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Chine : la « prospérité commune » remise au goût du jour

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« La prospérité commune est une exigence essentielle du socialisme et une composante clef de la modernisation aux caractéristiques chinoises », assène Xi Jinping dans son discours du 17 août 2021, selon le compte rendu officiel. Ces quelques mots marquent-t-ils un tournant dans la doctrine politique et économique du parti communiste chinois (PCC) ? Tout porte à le croire.

De quoi s’agit-il concrètement ?

La prospérité commune est un concept qui date de l’ère de Mao Zedong et des grandes campagnes « classicides » des années 1950, une référence qui n’a donc rien d’anodin. Ce concept cristallise les fondamentaux idéologiques du communisme chinois : assurer à tous un niveau de vie décent et un accès égalitaire aux services de première nécessité. Pourtant, force est de constater que ce n’est pas la direction prise par la Chine ces 15 dernières années. Son essor économique s’est en effet accompagné d’une forte aggravation des inégalités, malgré une croissance indéniable de la classe moyenne. Ainsi 1 % des Chinois détiennent aujourd’hui 30,6 % de la richesse nationale selon l’étude annuelle du Crédit Suisse, soit une hausse de 10 points en 20 ans. Au même moment, 600 millions de Chinois vivent avec moins de 130 euros par mois et subissent de plein fouet le contrecoup de la crise sanitaire et des confinements successifs. C’est donc à eux que s’adresse en priorité le discours de Xi Jinping. Car il en va là de la stabilité politique du pays, un an seulement avant le 20e congrès du Parti, prévu à l’automne 2022.

Au-delà des mots, des actes

Mais il ne s’agit pas seulement de belles paroles. Cette remise au goût du jour du concept de « prospérité commune » s’accompagne en effet d’une avalanche réglementaire qui a frappé tous les secteurs moteurs de l’économie chinoise, afin de limiter, semble-t-il, une trop grande concentration des richesses dans les mains d’une minorité. Ainsi, le marché très fécond du soutien scolaire a été anéanti — les entreprises y sont tenues de se muer en associations à but non lucratif. L’accès aux plates-formes de jeux vidéo est maintenant strictement limité pour les mineurs, principale clientèle de ces services numériques. Les flux de données personnelles brassés par les géants du numérique chinois seront repris en main par l’État à partir du 1er novembre 2021. Les secteurs de l’immobilier et de la santé ont vu, eux aussi, de nouvelles régulations les contrôler… Le PCC n’a pas chômé cet été pour multiplier les entraves aux activités de ses champions nationaux.

Aussi les acteurs économiques n’ont-ils pas pris à la légère les nouvelles annonces de Xi Jinping. Les cours boursiers de certaines grandes marques de luxe (y compris étrangères) se sont brusquement effondrés par crainte d’une forte taxation du secteur. L’entreprise de technologie Tencent a immédiatement annoncé verser 50 milliards de yuans (6,5 milliards d’euros) à des œuvres caritatives, étonnamment alignées avec les nouveaux objectifs du Parti : réduire la pauvreté, favoriser l’accès équitable à l’éducation… Ce revirement spectaculaire de toute une économie s’inscrit pourtant dans une trajectoire historique de la Chine, ancrée bien plus profondément dans son histoire que sa récente ascension au sommet des marchés mondiaux. Pour certains analystes, il s’agit même d’une « rectification idéologique », conduite de main de maître par Xi Jinping, pour échapper à l’occidentalisation de son pays. De telles prises de position ne sont d’ailleurs pas sans précédent puisqu’il y a huit ans, déjà, Xi Jinping avait lancé une grande campagne anticorruption lors de son accession au pouvoir, qui avait durement touché certaines marques de luxe, puisqu’il n’était pas (ou plus) « citoyen » de se procurer de l’alcool hors de prix ou de porter des vêtements griffés.

Un virage à gauche par le Parti… pour le Parti ?

En s’intéressant toutefois à l’histoire de la « prospérité commune », il faut rappeler qu’en 1950 il s’agissait moins de redistribution des terres que de leur nationalisation. À nouveau, le dirigeant chinois promet, semble-t-il, une politique sociale pour lisser les inégalités. Mais selon plusieurs analystes, outre l’objectif de stabilisation politique du pays, l’ambition de Xi Jinping est surtout de renflouer les caisses du PCC, particulièrement mises à mal par la pandémie. Selon certains, il s’agit même de détourner l’attention du ralentissement économique que connaît la Chine, voire de trouver des coupables tout désignés — les plus nantis donc — aux difficultés que pourrait rencontrer l’économie chinoise… D’ailleurs, les leaders du Parti et leur famille comptent eux-mêmes parmi les citoyens les plus riches du pays. Pour l’oligarchie chinoise, le problème n’est donc pas tant la richesse en soi, mais ces nouveaux riches qui ne font pas partie de la caste politique et qui ont bénéficié de la croissance économique de la Chine ces dernières années. Selon une étude conduite par trois universitaires chinois, voir son nom mentionné dans la Hurun Rich List, un index des personnalités chinoises les plus riches mis à jour par l’expert Rupert Hoogewerf, triple les risques pour un homme d’affaires d’être soumis à une enquête policière, voire à une arrestation dans les trois années qui suivent la publication de la liste.

Quelles perspectives pour l’avenir ?

La « prospérité commune » que Xi Jinping appelle de ses vœux semble s’inscrire en toute bonne logique dans les rouages historiques des mécanismes sociopolitiques et économiques chinois, au moins depuis l’ère Mao Zedong. Il ne s’agirait pas tant de lisser les inégalités, que d’asseoir la puissance du Parti en alimentant ses caisses, en éliminant tout nouveau riche potentiellement dangereux, et en assurant, simultanément, la fidélité du peuple et l’indépendance du pays de toute influence étrangère — en particulier occidentale. Reste à savoir comment cette stratégie évoluera et si elle sera couronnée de succès. Selon certains, Xi Jinping prend le risque de briser définitivement l’économie chinoise. Selon d’autres, il assure au contraire, par ces mesures, un élargissement suffisant de la classe moyenne pour alimenter le marché intérieur dans les années à venir.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 13/11/2021. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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