-l’œil pose bien évidemment la question des conditions d’exercice d’une justice scolaire, donc celle de l’équité plus que d’une simple égalité. Rappelant Alexis de Tocqueville, l’auteur nous incite à distinguer égalité et égalisation, induisant ainsi l’idée que sans équité, toute tentative de réduction des inégalités fondée sur la promotion du mérite « s’avère inégalitaire dans la mesure où, présupposant une égalité de départ, il justifie les inégalités à l’arrivée par la manifestation des talents de chacun ». Le lecteur ne devra donc pas omettre au passage qu’au palmarès des références politiques de l’auteur, peut-être à son Panthéon, figure Alain Savary qui fut, outre le ministre géniteur de l’Éducation prioritaire, celui qui sut le mieux exprimer la nécessité de rééquilibrer le système scolaire français et « donner plus à ceux qui ont moins », tout en étant lucide sur les difficultés et les limites de l’exercice.

Consacrant un chapitre à la place des enseignements fondamentaux dans l’éducation prioritaire, Aziz Jellab interroge implicitement l’articulation entre conatif [1] et cognitif, prenant appui sur le savant équilibre des priorités de ce dispositif définies par le référentiel de 2014 issu de la loi pour la refondation de l’École de la République. Il en profite pour aborder avec une appréciation mesurée la question des effectifs en éducation prioritaire (dédoublement des cours préparatoires [CP] et cours élémentaires de première année [CE1] en éducation prioritaire depuis 2017) comme variable d’ajustement des moyens supplémentaires, en relevant à la fois les aspects positifs sur certains apprentissages (entre 7 % et 13 % de variance expliquée) mais émettant quelques interrogations sur les effets durables de la mesure.

Quelles perspectives pour l’éducation prioritaire ?, s’interroge-t-il pour conclure son propos. Dressant comme postulat, malgré quelques remontrances émises par la Cour des comptes, qu’elle limite les écarts entre élèves de catégories socioprofessionnelles inégales, il consacre un développement aux effets délétères du déclin de la mixité sociale dans les réseaux d’éducation prioritaire actuels. Notant que l’un des effets induits des politiques contemporaines réside dans une substitution à bas bruit des inégalités de carrières scolaires par des inégalités d’études supérieures, il nous incite implicitement à nous interroger sur le fait qu’elles ont en quelque sorte renvoyé vers l’Université un processus de sélection dont le caractère social demeure dominant.

Il en tire comme principale conclusion que, épisode Covid-19 oblige, il est plus que jamais avéré que l’adhésion à un projet scolaire est d’autant plus concevable que les inégalités sociales sont faibles et que la régulation territoriale — optimisation entre politiques d’État et politiques locales — de l’éducation prioritaire est effective.



[1] Relatif à la volonté et à l’effort (NDLR).