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Le Monde de la 5G : la démocratie en péril

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Le Monde de la 5G : la démocratie en péril
BOURGEOIS Denis , « Le Monde de la 5G : la démocratie en péril », éditions Yves Michel, 2021.

Dans ce bref ouvrage, Denis Bourgeois, militant de l’association Robin des Toits et sociologue, dénonce avec courage les liens incestueux qu’entretiennent les grands industriels et les pouvoirs politiques au détriment de l’intérêt général. Prenant le risque d’être taxé de « complotiste », il s’attache, en effet, à démontrer comment le déploiement de la 5G, cette nouvelle technologie de réseaux sans fil, échappe à tout contrôle démocratique et met en lumière les stratégies prédatrices de multinationales, susceptibles de conduire nos sociétés vers une dictature qui ne dira pas son nom. Car le véritable objet de cet ouvrage est bien celui-là : quel avenir pour nos libertés dans un monde hypertechnologique et piloté par des intérêts économiques ? La 5G, son introduction, son déploiement et ses fins, y sont présentés comme un cas d’école, fournissant à l’auteur les arguments sous-tendant sa thèse.

Cette thèse est exposée simplement par Denis Bourgeois lui-même dès le premier chapitre : « La 5G et le système technique associé, dont elle est un élément clef, constituent un outil utile et nécessaire à l’instauration d’une dictature aux couleurs du XXIe siècle. Nul ne connaît l’avenir, mais si les tendances constatées depuis quelques décennies se poursuivent, [cette dictature] arrivera très probablement » (p. 27). L’auteur rappelle brièvement ces tendances, bien connues des sciences politiques et sociales : empilement des lois d’exception édictées sous la menace (terroriste, sanitaire), mais dont bon nombre de dispositions persistent (en France et ailleurs), préséance croissante donnée aux intérêts des entreprises dans les arbitrages entre préserver ces intérêts et liberté d’informer (p. 34), développement d’une société de surveillance alimentée par des intérêts privés et financiers et des intérêts gouvernementaux… Notons pour commencer qu’en France, le gouvernement autorise les industriels de la téléphonie, en pleine crise Covid-19 [1], à ne pas procéder aux formalités normalement requises pour installer leurs antennes. Cette permission ne vaut que pendant l’état d’urgence mais, comme le note Denis Bourgeois, « il est rare qu’une antenne installée soit démontée » (p. 69).

Son travail a donc pour vocation de montrer comment la mise en œuvre de la 5G est l’expression des « desiderata d’une petite minorité », rendue possible par le « conditionnement, la manipulation, ou la contrainte », sans que « les contre-pouvoirs, habituellement prévus en démocratie, puissent jouer leur rôle » (p. 31). En ces termes, Denis Bourgeois définit ce qu’il entend par dictature. Les dictatures du XXIe siècle n’auraient bien sûr pas les mêmes caractéristiques que celles déjà connues par l’humanité, toutefois les mécanismes qui les sous-tendent sont, dit-il, les mêmes. Il propose donc deux images de ces dictatures possibles, dont la 5G serait une clef de voûte. N’ayant pas pour ambition de proposer un panorama complet des futurs vraisemblables, il se concentre sur les trajectoires du pire car, même si ces dernières « peuvent s’avérer fausses », « ne pas les considérer serait une marque d’aveuglement » (p. 75). Deux scénarios donc sont exposés dans l’ouvrage, que l’on pourrait résumer brièvement ainsi :

— « La dictature version « Big Mother » (p. 85), dans laquelle se multiplient les objets connectés et la captation des données de chacun, sans coercition ni sanction, mais avec de profonds impacts sur nos comportements et nos pensées.

— « La dictature version « Big Brother » (p. 87), proche du régime chinois, qui serait rendue possible par des menaces importantes (réelles ou amplifiées) et dans laquelle, cette fois, les contraintes sur les individus, et notamment les déviants, seraient fortes et lourdes de conséquences. La description qu’en donne l’auteur est glaçante et n’est pas sans rappeler d’actuelles évolutions du régime politique français : « cette dictature serait fondée sur la menace permanente pour chacun de se voir exclu de la vie sociale, d’un travail, de la perception de ressources en cas de conduite non conforme… »

Mais quels ingrédients permettent d’affirmer que de tels scénarios sont plausibles ? S’appuyant sur des arguments minutieusement sourcés appliqués au cas de la 5G, Denis Bourgeois en liste six, dont voici quelques extraits :

— Le « progrès » est un argument d’autorité contre lequel il devient difficile de s’insurger. En témoignent les nombreuses déclarations de personnalités politiques, sur le sujet de la 5G justement [2]. C’est pourtant une thèse incohérente puisque, comme le rappelle l’auteur, elle fait appel à la croyance en une « transcendance », une force vers laquelle nous serions inéluctablement attirés, et ressemble en cela à une foi religieuse, alors même qu’elle discrédite toute religion (p. 102).

— L’influence des industriels sur le monde scientifique et sur l’opinion publique est majeure et a été de nombreuses fois démontrée (pour l’industrie du tabac, des pesticides, etc.) (p. 144). En inondant l’espace public d’études faussées ou biaisées, ces derniers s’assurent de semer le doute [3]. Par ailleurs, les grands médias (en France au moins) sont très peu indépendants. Sur le sujet qui nous concerne, il est a minima frappant — si ce n’est dérangeant — de constater la mainmise des opérateurs téléphoniques sur les principaux canaux d’information français [4]. Difficile, dans ces conditions, de croire que les citoyens soient librement informés et en capacité de débattre, en connaissance de cause, du déploiement de la 5G. D’ailleurs, Denis Bourgeois souligne que peu d’individus peuvent décrire précisément ce qu’est la 5G, qu’il n’existe pas d’études concordantes sur les ondes électromagnétiques produites par les antennes et leurs impacts sanitaires (brouillage de l’information), et qu’aucune étude n’a été conduite sur les impacts environnementaux de la 5G avant sa mise en œuvre (pas de principe de précaution).

Alors, Denis Bourgeois est-il complotiste ? Comme le démontre avec virtuosité son ouvrage, les exemples de l’emprise des multinationales sur les opinions, les lois et, à terme, les conditions d’exercice de nos libertés individuelles dépassent très largement la 5G et sont bien trop nombreux pour que nous restions sourds à ce cri d’alarme. La convergence entre intérêts politiques et économiques, tendue vers une société de surveillance généralisée, devrait, elle aussi, nous inquiéter. Les années 2020-2021 pourraient, quant à elles, signer un moment de bascule sans précédent puisque ont été introduits des dispositifs ou des projets de contrôle des populations auparavant impensables, d’un point de vue tant politique que technique, dans un climat peu propice au débat démocratique. Il est grand temps, semble-t-il, de réagir.

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Autres sources pour poursuivre la réflexion : Théviot Anaïs, « Les mutations du travail politique au prisme des big data », in François Dubet (sous la dir. de), Les Mutations du travail, Paris : La Découverte (Recherches), 2019, p. 59-75 ; et Pieranni Simone, Red Mirror. L’avenir s’écrit en Chine, Caen : C&F éditions, 2021.



[1] Décret du 25 mars 2020.

[2] « La France est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation […] On va tordre le cou à toutes les fausses idées. Oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine » (Emmanuel Macron, 14 septembre 2020).

[4] L’État, premier actionnaire d’Orange, contrôle France Télévision, Radio France, Arte à 50 %, et Delphine Ernotte, présidente de France Télévision a fait toute sa carrière à France Télécom / Orange. Patrick Drahi est le principal actionnaire de SFR et contrôle Libération, L’Express et BFM TV. Xavier Niel, patron de Free, contrôle Le Monde,Télérama, LeHuffington Post, L’Obs. Bernard Arnault, beau-père de Xavier Niel, contrôle Les Échos, Le Parisien, Radio classique (p. 186-187).

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