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Géopolitique - Territoires, réseaux

Le RuNet, un espace culturellement balkanisé ?

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La Russie a, contrairement aux pays de l’espace euro-atlantique, une appréhension du cyberespace fondée moins sur les questions techniques que sur la dimension culturelle. En termes stratégiques, Moscou identifie le cyberespace comme un espace avant tout informationnel. Plusieurs éléments expliquent cette situation, à commencer par une relative faiblesse russe sur les couches techniques (matérielle et logicielle) du cyberespace. De fait, la décennie « perdue » 1990-2000 a été celle d’un retard très important que le pays peine aujourd’hui à combler. Parallèlement à cette faiblesse intrinsèque, la focalisation — ancienne — des dirigeants russes sur les questions culturelles et linguistiques dans l’espace post-soviétique, est demeurée au cœur de la stratégie de l’État. Avant même l’ère soviétique — et surtout depuis celle-ci —, les dirigeants russes ont été les champions de la communication culturelle et de la mobilisation au travers des médias. Il en résulte la vision d’un cyberespace russophone, le RuNet, qui a comme principale caractéristique l’utilisation de la langue russe.

Depuis les années 2000, une poignée de grands sites Internet russes structurent la communication dans une zone s’étendant de l’Ukraine au Tadjikistan, avec des extensions dans des régions comme les Balkans occidentaux (Monténégro principalement). Suivant l’extension de la langue et de la culture russe, le RuNet offre l’aspect d’une réminiscence de l’URSS, en termes géographiques plus que géopolitiques. Une galaxie de sites, plus ou moins importants, forme ce RuNet au centre duquel il est possible d’identifier trois ou quatre grands acteurs.

Le premier d’entre eux, site le plus populaire de Russie, est VKontakte. Le Facebook russe est classé au niveau mondial — en fonction de son trafic — au 14e rang, ce qui est une performance très honorable au vu du nombre de locuteurs russes dans le monde (moins de 300 millions). Eu égard à son importance, l’État a choisi en 2014 de prendre, indirectement, le contrôle de VKontakte, en organisant son rachat par l’un des autres grands du RuNet, Mail.ru, et en remplaçant ses dirigeants par des affidés. Ce rachat hostile a provoqué le départ de Russie de son fondateur Pavel Dourov.

Suite à ce rachat, Mail.ru est devenu le centre du RuNet. Ses dirigeants, réputés proches du Kremlin, ont structuré le groupe autour des réseaux sociaux (VKontakte, Odnoklassniki), de l’e-commerce, et du stockage en ligne (incluant des plates-formes d’emails).

Le troisième grand pôle du RuNet, Yandex, s’apparente à un Google russe, quatrième site national et 30e mondial en termes d’audience, offrant de nombreuses applications équivalentes à son concurrent américain (cartes géographiques, plate-forme de blog, réseau social, portefeuille virtuel, traduction, etc.).

Ces sites ressemblent ainsi fortement à leurs équivalents américains ou chinois en proposant des services universels mais adaptés au public russe, en particulier au niveau de la langue. Rien n’est ici très original dans le système, si ce n’est la concentration au sein de ces deux principaux ensembles, avec Mail.ru dominant globalement. Le développement du RuNet est relatif mais réel. VKontakte est passé de 19e mondial en 2013 à 14e mondial en 2018 et, plus spectaculaire, Ria.ru de 1 189e en 2012 à 521e en 2018. D’autres comme Mail.ru et Yandex ont connu une stagnation, voire une régression au niveau mondial, signe d’une absence de réelle unité de cet espace cyber russe.

Le RuNet offre à certaines diasporas ou communautés culturelles un lien avec l’espace russophone. À titre d’exemple le réseau social VKontakte voit son trafic venir principalement de pays où le russe est une langue majoritaire ou importante (Russie, Kazakhstan) mais également d’Allemagne (5,9 %), des États-Unis (3,2 %) ou des Pays-Bas (3,2 %). En Allemagne, VKontakte est même le huitième site le plus visité du pays, le troisième aux Pays-Bas.

Différents facteurs peuvent expliquer cette situation comme l’absence d’une censure équivalente à celle de Facebook pour les contenus, mais il n’en demeure pas moins que le paramètre prépondérant est celui de la communauté linguistico-culturelle. Sputnik de son côté est disponible en 30 langues, certaines d’entre elles (abkhaze, arménien, azerbaidjanais, kazakh, kirghiz, ouzbek) renvoyant à la sphère de l’ex-URSS, d’autres (turc, serbe, farsi, vietnamien, chinois) à la promotion des intérêts russes vers des pays ciblés, quand le reste vise une audience plus globale (anglais, espagnol, français, italien, etc.).

Les sites du RuNet sont parfois vus comme des faux-nez de la propagande de Moscou et subissent de plein fouet les sanctions touchant la Russie. En 2017, le gouvernement ukrainien a ainsi décidé d’interdire Mail.ru et ses filiales (VKontakte notamment). Toutefois, on peut se demander si ce même RuNet est véritablement un espace intégré et stratégiquement piloté. Ici, pas de volonté de la part des autorités d’interdire ou de limiter des concurrents de certains sites, comme cela peut être le cas en Chine. Google.ru est ainsi, paradoxalement, plus populaire en Russie que Yandex. De même, la politique étatique parfois agressive menée à l’encontre de certains des principaux créateurs comme Pavel Dourov peut se révéler, à long terme, contre-productive. Les talents créatifs de la Net économie russe ont, depuis 2014, tendance à s’expatrier pour éviter l’immixtion des structures étatiques dans leur domaine. Le rôle de l’État dans certains de ces sites demeure discret, mais l’interrogation sur la collusion entre eux demeure.

Toutefois, une vision d’une stratégie plus organisée d’État peut se lire au travers du développement local puis international des plates-formes d’information. Ria Novosti jusqu’en 2014, puis un double système chapeauté par l’agence de presse d’État Rossia Segodnia, avec Ria.ru en Russie et Sputnik à l’étranger. Rossia Segodnia, qui encadre tout un système fait de sites d’information et de chaînes de télévision émettant en russe et dans d’autres langues (RT France a été lancée en décembre 2017), fait figure de « voix de Moscou » dans l’information. En offrant une vision revendiquée comme alternative de l’actualité internationale, ces sites bénéficient d’un certain rayonnement dans des pays comme la France, en apparaissant comme une sorte de contre-idéologie pour une population européenne parfois en perte de repères.

Deux RuNet semblent ainsi cohabiter au niveau mondial, un privé poussé par des entrepreneurs et leurs sites à l’image de Yandex, et un public servant de relais communicationnel à la politique du Kremlin. Les frontières entre les deux sont parfois floues, comme le montre le rachat de VKontakte par Mail.ru, et il n’est pas étonnant que les deux soient souvent associés dans l’esprit des responsables politiques occidentaux, en particulier comme pourvoyeurs de fake news.

Le RuNet fascine ainsi autant qu’il effraie. La réalité du pilotage de cet espace par Moscou est d’autant plus difficile à saisir qu’il semble, au fond, très divers. Entre des sites récréatifs et les agences d’information nationales, l’écart est grand. Toutefois, le pouvoir russe veille à ce que ses intérêts soient préservés, la bataille pour l’information demeurant dans la stratégie de la Russie l’un des principaux enjeux à l’échelle mondiale.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 25/06/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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