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Le Jour où la Chine va gagner. La fin de la suprématie américaine

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Le Jour où la Chine va gagner. La fin de la suprématie américaine
MAHBUBANI Kishore , « Le Jour où la Chine va gagner. La fin de la suprématie américaine », éditions Saint-Simon, 2021.

Kishore Mahbubani en est convaincu : dans l’affrontement géopolitique et économique qui l’oppose aux États-Unis, c’est la Chine qui l’emportera. Pourtant, cette situation pourrait être évitée si des forces irrationnelles ne poussaient pas l’Oncle Sam vers un point de non-retour.

Diplomate singapourien, spécialiste de géopolitique et fin connaisseur de l’Asie, Kishore Mahbubani considère avec circonspection le socle de la puissance américaine dont il interroge la durabilité. Et comme s’il voulait déstabiliser son lecteur occidental, trop souvent convaincu de la supériorité de son propre modèle économique et politique, il entre en matière avec 10 questions marquées au coin du bon sens. À titre d’exemples : les États-Unis peuvent-ils prétendre à la première place s’ils privilégient les dépenses militaires sur le mieux-être de leur population ? Quelle peut être la force d’attraction de leur soft power, au crépuscule de leur exceptionnalisme ? L’endiguement de la Chine est-il réaliste, à l’heure d’une fragilisation de ses alliances traditionnelles et d’un désengagement des partenariats asiatiques ? L’instrumentalisation du dollar US à des fins unilatérales est-elle viable ? Ou encore, comment analyser froidement une menace quand la charge émotionnelle est trop lourde ? Rhétorique ou provocation ? L’exposé des arguments de Kishore Mahbubani, dans un style limpide, emporte l’adhésion.

La seule erreur stratégique que l’auteur reconnaît à la Chine est celle d’avoir négligé les milieux d’affaires américains. En effet, en refusant d’offrir aux investisseurs étrangers les conditions d’une concurrence équitable, elle s’est aliéné le soutien de ceux qui auraient pu, à Washington, faciliter un apaisement du dialogue. Péché d’hubris, après que la crise financière de 2008 l’a convaincue d’être face à un « géant déchu », ou cécité face à l’amertume des Américains devant les privilèges toujours en vigueur depuis son entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ? Pour le reste, l’ouvrage s’efforce de déconstruire l’image occidentale d’une Chine expansionniste, au modèle politique éthiquement condamnable. Dans sa politique étrangère, l’empire du Milieu reste imprégné des préceptes de Confucius, et, dans la droite ligne des enseignements du grand maître stratège Sun Tzu, il préfère « soumettre l’ennemi plutôt que croiser le fer ». Les incursions chinoises au large de Taiwan ou de la mer de Chine méridionale sont des cas particuliers que l’auteur prend soin de justifier. Pour ce qui concerne son système politique, Pékin privilégie un pouvoir central fort, seul à même d’éviter le chaos que les Chinois redoutent plus que tout. Dans leur système de valeurs, l’harmonie et le bien-être social priment sur la liberté individuelle, si bien que le peuple accepte le règne — voire l’oppression — du parti communiste (PCC) tant qu’il lui assure stabilité sociale et amélioration de ses conditions de vie. Contrairement à une idée reçue, la population aurait d’ailleurs une grande confiance dans ses dirigeants, issus d’un système méritocratique performant.

Le tableau est plus sombre aux États-Unis, où les fractures sociales et sociétales se sont multipliées ces dernières années, en raison notamment d’un accroissement inédit des inégalités, des faibles perspectives de mobilité sociale, et d’une confiscation du pouvoir par les plus riches en vertu d’une législation favorable aux donateurs. L’auteur, d’ailleurs, n’hésite pas à qualifier le système politique de ploutocratie. Pourtant, le mythe du rêve américain perdure car il fait partie intégrante de l’identité américaine. Admettre qu’il n’est qu’illusion reviendrait à reconnaître un échec collectif.

Cette conviction de former une société vertueuse, exceptionnelle, et donc bienveillante sur la scène internationale, serait la source de multiples erreurs stratégiques. On pourrait néanmoins objecter à l’auteur que cette analyse pourrait s’appliquer à la Chine qui, en 2016, érigeait en orientation politique sa confiance — dans sa « voie, ses théories, son système et sa culture ».

Mais revenons aux États-Unis. En premier lieu, depuis l’après-guerre, et contrairement à la Chine, ils se sentent investis d’une mission civilisatrice, inspirée du messianisme wilsonien. Il est frappant, à cet égard, de constater que la nouvelle administration, tout en poursuivant le désengagement entamé par le président Obama, renoue avec la posture morale des prédécesseurs de Donald Trump. Les conséquences sont doubles : une rigidité doctrinaire qui conduit à s’engager dans des conflits coûteux et « inutiles » d’une part, des dépenses d’armement exorbitantes de l’autre. S’ajoute à cela le ressentiment de populations considérées implicitement comme « barbares », dont l’auteur se sent visiblement solidaire.

La deuxième conséquence de ce complexe de supériorité morale est l’extrême rigidité et irrationalité du processus de décision, que Kishore Mahbubani compare à celui de l’URSS au temps de la guerre froide. Ainsi, si l’issue de la confrontation géopolitique entre les États-Unis et la Chine ne peut se régler militairement, comme il l’affirme, pourquoi ne pas réorienter les dépenses militaires vers la R&D en science et technologie ? Cette politique de courte vue est, selon lui, un cadeau géopolitique à la Chine qui, elle, privilégie une « stratégie de puissance militaire modeste, engagée dans une guerre asymétrique ». Comme en URSS à l’époque, la rigidité du processus décisionnel est devenue structurelle, et résulte autant d’un puissant système de lobbying que d’une collusion entre de nombreux think-tanks et le complexe militaro-industriel, dont l’intérêt est d’exagérer les dangers extérieurs.

Dernière conséquence : un défaut général d’anticipation. Portés par un sentiment d’invulnérabilité, les États-Unis semblent récalcitrants à s’adapter aux transformations du monde. On retiendra quatre exemples significatifs : l’absence de préparation à l’impact structurel de l’entrée de la Chine dans l’OMC ; le retrait du Partenariat transpacifique, et plus largement des instances multilatérales, au moment où son adversaire initie une nouvelle architecture multilatérale avec la BAII (Banque asiatique pour les investissements d’infrastructures) et les nouvelles routes de la soie ; la sous-estimation des intérêts géopolitiques des principaux partenaires économiques ; enfin, l’exploitation abusive — financement des déficits budgétaires et commerciaux, extraterritorialité de la législation américaine — de ce qui risque de devenir à terme son talon d’Achille : la suprématie du dollar US.

En résumé, Kishore Mahbubani considère que la principale erreur stratégique des États-Unis est l’absence de stratégie. Sa conclusion se veut provocatrice : l’affrontement géopolitique majeur entre les deux puissances, bien qu’inévitable, pourrait être évitée car, dans le village mondial, ils ont un même défi à relever : la préservation des biens communs.