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D’une crise à une autre ? (2)

L’automne 2018 marque le 10e anniversaire de la crise économique de 2008 dont l’éclatement est généralement associé à la faillite de la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. Cette crise de 2008, sans atteindre le niveau de récession économique de la Grande Dépression ou des deux premières guerres mondiales, est néanmoins la plus grave crise connue depuis 1945. Les pays avancés en conservent encore des stigmates. La reprise économique a en effet tardé à venir dans divers pays, les États se sont souvent endettés pour faire face à ses conséquences socio-économiques (chômage, faillites…), avec pour résultat, en Europe, une fragilisation de l’Union monétaire.

Pour prolonger les débats proposés cet automne, dans la presse française et internationale, sur la situation économique mondiale « 10 ans après », Futuribles a interviewé trois experts économiques afin de proposer à ses lecteurs des regards croisés à la fois rétrospectifs et prospectifs sur la crise passée et sur les risques potentiels de récidive. Cette deuxième tribune donne la parole à Gilbert Cette*.


*Gilbert Cette est professeur d’économie à l’université d’Aix-Marseille, coauteur, avec Antonin Bergeaud et Rémy Lecat, de
Le Bel Avenir de la croissance. Leçons du XXe siècle pour le futur, Paris : Odile Jacob, 2018.
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Dix ans après la crise, quel recul a-t-on acquis dans l’interprétation de ses causes ? Quelle mise en perspective historique peut-on aussi faire de l’ampleur financière et économique de cette crise ?

Gilbert Cette : « Les crises se sont succédé depuis 10 ans, et elles n’ont pas toutes été de même nature. Ainsi, la crise des subprimes a constitué un détonateur. Et il s’agissait d’un pur problème de régulation financière.

« Par la suite, des crises ont éclaté au sein de la zone euro, plus particulièrement en Europe du Sud, et ont mis en danger sa cohésion. Ces crises ont touché les pays les plus fragiles sur le plan financier, à savoir la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal mais aussi l’Irlande. En effet, lorsqu’ils sont entrés dans la zone euro, les pays d’Europe du Sud ont vu se réduire les sanctions des marchés caractérisées par de fortes primes de risque des marchés financiers, et ont ainsi bénéficié d’une baisse des taux d’intérêt phénoménale. Mais en contrepartie, ils ont perdu l’aiguillon des sanctions de marché pour réformer leurs économies. Les pays de l’Europe du Sud ont bénéficié durant quelques années des taux d’intérêt allemands sans pour autant présenter le même faible niveau de risques. En conséquence, ils ont gardé leurs problèmes structurels auxquels ils doivent désormais faire face. Les actions menées par les institutions de l’Union européenne envers ces pays visent donc à compenser l’absence de sanctions de marché par d’autres pressions et incitations. Or, ces pays sont pour l’instant évidemment très réticents à toute forme de sanctions, qu’elles viennent de l’Union européenne ou des marchés. Rappelons que la dette de l’Italie représente aujourd’hui 130 % de son produit intérieur brut (PIB), un taux intenable à long terme pour le pays et ses banques, qui pourrait porter des risques de crise. Elle devra donc nécessairement réformer tôt ou tard ses institutions économiques et financières.

« Néanmoins, des tensions et des situations de crise peuvent aussi être salutaires : historiquement, l’Union européenne s’est toujours réformée en période de crise. En effet, tous les pays membres de la zone euro ont intérêt à ce que cette dernière perdure et se porte bien. Des solutions et des compromis par le haut seront donc trouvés. Toutefois, il est dommage qu’il soit nécessaire de passer par une crise pour réformer les institutions. On peut regretter que les enseignements de l’Histoire ne soient pas tirés plus régulièrement.

« Par ailleurs, à l’avenir, des crises continueront nécessairement à éclater en dehors de la zone euro. Cela relève de la vie économique normale, notamment dans les pays émergents, souvent du fait de mauvaises gestions économiques et monétaires. C’est par exemple ce que l’on observe déjà en Argentine et en Turquie. L’enjeu est donc évidemment de mettre en place des mécanismes pour limiter l’impact de ces crises. »

Quels sont les leviers qui pourraient permettre, à l’avenir, de prévenir la survenue de nouvelles crises en Europe ?

G.C. : « La gouvernance globale de la zone euro devra être renforcée à l’avenir, pour limiter l’ampleur du déséquilibre entre les pays européens. D’un côté, l’Allemagne et les Pays-Bas enregistrent à la fois une situation de plein emploi et un excès d’épargne. De l’autre, d’autres pays (comme la France) connaissent au contraire un déficit d’épargne et un taux de chômage élevé. Pour résoudre ce déséquilibre, une gouvernance européenne plus solidaire serait utile, car les économies européennes sont interdépendantes. Il est illusoire pour l’Allemagne de penser qu’elle peut vivre éternellement avec de très forts excédents d’épargne. L’Allemagne est indiscutablement une réussite économique, mais ce n’est pas un modèle économique, car tous les pays ne peuvent pas vivre avec un excédent courant permanent, ces excédents supposent nécessairement que d’autres pays soient en déficit [1]. Le déséquilibre entre les pays européens ne peut pas perdurer sans générer des risques importants pour l’ensemble de la zone. Il est donc souhaitable que l’Allemagne dynamise sa demande interne.

« Un phénomène similaire s’observe à l’échelle mondiale, avec le déséquilibre entre la Chine et les États-Unis, qui constitue un vrai problème, même si on peut regretter la manière dont le président Trump l’a dénoncé et veut y répondre. »

Donc êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

G.C. : « Je suis plutôt optimiste pour l’avenir, car un tsunami arrive de manière inévitable : le choc de l’économie numérique. Depuis une dizaine d’années, on enregistre certes une diminution de la contribution des technologies de l’information à la croissance de la productivité horaire du travail. Pour l’avenir, deux hypothèses peuvent donc être envisagées. La première est que la croissance de la productivité connaisse une panne durable, qu’elle demeure faible. Or, elle a constitué le principal moteur d’amélioration du niveau de vie des habitants au cours des dernières décennies. Le risque est donc que les États européens ne puissent plus activer ce levier pour faire face aux défis majeurs qui les attendent, notamment le vieillissement de la population, le désendettement des agents dont celui de l’État, la réduction des inégalités et la transition énergétique. Néanmoins, je pense que la deuxième hypothèse, celle d’une accélération considérable de la productivité, est aujourd’hui la plus crédible. En effet, comme je l’explique avec deux de mes collègues, dans un ouvrage qui vient de paraître [2], les bénéfices de l’économie numérique commencent déjà à s’observer. Et une nouvelle vague de croissance des gains de productivité pourrait bientôt commencer, permise par la diffusion de l’économie numérique. Les bénéfices de la révolution numérique pourraient à terme être équivalents à ceux de l’électricité au XXe siècle ! Néanmoins, elle ne pourra avoir des effets pleins que si des réformes structurelles sont engagées dans de nombreux domaines : les marchés du travail et celui des biens, mais aussi l’État dans tous ses domaines d’intervention [3]. Et ceci à des degrés divers dans tous les pays européens. »

Propos recueillis par Cécile Désaunay



[1] Barthélémy Jacques et Cette Gilbert, « L’Allemagne et la zone euro. La stratégie allemande de croissance économique et la cohésion de la zone euro », Futuribles, n° 368, novembre 2010, p. 55-60. URL : https://www.futuribles.com/fr/revue/368/lallemagne-et-la-zone-euro-la-strategie-allemande-/. Consulté le 19 octobre 2018.

[2] Le Bel Avenir de la croissance. Leçons du XXe siècle pour le futur, Paris : Odile Jacob, 2018.

[3] Cette Gilbert et Jullien de Pommerol Ombeline, « Dromadaire ou chameau ? À propos de la troisième révolution industrielle », Futuribles, n° 422, janvier-février 2018. URL : https://www.futuribles.com/fr/revue/422/dromadaire-ou-chameau-a-propos-de-la-troisieme-rev/. Consulté le 19 octobre 2018.

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