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Institutions - Société, modes de vie

Les nudges au service des pouvoirs publics ?

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Selon une récente étude publiée dans la revue Psychological Science, les nudges peuvent se révéler 100 voire 1 000 fois moins coûteux que les autres outils des politiques publiques, pour un résultat équivalent voire supérieur [1]. Cette conclusion s’appuie sur l’analyse de nudges mis en place par des pouvoirs publics du monde entier depuis 15 ans pour inciter les individus à épargner, à réduire leur consommation d’énergie, à se faire vacciner ou à suivre un cursus éducatif.

Compte tenu de ces résultats encourageants, les nudges intéressent de plus en plus les pouvoirs publics, y compris dans les pays pauvres et au sein des institutions internationales comme la Banque mondiale, par exemple pour réduire les pratiques sexuelles à risques, lutter contre la malnutrition ou encourager l’utilisation de toilettes [2]. Néanmoins, les nudges posent aussi un certain nombre de questions concernant leur acceptabilité et leur potentiel de diffusion.

Pour bien comprendre la spécificité des nudges, rappelons que, pour faire évoluer les comportements des individus, les pouvoirs publics disposent traditionnellement de quatre types d’outils : l’information et la sensibilisation, l’incitation financière, la législation (interdiction ou obligation) et l’exemplarité. Pour les compléter, une cinquième famille d’outils, le nudge, a été imaginée par Cass Sunstein (juriste) et Richard Thaler (économiste) en 2008. Ce concept, que l’on peut traduire en français par « coup de pouce » ou « coup de coude », repose sur l’idée que les comportements individuels sont souvent influencés au dernier moment par un certain nombre de facteurs plus ou moins conjoncturels (humeur, opinion des proches, offre disponible au moment de faire son choix, etc.). Pour les orienter, les quatre outils traditionnels peuvent donc être moins efficaces que la mise en place d’incitations douces présentes au moment de la prise de décision [3]. Les nudges peuvent ainsi reposer sur différents leviers : le choix par défaut (comme le recto verso sur les imprimantes), le recours aux présentations ludiques, la modification de l’ordre de présentation des choix (par exemple pour mettre en avant les aliments les plus sains dans une cantine), etc.

Les pays anglo-saxons, pionniers dans l’utilisation des nudges pour soutenir des politiques publiques, sont toujours les plus actifs dans ce domaine. Ainsi, en Grande-Bretagne, la Behavioural Insights Team, créée en 2010 par le gouvernement, lui permet d’économiser chaque année près de 10 millions de livres sterling [4]. Depuis trois ans, elle pilote un dispositif de soutien à des élèves (adolescents ou adultes en formation continue) via des SMS qui leur sont envoyés directement ou à leurs proches pour inciter ces derniers à les interroger sur leur apprentissage. Le programme a permis d’accroître la fréquentation des élèves aux cours et leur taux de réussite aux examens (jusqu’à 12 points de plus) [5].

Aux États-Unis, le président Obama a créé en 2011 un Bureau chargé notamment de décliner les apports des sciences comportementales dans le fonctionnement des administrations. Il a ainsi instauré la souscription par défaut à des plans d’épargne retraite pour accroître l’épargne des salariés, proposé une information plus simple et visuelle pour encourager une alimentation saine, simplifié certaines formalités administratives, etc.

En France, des nudges sont utilisés depuis plusieurs années par le Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, notamment pour faciliter les déclarations d’impôts, ou plus récemment pour améliorer le parcours administratif des patients à l’hôpital [6].

Les Nations unies travaillent depuis 2013 avec la Behavioural Insights Team pour mettre le potentiel des nudges au service des Objectifs de développement durable. Un récent rapport [7] recommande aux décideurs politiques d’ajouter les nudges à leur panoplie d’outils dans ce domaine et liste 10 bonnes pratiques dans le domaine de la santé, du recyclage, de la consommation... Le recours aux sciences comportementales est notamment présenté comme particulièrement utile pour faire évoluer les comportements des populations les moins réceptives aux outils traditionnels des politiques publiques. Ainsi, des hôpitaux du Nigeria luttent contre les détournements de fonds en valorisant l’honnêteté socialement et professionnellement au lieu de la punir (grâce à des diplômes ou des recommandations accordées aux employés honnêtes).

Dans les pays occidentaux comme dans les pays pauvres, les nudges peuvent être critiqués car considérés comme une intrusion jugée intolérable de l’État dans les choix individuels. Ce sentiment de manipulation peut être renforcé par le fait que les nudges sont parfois élaborés grâce à des algorithmes exploitant des données personnelles.

Néanmoins, les partisans des nudges répliquent que les gouvernements, mais aussi les entreprises, n’ont pas attendu la création de ce terme pour « nudger » les populations. L’enjeu, comme toujours, porte donc moins sur l’outil que sur les conditions de son utilisation (transparence, respect de certains critères, etc.).

Par ailleurs, jusqu’à présent, les nudges sont plutôt utilisés à titre expérimental, pour tester leur efficacité. Mais, lorsque celle-ci est démontrée, se pose la question de la pérennisation et du changement d’échelle, qui peut s’avérer plus complexe. En effet, d’une part, l’impact du nudge peut s’atténuer dans le temps, parce que les publics cibles s’y habituent, parce qu’il peut être compensé par un autre facteur d’influence, etc. D’autre part, un nudge qui a fonctionné dans un contexte et auprès d’un public donnés ne sera pas forcément généralisable. Ainsi, de nombreux chercheurs se sont heurtés à l’impossibilité de reproduire le succès initial d’un nudge dans une expérimentation ultérieure.

Néanmoins, cet obstacle peut s’expliquer, au moins en partie, par le manque de maturité de ce champ des politiques publiques, et sera donc peut-être levé avec le temps. Le recours aux nudgespar les pouvoirs publics permet en tout cas de faire évoluer les approches en intégrant à la fois le poids de la psychologie et la logique de l’essai-erreur.



[1]. Beshears John et Milkman Katherine L., « Behavioral ‘Nudges’ Offer a Cost-Effective Policy Tool », Psychological Science, 8 juin 2017. URL : https://www.psychologicalscience.org/news/releases/behavioral-nudges-offer-a-cost-effective-policy-tool.html#.WT-IYsmkI3h. Consulté le 5 juillet 2017.

[2]. Rutter Tamsin, « How the World Bank Is ‘Nudging’ Attitudes to Health and Hygiene », The Guardian, 4 mars 2016. URL : https://www.theguardian.com/global-development-professionals-network/2016/mar/04/world-bank-nudging-attitudes-health-hygiene ; « Reframing HIV Risks », Ideas42. URL : http://www.ideas42.org/blog/project/reframing-hiv-risks/. Consultés le 5 juillet 2017.

[3]. Thaler Richard H. et Sunstein Cass R., Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision, Paris : Vuibert, 2010) ; Désaunay Cécile et alii, L’Incitation aux comportements écologiques. Les nudges, un nouvel outil des politiques publiques, Paris : Futuribles International / La Fabrique écologique, 2016. URL : https://www.futuribles.com/fr/document/lincitation-aux-comportements-ecologiques-les-nudg/. Consulté le 5 juillet 2017.

[4]. « Policymakers around the World are Embracing Behavioural Science », The Economist, 18 mai 2017. http://www.economist.com/news/international/21722163-experimental-iterative-data-driven-approach-gaining-ground-policymakers-around. Consulté le 5 juillet 2017.

[5]. Groot Bibi et Sanders Michael, « Supportive Text Messaging to Encourage Student Success », et « Introducing Promptable: A BI Venture », The Behavioural Insights Team, respectivement 24 mars 2017. URL : http://www.behaviouralinsights.co.uk/uncategorized/supportive-text-messaging-to-encourage-student-success/ ; et 21 avril 2017. URL : http://www.behaviouralinsights.co.uk/uncategorized/introducing-promptable-a-bi-venture/. Consultés le 5 juillet 2017.

[6]. « Lean et nudge associés au bénéfice des patients et des hôpitaux », Portail de la modernisation de l’action publique, 27 janvier 2017. URL : http://www.modernisation.gouv.fr/laction-publique-se-transforme/avec-les-administrations-et-les-operateurs-publics/lean-et-nudge-associes-au-benefice-des-patients-et-des-hopitaux. Consulté le 5 juillet 2017.

[7]. Consuming Differently, Consuming Sustainably: Behavioural Insights for Policymaking, Nairobi : PNUE (Programme des Nations unies pour l’environnement), 2017. URL : https://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/2404Behavioral%20Insights.pdf. Consulté le 6 juillet 2017.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 27/08/2017. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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