La technique a souvent été définie comme l’ensemble des moyens développés par les humains pour s’affranchir des nécessités et contraintes naturelles. Elle était donc associée aux idées de progrès et de liberté, même s’il était reconnu qu’elle pouvait faire l’objet d’usages bons ou mauvais. Il fallut attendre les années 1960 et, entre autres, les travaux de Jacques Ellul et de Jürgen Habermas pour qu’elle soit dénoncée comme « idéologie ». Aujourd’hui, Alain Damasio [1] montre que les géants de la Tech ont réussi à s’immiscer dans tous les aspects de notre existence et, rappelant qu’elle n’est pas neutre, reconnaît qu’en prétendant servir nos libertés, en réalité, la technique renforce notre dépendance. D’où vient donc cette idéologie ? Quels sont ses principaux adeptes, les espoirs et les craintes (le techno-solutionnisme et le transhumanisme) qu’elle peut susciter ? Tel est l’objet de l’article de Grégory Aimar.
S’agissant d’une autre idéologie, celle de la croissance économique dont Denis de Rougemont disait joliment qu’elle « comptait ce qui est cher et non ce qui nous est cher [2] », un vif débat intellectuel s’est engagé depuis longtemps entre ses partisans et ses adversaires. Mais comment évolue la société elle-même ? Est-elle toujours à l’affût du « toujours plus » (de consommation) ou animée, au contraire, par d’autres préoccupations la conduisant désormais à adopter d’autres comportements ? Dans son article « Vers la société de déconsommation ? », Cécile Désaunay souligne la baisse de consommation de biens par les ménages français et en analyse les principaux facteurs moteurs. Cette évolution est-elle liée à l’inflation, ou aux contraintes de pouvoir d’achat, ou résulte-t-elle seulement du fait que les Français dépensent plus mais au profit de services ? L’autrice estime qu’il s’agit d’un fait porteur d’avenir, donc potentiellement durable.
Faut-il s’en réjouir ou s’en préoccuper alors que le rapport Draghi [3], de son côté, nous alerte sur l’économie européenne et propose un véritable plaidoyer pour la réindustrialisation de l’Europe ? De même, France Stratégie publie une étude sur la réindustrialisation de la France à l’horizon 2035, dont Pierre Papon nous livre une analyse, non sans souligner opportunément la nécessité de décarboner l’industrie, que l’on sait très énergivore… Nos lecteurs apprécieront ce texte d’autant plus qu’il témoigne d’une préoccupation écologique majeure qui tend, dans d’autres documents, à être reléguée au second plan.
L’écologie, parlons-en. Nous alertons (p. 113) sur l’effondrement de la capacité d’absorption du CO2 par les puits de carbone terrestres et militons, depuis très longtemps, pour contrer le changement climatique et, plus généralement, en faveur d’une stratégie de développement durable. Mais les écologistes n’ont guère eu de succès lors des dernières élections européennes et, à défaut d’obtenir gain de cause au plan politique, s’en réfèrent aux tribunaux. En témoignent les actions engagées et les jugements intervenus, aux Pays-Bas comme en France dans « l’Affaire du siècle », et celui rendu par la Cour européenne des droits de l’homme à l’encontre de la Suisse, au prétexte des droits humains des générations présentes et futures, contre des évolutions qui pourraient devenir « inéluctables et irréversibles ». Olivier Godard, bien connu pour ses travaux sur l’environnement et le développement durable, tout en déplorant l’inaction des États, conteste le bien-fondé de ces jugements et en explique les raisons, en commençant par souligner le caractère non contraignant des travaux du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et des accords de Paris de 2015.
Par ailleurs, dans le prolongement de nos réflexions sur l’éducation, nous publions ici deux articles. Le premier, de Jean-Pierre Bellier, explore, au-delà des spéculations sur les réformes incessantes, de quelle manière l’éducation nationale pourrait évoluer pour mieux répondre aux besoins et attentes, individuels et collectifs. Le deuxième, de Grégoire Borst, sur les apports des neurosciences, rappelle l’extraordinaire plasticité du cerveau, et le rôle des parents et des enseignants dans le développement des capacités cognitives.
Pour terminer et puisque nombre de pays européens s’inquiètent à nouveau d’une immigration jugée souvent excessive, nous publions un article montrant comment celle-ci, dans la province du Québec, joue un rôle positif et se trouve encouragée. Enfin, la chronique européenne de Jean-François Drevet porte, cette fois-ci, sur « l’Europe vulnérable » et sur la manière dont on pourrait remédier aux faiblesses diplomatiques, militaires et budgétaires de l’Union — sans traiter de sa sécurité économique, déjà largement évoquée par ailleurs, y compris dans Futuribles (n° 461, juillet-août 2024)



